
Il y a quelque chose de profondément réconfortant à voir Joe Carnahan (Narc, The Grey) revenir à ce qu’il fait de mieux : filmer des hommes au bord du gouffre moral dans des situations impossibles. Avec The Rip, le réalisateur délaisse l’hyperactivité visuelle frénétique de Smokin’ Aces pour retrouver la sobriété tendue de ses débuts, tout en bénéficiant cette fois d’un budget conséquent offert par Netflix et de la présence magnétique de Matt Damon (Oppenheimer) et Ben Affleck (Air). Le résultat ? Un thriller policier qui ne réinvente certes pas la roue, mais qui la fait tourner avec une maîtrise technique et une intensité dramatique suffisamment solides pour nous rappeler que le cinéma de genre bien exécuté reste un plaisir rare.
L’origine de The Rip n’est pas une commande de studio mais le fruit d’une rencontre fortuite. Sur le plateau de Bad Boys for Life, Carnahan croise Chris Casiano, ancien officier du Miami-Dade Police Department, dont les récits vont nourrir la matière première du scénario. L’anecdote centrale ? Une saisie record effectuée en 2016 à Miami Lakes, où la police découvre 24 millions de dollars cachés dans des seaux orange Home Depot, emmurés dans un grenier secret. Cette image visuelle frappante – l’argent du crime dissimulé dans des contenants domestiques banals – devient le pivot narratif du film. Carnahan, accompagné du co-scénariste Michael McGrale, transforme ce fait divers en une étude de caractère déguisée en thriller de braquage inversé. Le personnage de Dane Dumars (interprété par Damon) est directement calqué sur Casiano, jusqu’à incorporer le drame personnel de la perte de son fils – un élément ajouté avec la bénédiction de l’ancien officier pour donner une profondeur émotionnelle au-delà du simple divertissement. Le script évite habilement les pièges de la « copaganda » – cette propagande policière complaisante qui gangrène tant de productions hollywoodiennes. Ici, personne n’est totalement propre. Le premier acte fonctionne comme un pur « procedural », suivant l’unité de Dane et JD (incarné par Affleck) dans une routine épuisante de guerre contre la drogue. La découverte des 20 millions de dollars en liquide n’est pas traitée avec excitation ou jubilation, mais avec une terreur sourde, presque métaphysique. La question centrale du film est posée : à quel moment un honnête homme décide-t-il que le système lui en doit une ? Damon, brisé par la perte de son fils et écrasé par des dettes médicales, incarne la « justification rationnelle » du crime. Affleck, en revanche, joue le nihilisme pur – celui d’un homme qui a accepté depuis longtemps que la morale est un luxe que les policiers de terrain ne peuvent pas se permettre. C’est cette dualité philosophique, qui élève The Rip au-dessus de la simple série B.
L’apport de McGrale se fait sentir dans la dimension procédurale froide du récit, tranchant avec l’exubérance habituelle de Carnahan. Le film documente méticuleusement la bureaucratie de la corruption : les formulaires à remplir, les scellés à apposer, la logistique cauchemardesque du transport de fonds. Cette attention quasi-documentaire au détail renforce paradoxalement la crédibilité de la dérive morale des personnages. La structure narrative repose sur un twist final relativement prévisible – une scène dans un fourgon de la DEA qui évoque les conclusions à la Hercule Poirot – mais c’est davantage le chemin parcouru que la destination qui importe. La transformation progressive de la maison de banlieue en arène menaçante, l’escalade de la paranoïa, les soupçons qui empoisonnent les liens de confraternité : voilà où réside la véritable tension dramatique. Après plusieurs années de projets avortés ou sortis discrètement en VOD, The Rip replace Carnahan dans la conversation cinéphile. C’est son film le plus