
Dans le paysage cinématographique actuel, où les extensions de franchises sont courantes, Ballerina de Len Wiseman se démarque comme une proposition solide et aboutie. En s’inscrivant dans l’univers de John Wick, le film aurait facilement pu se reposer sur une formule éprouvée, mais il réussit à se forger sa propre identité en alliant l’élégance de la danse classique à l’esthétique des films d’action contemporains. Le chemin pour y parvenir n’a pas été sans embûches.
Né d’un script de Shay Hatten, co-scénariste de John Wick : Parabellum et figurant sur la fameuse Black List des meilleurs scénarios non produits de 2017, le projet a vu une intégration progressive dans l’univers Wick, accompagnée d’une longue phase de développement. Avec l’arrivée de Len Wiseman à la réalisation en 2019, un choix judicieux au regard de son sens du design et de l’atmosphère gothique-urbaine qui a marqué Underworld, le tournage n’a débuté qu’en 2022. Certaines projections tests peu concluantes ont entraîné des reshoots massifs au début de 2024, supervisés par Chad Stahelski, l’architecte de la saga, crédité comme producteur mais ayant sûrement réalisé une bonne partie du film. Loin d’annoncer un naufrage créatif, ces retouches tardives semblent au contraire avoir permis de recentrer le récit, d’affiner la caractérisation d’Eve et de renforcer la cohérence de l’action. Ces reshoots relèveraient moins d’un sauvetage en urgence que d’une photographie additionnelle ambitieuse, visant à densifier l’action et à aligner plus étroitement le film sur les standards physiques et chorégraphiques de la saga Wick. Si ce type d’intervention tardive laisse souvent présager des complications, ici, elle témoigne d’un engagement envers la qualité et la cohérence narrative. Le résultat final incarne les signatures des deux cinéastes : le néo-noir et le sens du spectacle de Wiseman fusionnent avec le langage cinématographique de l’action pure, affûté par Stahelski. Cette hybridation stylistique pourrait s’expliquer par une répartition implicite des sensibilités : les séquences d’action les plus fluides et lisibles, proches du langage Wick classique, portent vraisemblablement la marque de Stahelski et de l’équipe 87Eleven, tandis que les affrontements plus stylisés, intégrés à l’arc émotionnel d’Eve, semblent relever davantage de la sensibilité visuelle de Wiseman.
Le film s’inspire de deux domaines principaux. Sur le plan de la danse, il rappelle des récits comme Black Swan, mais en renversant les codes : le ballet devient une source de force et de contrôle plutôt qu’un vecteur d’autodestruction. En termes cinématographiques, il s’inscrit dans la lignée de l’action physique chorégraphiée, héritant de la clarté visuelle des John Wick et de l’esthétique néo-noir qui a fait le succès de Wiseman. Sa mise en scène, en collaboration avec le directeur de la photographie Romain Lacourbas, (les séries ZeroZeroZero ou The Witcher) se révèle efficace et soignée. Le rejet du montage haché au profit de plans lisibles et prolongés permet d’embrasser pleinement la géographie des affrontements, chaque combat devenant une variation spatiale cohérente plutôt qu’un simple déluge d’impacts. Le choix d’une caméra unique pour les scènes d’action permet une compréhension claire de la géographie des combats et de l’intensité physique du travail d’Ana de Armas. Les plans, composés avec soin, alternent entre séquences dynamiques et moments contemplatifs, offrant une respiration à l’histoire et à ses personnages. Les transitions, souvent calquées sur le mouvement même d’Eve, créent une continuité organique entre l’entraînement et la mise à mort, comme si chaque affrontement prolongeait un exercice de danse. La mise en scène, au service d’un récit ramassé et d’une mécanique d’action ancrée dans un univers bien défini, met en avant le talent d’Ana de Armas, qui, dans le rôle d’Eve Macarro, témoigne de ses capacités physiques et de sa présence magnétique à l’écran, livrant une interprétation oscillant entre vulnérabilité contenue et détermination glaciale, parfois au prix d’une expressivité volontairement appuyée mais en adéquation avec la tonalité opératique du film, malgré un personnage qui lui offre peu d’opportunités de jouer sur son charme. Face à elle, Gabriel Byrne incarne une figure d’autorité dont le jeu, volontairement excessif et théâtral, peut diviser. Mais cette emphase contribue aussi à ancrer son personnage dans une tradition presque mythologique, celle des anciens maîtres et des pères symboliques, plus archétypes que psychologiquement réalistes.
