BEETLEJUICE BEETLEJUICE (2024)

Il est rare qu’un “legacyquel” suscite une attente aussi passionnée et, paradoxalement, une crainte aussi vive que Beetlejuice Beetlejuice. Trente-six ans après que Tim Burton (Edward aux mains d’argent) a livré son chef-d’œuvre d’horreur comique gothique, l’idée de réveiller le bio-exorciste en costume rayé noir et blanc sentait le pari risqué, voire la capitulation nostalgique face à la pression des studios. Les craintes étaient légitimes : l’œuvre originale de 1988 n’était pas seulement un succès commercial, elle était une explosion d’originalité pure, un manifeste de l’esthétique Burtonienne. Pourtant, contre toute attente, la sensation qui domine après la projection est un plaisir revigoré et sincère. C’est le sentiment d’un Tim Burton enfin motivé, qui, loin de se contenter de rejouer ses « greatest hits, » insuffle une énergie renouvelée et une générosité narrative qui justifient pleinement ce retour. Ce film est une mosaïque cartoonesque de personnages et d’intrigues, une célébration de l’étrange qui réussit l’exploit de se montrer à la fois fidèle et surprenant.

L’idée d’une suite à Beetlejuice (1988) n’est pas nouvelle ; elle est même une antienne qui a traversé les décennies, illustrant la difficulté à concrétiser une vision qui ne devait initialement même pas exister sous sa forme finale. L’œuvre originale elle-même avait des origines tortueuses, démarrant comme une histoire d’horreur purement sinistre imaginée par le romancier Michael McDowell (The Elementals). Dans les premiers jets du scénario, le personnage de Betelgeuse (orthographié différemment du titre) était un démon ailé et meurtrier, une figure bien plus horrifique que le farceur débraillé incarné par Michael Keaton (Birdman). C’est l’arrivée de Tim Burton et le travail de réécriture de Warren Skaaren (Top Gun) qui ont injecté l’humour noir et l’esthétique décalée qui ont fait le succès du film. Après le triomphe de 1988, la suite a connu plusieurs itérations célèbres et avortées, notamment le projet Beetlejuice Goes Hawaiian, qui aurait vu la famille Deetz déménager sur une île tropicale. Ce concept farfelu, bien que séduisant par son absurdité, n’a jamais décollé, faute de motivation réelle de la part de l’équipe créative et d’une histoire qui justifierait véritablement un retour. Pendant des années, le projet est resté dans l’ « enfer du développement » jusqu’à ce que Warner Bros. Pictures engage le scénariste Seth Grahame-Smith (Dark Shadows) en 2011 pour trouver une approche moderne. Même cette tentative est restée lettre morte. Le véritable déclic pour Beetlejuice Beetlejuice n’est intervenu que lorsque Burton a retrouvé ses collaborateurs de la série Wednesday, les scénaristes Alfred Gough et Miles Millar. Ce qui distingue cette version finale, c’est son ancrage émotionnel, en lien direct avec le temps écoulé. Le scénario se concentre sur la perte et le deuil, une thématique mature qui permet de faire revenir les personnages de manière organique. Le décès d’un membre de la famille Deetz force trois générations de femmes à se retrouver à Winter River, ramenant Lydia (Winona Ryder) dans la maison hantée et introduisant sa fille adolescente, Astrid (Jenna Ortega). Cette approche, qui utilise la mélancolie du temps qui passe comme moteur narratif, est l’élément clé qui a convaincu Burton de revenir et qui permet au film d’éviter l’écueil du fan-service gratuit. C’est une histoire de « legacy » familial avant d’être un simple « legacyquel, » prouvant que même un projet ressuscité après des décennies peut avoir une raison d’être au-delà de la nostalgie.

La mise en scène de Tim Burton dans Beetlejuice Beetlejuice est sans doute l’aspect qui confirme le plus son regain d’enthousiasme. Le réalisateur retrouve ici l’essence de son esthétique, celle qui mélange le Gothic au Cartoonesque, et qui puise ses racines dans des influences cinématographiques profondes, notamment l’Expressionnisme allemand du début du XXe siècle. Les décors du Monde des Morts sont un hommage direct à des œuvres comme Le Cabinet du Dr. Caligari (1920), avec des perspectives forcées, des lignes angulaires impossibles et des couloirs exagérément longs et déformés. Cet univers visuel n’est pas seulement un clin d’œil, il est le filtre à travers lequel l’histoire est racontée, offrant cette multitude cartoonesque de personnages et d’intrigues que l’on apprécie tant. Burton fait également un effort remarquable pour privilégier les effets pratiques, le stop-motion et les maquillages artisanaux, un choix courageux à l’ère du tout-numérique. Cette fidélité aux techniques qui ont fait la gloire de l’original confère au film une texture palpable et un charme désuet, évitant l’aspect lisse et générique que l’on reproche souvent aux productions contemporaines. Le rendu des créatures et des environnements du Monde des Morts, des araignées géantes aux bureaux kafkaïens de l’au-delà, est d’une inventivité débordante, prouvant que l’imagination de Burton est loin d’être tarie. C’est un cinéma de l’artisanat, où chaque monstre, chaque costume rayé, semble avoir été dessiné et fabriqué à la main.