mature, celui où il parvient enfin à dompter son hyperactivité visuelle pour véritablement servir l’histoire plutôt que de l’éclipser. Le réalisateur revient à ses racines – la sobriété crasseuse de Narc – mais avec un budget autrement plus conséquent. La photographie de Mauro Fiore (Avatar, Training Day) mérite une mention spéciale. Loin des néons glamour de Miami Vice, The Rip montre une ville moite, grise, industrielle, presque post-apocalyptique. La palette de couleurs bleu-vert délavée, très sombre, renforce l’aspect glauque de ce Miami alternatif où la corruption suinte par tous les pores. Fiore privilégie les éclairages naturels et les teintes tungstène, créant une atmosphère poisseuse qui colle à la peau. Le découpage de l’action est nerveux sans être chaotique. Carnahan privilégie les fusillades brutales, où les impacts de balles sont sonores et dévastateurs. Il n’y a pas de « ballet chorégraphique » de la mort à la John Woo, seulement de la confusion, de l’effroi et du sang. Mais le véritable morceau de bravoure technique reste la séquence dans le camion blindé : 22 minutes de tension filmées avec des caméras fixes à l’intérieur du véhicule, créant une sensation de claustrophobie étouffante tandis que la méfiance monte entre les quatre officiers piégés. On pense inévitablement au film français Le Convoyeur de Nicolas Boukhrief pour l’ambiance paranoïaque, mais Carnahan y injecte sa propre urgence viscérale. Le réalisateur abandonne ici le montage frénétique de Smokin’ Aces pour une approche plus contemplative, plus proche de Narc, laissant la tension psychologique faire le travail.
Le point fort du film, est bien sur l’amitié réelle de quarante ans entre Matt Damon et Ben Affleck – depuis Good Will Hunting jusqu’à leur récente collaboration sur Air – apporte une authenticité et un poids émotionnel impossibles à simuler. Leur quinzième collaboration à l’écran n’a rien d’une simple opération nostalgique : c’est une démonstration magistrale de ce que peuvent accomplir deux acteurs parfaitement synchronisés. Damon livre une performance en retrait, jouant l’épuisement professionnel avec une justesse bouleversante. Blanchi, vieilli, usé par le deuil, son Dane Dumars est un homme qui s’effondre de l’intérieur. Il exprimer la culpabilité par la simple posture : le dos voûté, le regard fuyant, les épaules affaissées sous le poids invisible de la perte. Il est le centre moral qui se désintègre lentement, et Damon joue cette désintégration avec une sobriété admirable. Affleck, souvent meilleur dans les rôles de personnages moralement compromis, est ici impérial. Son JD Byrne – détective-sergent dur à cuire mais étrangement noble – apporte une énergie cynique, une menace tranquille qui rappelle sa performance dans The Town, mais avec une lassitude plus profonde, plus existentielle. Affleck est parfait dans ce registre, et son alchimie avec Damon permet des dialogues semi-improvisés qui sonnent comme une amitié de vingt ans vécue sous nos yeux. Leur dynamique repose sur des silences éloquents, des regards chargés d’histoire commune, une compréhension mutuelle qui ne nécessite pas de longs discours explicatifs. C’est du grand art d’acteur, celui qui s’appuie sur la subtilité plutôt que sur la démonstration. La distribution secondaire n’est pas en reste. Steven Yeun (Minari) apporte sa présence subtile et convaincante, Teyana Taylor (One Battle After Another) impressionne par son intensité, et Sasha Calle (The Flash) livre une performance touchante, même si elles sont un peu mises sur la touche au profit du duo masculin dans le dernier acte. Kyle Chandler (Zero Dark Thirty) et Scott Adkins (Accident Man) ajoutent de la profondeur à l’ensemble, même si ce dernier reste sous-utilisé – un gaspillage de talent pour les amateurs de cinéma d’action pur.