Le casting apporte richesse et authenticité appréciables. Anjelica Huston, qui reprend son rôle de Directrice de la Ruska Roma, incarne à la fois la figure maternelle sévère et la chef de guerre impitoyable, dotée d’une autorité glaciale et d’une profondeur mystérieuse. Ian McShane, toujours captivant en Winston, et le regretté Lance Reddick, dans sa dernière apparition en Charon, insufflent gravité et familiarité à cet univers. Leur présence, bien que mesurée, établit un lien émotionnel avec la saga tout en rappelant les règles complexes qui le régissent. Norman Reedus et Catalina Sandino Moreno complètent judicieusement le tableau, incarnant des personnages pris dans une toile plus vaste. La brève mais impactante apparition de Keanu Reeves en John Wick constitue un véritable fil narratif avec la saga principale. Ce moment dépasse le simple caméo opportuniste, se révélant comme un passage de témoin. Wick, ayant tout perdu, voit en Eve un reflet de sa propre damnation et lui offre, non pas de l’aide, mais une chance – un dernier sursis avant minuit pour assouvir sa vengeance.
La conception visuelle du film est l’un de ses atouts majeurs. Les décors, qu’ils évoquent le Continental de Prague ou des paysages alpins, créent des ambiances distinctives et immersives. Le choix du village autrichien de Hallstatt, avec son architecture figée hors du temps, enrichit subtilement la mythologie de l’univers Wick, suggérant une Europe secrète où la violence obéit à des rites anciens et presque folkloriques. Chaque choix de mise en scène renforce le thème de la dualité entre l’artiste et la guerrière. Parmi les séquences marquantes, le duel au lance-flammes s’impose comme un sommet de violence spectaculaire, combinant effets pratiques, humour noir et brutalité opératique, tandis que d’autres affrontements — dans une boutique d’armes ou au cœur du village alpin — exploitent avec inventivité le décor et les objets du quotidien comme prolongements du corps combattant. Le montage, orchestré par Jason Ballantine (The Flash , Ça : Chapitre 1 et 2) assure un rythme soutenu, alternant habilement tension, dialogue et action, sans jamais donner l’impression de précipitation ou de longueurs excessives. Les scènes de combat sont d’une clarté exemplaire, rejetant le chaos hachuré de certaines productions contemporaines au profit de plans assez longs pour saisir la géographie des affrontements. La bande-son, signée Tyler Bates et Joel J. Richard, joue un rôle tout aussi crucial. Elle évite de simplement recycler les thèmes iconiques de la franchise, créant une identité acoustique propre à Eve. La musique marie éléments orchestraux classiques et beats électroniques, traduisant parfaitement le conflit intérieur du personnage : la mélodie fragile de la ballerine face au rythme implacable de la tueuse. Parfois, la musique se retire presque complètement, laissant place à des bruits bruts – craquements, coups de feu, bruissements – élevant ces sons au rang de percussion narrative. À d’autres moments, comme lors de l’assaut final dans un village autrichien, la partition atteint un crescendo quasi opératique, accompagnant l’action d’une grandeur presque baroque.
Quant à sa place dans la franchise John Wick, Ballerina réussit le défi de rester fidèle à l’esprit tout en ouvrant de nouvelles perspectives. Situé chronologiquement entre les troisième et quatrième volets, il s’inscrit dans un interstice habile qui lui permet d’exister sans contredire l’arc narratif principal. Le film partage avec ses aînés un socle commun : un code moral complexe, un monde souterrain régi par des règles strictes, et une esthétique de l’action élevée au rang d’art. Cependant, il se distingue par son ton et son centre émotionnel. Si la quête de John Wick se fondait sur une passion dévorante, celle d’Eve s’enracine dans un traumatisme d’enfance et un désir d’identité. Son voyage est autant une quête d’origine qu’une mission de vengeance. Ballerina est également moins cosmopolite, plus ancré dans des décors précis, offrant ainsi une atmosphère gothique et romantique, loin des arrières-plans futuristes des récents Wick.
Conclusion : Ballerina est une extension réussie de l’univers Wick. Sans prétendre révolutionner le genre, il remplit avec brio son contrat, offrant près de deux heures de divertissement stylé et cohérent. Il démontre qu’un spin-off peut se tenir à part, porté par une identité visuelle forte et un casting engagé, tout en rendant hommage à l’essence de la saga qui l’a inspiré.