ALIEN RESURRECTION (1997)

Le parcours de développement d’Alien Resurrection est marqué par une série de revirements créatifs et de tensions internes au sein de la franchise Alien, initiée par Ridley Scott (Alien, 1979). Après la mort tragique d’Ellen Ripley dans Alien 3 (1992), réalisé par David Fincher (Seven, 1995), les producteurs de la 20th Century Fox, notamment David Giler et Walter Hill, étaient initialement réticents à poursuivre la saga sans son icône féminine. L’idée d’une suite reposait sur la nécessité de ressusciter la série, d’où le titre évocateur de Résurrection. Le scénario fut confié à Joss Whedon, alors en pleine ascension après son travail sur Toy Story (1995), qui rédigea un traitement de trente pages centré sur le clonage de Rebecca « Newt » Jorden, la fillette survivante d’Aliens (1986). Cependant, cette approche fut abandonnée au profit d’un clonage de Ripley, inspiré par des échantillons de sang prélevés sur la planète prison Fiorina 161. Ce pivot stratégique visait à explorer les thèmes de l’identité hybride et de la mémoire génétique, tout en rendant hommage à l’héritage de Sigourney Weaver dans le rôle titre. L’inspiration pour ce projet émergea d’une volonté de revitaliser la franchise en intégrant des éléments influencés par les avancées en biotechnologie des années 1990, comme le clonage controversé de la brebis Dolly en 1996. Whedon s’inspira de débats philosophiques sur l’humanité post-mortem, imaginant un troisième acte se déroulant sur Terre – une idée rejetée par les studios pour des raisons budgétaires et narratives, mais qui imprégna cinq versions du script. Sigourney Weaver, séduite par le potentiel libérateur pour son personnage – passant d’une figure martyre à une anti-héroïne sarcastique –, obtint un crédit de coproductrice et un cachet record de 11 millions de dollars. Les producteurs, dubitatifs, virent dans ce film un risque financier, mais la pression des fans et le succès mitigé d’Alien 3 (161 millions de dollars au box-office mondial) imposèrent une suite.

La réalisation fut confiée à Jean-Pierre Jeunet, cinéaste français fraîchement acclamé pour La Cité des enfants perdus (1995), après le refus de candidats comme Danny Boyle (Trainspotting, 1996) ou Peter Jackson (Le Seigneur des Anneaux, 2001-2003), jugés inexpérimentés pour les effets spéciaux. Jeunet, surpris par l’offre de Fox, accepta un budget de 70 millions de dollars, motivé par le défi hollywoodien et son admiration pour les visuels gothiques de la saga. Le tournage, du 15 octobre 1996 au 28 février 1997, se déroula exceptionnellement aux studios Fox de Los Angeles, à l’insistance de Weaver pour éviter les voyages éreintants en Angleterre. La scène sous-marine, filmée en premier dans un bassin reconstitué de 2 074 405 de litres d’eau au Stage 16, nécessita un entraînement intensif de l’équipe, soulignant les ambitions techniques du projet. Jeunet contribua à cinq fins alternatives, dont certaines trop onéreuses furent écartées, optant pour un ton de comédie noire violente. Ce développement chaotique, entre inspirations biologiques et contraintes industrielles, posa les bases d’un film hybride, à l’image de son protagoniste cloné, qui tenta de réconcilier l’horreur originelle avec une satire post-humaine.

Pour Alien Resurrection, Jean-Pierre Jeunet a imprégné la saga de son style visuel baroque et organique, créant un contraste marqué avec les opus précédents. Le réalisateur français a transposé l’esthétique poisseuse et rouillée de Delicatessen à l’échelle d’un blockbuster, utilisant des angles déstabilisants et des décors aux textures visqueuses qui donnent au vaisseau Auriga une sensation d’entité presque vivante. Cette vision a été magnifiée par le directeur de la photographie Darius Khondji, qui venait de définir l’esthétique noir et brutale de Se7en de David Fincher. Pour Resurrection, Khondji opère une volte-face spectaculaire : il délaisse le chromatisme sépia et les ombres oppressantes pour inonder le film d’une palette de couleurs saturées et artificielles. Des lumières bleutées et verdâtres baignent les décors, créant une atmosphère clinique et biotechnologique, tandis que les rouges sanglants des scènes de violence apportent des contrastes saisissants. Son travail sur la texture et la lumière, sculptant les formes avec des clairs-obscurs et accentuant le côté humide et dégénéré de l’univers, a été crucial pour créer l’atmosphère unique du film. L’alchimie entre l’imagination grotesque de Jeunet et le naturalisme stylisé de Khondji a ainsi donné à Alien Resurrection une identité visuelle unique, à la fois repoussante et fascinante.

Alien Resurrection ne choisit pas entre l’horreur et l’action, mais cherche plutôt à les fusionner en une seule et même substance narrative. Le film tente une synthèse périlleuse, mêlant la tension claustrophobe et la peur existentielle de l’Alien de Ridley Scott à l’intensité guerrière et aux séquences musclées d’Aliens de James Cameron. Cependant, cette hybridité générique est radicalement retravaillée par une sensibilité « pulp » et une ironie grotesque, créant un ton décalé qui contraste avec le sérieux organique de la franchise. Le résultat est un objet cinématographique unique, mais tiraillé entre le drame et la satire, oscille entre la terreur viscérale et le clin d’œil absurde, sans jamais trancher définitivement. Cette indétermination, si elle peut être lue comme une faiblesse narrative, devient aussi la caractéristique la plus moderne du film, en faisant une œuvre à la fois inégale et fascinante, constamment en équilibre instable sur sa propre ligne de crête.