Un moment de mise en scène mérite une attention particulière car il est l’un des favoris du spectateur : le flash-back sur les origines de Beetlejuice et sa relation avec son ex-épouse, Delores. Tim Burton ne se contente pas d’une simple explication narrative ; il plonge dans un pastiche stylisé et inattendu inspiré du cinéma de Mario Bava. Filmée dans un noir et blanc dramatique, avec des dialogues en italien et une emphase sur l’opéra burlesque, elle offre une parenthèse narrative spectaculaire qui donne une profondeur tragique et mythologique à l’histoire du bio-exorciste. Cette audace stylistique, qui rompt temporairement avec le ton général du film, montre que Burton était prêt à prendre des risques et à s’amuser avec son propre univers. L’utilisation des thèmes du cinéma d’horreur des années 30 et des dessins animés Tex Avery confère finalement à l’ensemble une énergie cinétique et un rythme endiablé, faisant de la mise en scène la véritable vedette de cette suite.

Le succès de Beetlejuice Beetlejuice repose en grande partie sur l’alchimie entre les anciens et les nouveaux membres du casting, tous semblant particulièrement motivés. Le retour des figures emblématiques de la famille Deetz est une véritable bénédiction, avec un Michael Keaton qui reprend le rôle-titre avec un plaisir visiblement contagieux. Son interprétation du bio-exorciste est tout en cabotinage maîtrisé, équilibrant le grotesque et le séducteur minable. Il est la force du chaos, le pivot autour duquel le film peut se permettre toutes les folies. Winona Ryder (Dracula) est touchante en Lydia Deetz adulte. Le personnage, qui a grandi avec son don de voir les morts, est désormais une mère anxieuse et artiste de performance, luttant pour concilier sa vie normale avec son héritage surnaturel. Sa performance ancre l’histoire dans une mélancolie réaliste, servant de contrepoids parfait à la frénésie du monde des esprits. De son côté, Catherine O’Hara (Home Alone) est hilarante en Delia Deetz, l’ancienne artiste new-age devenue coach de vie. O’Hara vole la vedette dans chacune de ses scènes, apportant une légèreté pince-sans-rire et une extravagance stylistique nécessaires. Cependant, les nouveaux personnages sont la vraie surprise et la source de la richesse du film. Jenna Ortega (Mercredi), qui joue Astrid, la fille de Lydia, n’est pas une simple copie de sa mère adolescente. Elle est une figure plus moderne, plus cynique, dont la curiosité pour l’au-delà est le catalyseur de l’intrigue. Elle représente la nouvelle génération gothique, celle qui doit apprendre à apprivoiser l’étrange sans le romantiser excessivement. Le personnage de Willem Dafoe (Platoon) Wolf Jackson est un coup de génie comique. Jackson est un fantôme qui était autrefois un détective de films de série B avant de mourir. Bloqué dans son rôle de flic pour l’au-delà, il apporte une saveur de film noir et une excentricité bienvenue. Le contraste entre le jeu intense et souvent dramatique de Dafoe et le rôle d’un flic fantôme ringard est une source de comédie constante. Ce personnage, avec son allure de star de B-movie hantée, est l’exemple parfait de la multitude cartoonesque et inventive que le film réussit à créer, intégrant l’histoire du cinéma dans l’au-delà même. Enfin, Monica Bellucci (Matrix Reloaded) interprète Delores, l’ex-femme de Beetlejuice, dont l’introduction est directement liée au flash-back. Son personnage, tout en malice latine et séculaire, apporte une nouvelle dimension au passé de l’anti-héros, fournissant un antagoniste personnel et bien mérité au bio-exorciste et enrichissant la mythologie du personnage d’une touche de drame passionnel et macabre. Ce casting, à la fois réuni et rafraîchi, confère au film une dynamique de troupe théâtrale, où chaque acteur semble se délecter de son rôle.

Beetlejuice Beetlejuice est un rare exemple de suite tardive qui honore son prédécesseur tout en trouvant sa propre voix. Les craintes initiales d’un Tim Burton (Dumbo) succombant à la facilité du legacyquel sont balayées par une œuvre débordante d’idées, d’effets visuels pratiques et d’une troupe d’acteurs en pleine forme, dont le jeu justifie à lui seul ce retour. Le film est une apologie du chaos, de l’étrange et de la famille recomposée par le deuil. Une énergie contagieuse se dégage du film.

Conclusion : Beetlejuice Beetlejuice n’est pas qu’une simple comédie gothique ; c’est un vibrant et joyeux memento mori, une danse finale qui nous rappelle, avec un sourire macabre, que même dans la mort, l’on peut trouver une nouvelle raison de sauter en ligne. Le film réussi ainsi son pari audacieux : il est d’une vitalité spectrale inattendue.

Ma Note : A

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