La partition de Clinton Shorter (District 9, The Expanse) loin des thèmes héroïques pompeux qui caractérisent trop souvent les films policiers, opte pour un minimalisme anxiogène : percussions sourdes imitant les battements de cœur, synthétiseurs industriels, nappes sonores oppressantes. La musique ne guide pas l’émotion du spectateur, elle l’étouffe, elle la comprime. Ce n’est pas une musique d’action classique mais une présence insidieuse qui souligne l’effondrement moral progressif des personnages. Certains y ont décelé des échos de John Carpenter (The Thing) dans les ambiances électroniques minimales, et l’analogie n’est pas déplacée : comme chez Carpenter, la musique devient un personnage à part entière, une menace sourde qui plane sur l’action. Carpenter que Carnahan cite d’ailleurs dans des scènes qui évoquent Assault On Precinct 13. Il ne cache pas ses sources et The Rip puise allègrement dans les thrillers policiers des années 70 et 80 : Serpico et Prince of the City de Sidney Lumet (Network), Heat de Michael Mann To Live and Die in L.A. de William Friedkin. L’ombre de la « Strike Team » de la série The Shield plane également sur le film, avec ce sentiment que les policiers sont potentiellement les plus grands criminels de la ville. Plus surprenant, Carnahan revendique des influences japonaises : Stray Dog et High and Low d’Akira Kurosawa pour le cadrage rigoureux et la profondeur de champ. Les thèmes de corruption institutionnelle s’inspirent du scandale réel des flics de Miami River, un épisode sombre de l’histoire policière américaine. Les comparaisons critiques avec Training Dayd’Antoine Fuqua , Cop Land de James Mangold (Logan) ou Triple 9 de John Hillcoat sont pertinentes. Carnahan vise délibérément une ambiance « à l’ancienne », un cinéma de genre qui assume son héritage plutôt que de courir après les codes des blockbusters modernes.
Pour Damon et Affleck, The Rip représente bien plus qu’une simple collaboration amicale. C’est une démonstration de force pour leur société de production Artists Equity, fondée dans l’optique de produire du « cinéma de genre de haute qualité sans sacrifier le fond ». Leur modèle économique, imposé à Netflix, est révolutionnaire : des bonus de performance non seulement pour les stars, mais pour l’ensemble de l’équipe technique. Une redistribution des profits qui reflète une éthique de travail moderne. Pour les deux amis, c’est un « rêve devenu réalité », le film qu’ils voulaient faire ensemble depuis des années, renforçant leur statut de producteurs-vedettes capables de tenir tête aux plateformes de streaming. Soyons honnêtes : The Rip ne révolutionne pas le genre. Le troisième acte s’essouffle, retombant dans des schémas trop prévisibles. La structure narrative, malgré ses qualités, ressemble à un « mashup » – un assemblage intelligent mais reconnaissable de films antérieurs. Le twist final, cette confrontation dans le fourgon de la DEA, manque de mordant pour quiconque a déjà vu The Usual Suspects ou L.A. Confidential. Certains regretteront également que la formule reste trop classique, que Carnahan ne prenne pas assez de risques formels. The Rip est exactement ce qu’il prétend être : un bon divertissement Netflix, efficace et tendu, porté par des vedettes charismatiques et une réalisation maîtrisée. Ce n’est ni un chef-d’œuvre ni une révolution, mais un film honnête qui remplit son contrat avec professionnalisme. Pour Joe Carnahan, c’est un retour en forme après une décennie de hauts (The Grey) et de bas (Boss Level). Il prouve qu’il reste l’un des meilleurs artisans du thriller policier américain, capable de tirer le meilleur de ses acteurs – comme il l’avait fait avec Ray Liotta dans Narc. Pour Damon et Affleck, c’est une nouvelle pierre à l’édifice de leur amitié légendaire, un témoignage que leur complicité transcende les modes et les générations. Leur présence à l’écran élève ce qui aurait pu n’être qu’un thriller série B en une expérience émotionnellement investie.
Conclusion : Dans le catalogue pléthorique de Netflix, où les productions de budget moyen se noient souvent dans l’algorithme, The Rip parvient à tirer son épingle du jeu. Ce n’est pas le film de l’année, mais c’est un excellent moyen de passer deux heures en compagnie de personnages complexes, dans une atmosphère oppressante, avec suffisamment de twists et d’action pour maintenir l’attention. Parfait pour un vendredi soir où l’on a envie de retrouver les sensations du thriller américain des 90s, sans fioriture postmoderne ni effets numériques envahissants. Juste des hommes, des armes, de l’argent et des dilemmes moraux. L’essentiel, en somme.