Sigourney Weaver, dans le rôle de Ripley 8, livre une performance féroce, sarcastique et viscéralement physique. Ce clone, fusion instable entre humaine et Alien, est une survivante hantée par des souvenirs génétiques qui ne lui appartiennent pas tout à fait — une mémoire spectrale qui trouble son identité. Son célèbre lancer de basket à l’aveugle, capturé en un seul plan sans effets spéciaux après un mois d’entraînement intensif, est devenu emblématique : il incarne la maîtrise corporelle et la froide assurance de ce nouveau corps, à la fois familier et étranger. Ripley 8 est plus fascinante que jamais, mais aussi plus distante, presque inhumaine, comme si l’hybridation avait effacé les derniers vestiges de son humanité originelle. Dans la tradition du body horror chère à la saga, son lien empathique avec la Reine Alien devient le cœur thématique du film : une tendresse toxique, une maternité inversée, une complicité monstrueuse qui brouille les frontières entre prédateur et protectrice. Cette relation ambiguë, souvent analysée comme une métaphore de la maternité aliénée ou de la filiation non désirée, prolonge les obsessions de la franchise autour du corps féminin, de la reproduction et du contrôle biologique. Weaver, qui a participé activement à la conception de cette nouvelle Ripley, incarne ici une figure post-humaine troublante, à la croisée du cyborg et du mythe matriciel.

En dehors de Sigourney Weaver, Alien: Resurrection s’appuie sur un casting éclectique qui façonne le ton hybride du film, oscillant entre horreur organique, action viscérale et ironie décalée. Winona Ryder incarne Annalee Call, une androïde fragile, empathique et idéaliste, dont la douceur androgyne et la posture mercenaire introduisent une humanité paradoxale face à la brutalité militaire. Le duo qu’elle forme avec Ripley évoque une sororité queer, alliance singulière entre deux figures marginales — l’une organique, l’autre technologique — qui cristallise la tension entre monstruosité et tendresse. Autour d’elles gravite une galerie de survivants et de marginaux : Ron Perlman, en Johner provocateur et charismatique, incarne une virilité brute teintée d’humour noir ; Dominique Pinon, fidèle complice de Jeunet, prête à Vriess, mécano paraplégique, une tendresse difforme et absurde qui humanise les scélérats promis à la boucherie ; Michael Wincott, capitaine pirate au flegme désabusé, distille un cynisme pragmatique, lucide sur la décadence du monde ; enfin, Dan Hedaya campe un officier grotesque, caricature grinçante d’une hiérarchie corrompue. Ensemble, ces personnages injectent une dose bienvenue d’humour noir et de sensibilité baroque, reflet du mélange singulier entre la noirceur industrielle de la saga et l’univers visuel de Jeunet.

Jeunet a collaboré avec le chef décorateur Nigel Phelps, déjà remarqué pour son travail sur Batman. Ensemble, ils ont conçu un environnement spatial à la fois industriel et grotesque, où les couloirs du vaisseau Auriga suintent la rouille, la chair et le métal. Les décors mêlent textures organiques et mécaniques, évoquant une station en décomposition, reflet du thème central du film : la dégénérescence du vivant et la corruption technologique. Les effets spéciaux, supervisés par Eric Brevig, combinent animatroniques, maquillages prosthétiques et CGI de pointe pour l’époque. Le Newborn, créature hybride née de l’union monstrueuse entre Ripley et la Reine Alien, est un exemple frappant de cette approche : conçu par Amalgamated Dynamics, il incarne une horreur charnelle, presque tragique, avec ses yeux humains et son corps difforme. Le film utilise également des effets aquatiques complexes pour la scène de la fuite sous-marine, tournée dans un bassin géant avec des caméras spécialement adaptées. Le montage, assuré par Hervé Schneid, fidèle collaborateur de Jeunet, joue sur des rythmes syncopés et des ruptures de ton. Il alterne séquences d’action brutales et moments de contemplation morbide, renforçant le malaise et l’ambiguïté du récit. Schneid parvient à préserver l’identité visuelle du réalisateur tout en respectant les codes du blockbuster américain, créant un équilibre rare entre auteurisme européen et efficacité hollywoodienne. Alien: Resurrection se distingue ainsi par une direction artistique audacieuse, où chaque élément visuel participe à l’étrangeté du monde, à la fois familier et monstrueux.

À sa sortie, Alien: Resurrection suscite une réception mitigée. Son ton décalé, son humour noir et sa fin abrupte déroutent une partie du public, qui ne retrouve ni la terreur claustrophobe du premier volet ni la tension militaire du second. Joss Whedon, se désolidarise du montage final, qu’il juge trop contraint par les exigences des studios. Jean-Pierre Jeunet, quant à lui, reconnaît les compromis narratifs imposés par la production, tout en revendiquant la réussite visuelle du projet. Alien: Resurrection raconte à la fois l’histoire d’un monstre ressuscité par la science et celle d’une saga en quête de métamorphose. L’hybride a en tout cas survécu, film paradoxal, à la fois mal aimé de la saga et objet d’une réévaluation critique croissante, si le scénario de Whedon souffre de compromis et que le style de Jeunet peut décontenancer les puristes, le film explore avec audace des thèmes profonds : l’identité, la mémoire, l’hybridité. Porté par des performances marquantes, notamment celle de Sigourney Weaver dans un rôle post-humain fascinant, Alien: Resurrection reflet des tensions créatives des années 1990 et d’une franchise en pleine mutation reste pour moi un film qui a tenu bon la ligne de la meilleure franchise SF-horreur de l’Histoire.

Ma Note : A-

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