
Peu de suites horrifiques peuvent se targuer de posséder une continuité aussi immédiate que Halloween II. Là où le classique de John Carpenter (The Thing, Assault on Precinct 13) s’achevait sur le souffle glaçant d’un Michael Myers disparu dans la nuit, cette suite, co-écrite et produite par Carpenter et réalisée par Rick Rosenthal (Halloween: Resurrection, Bad Boys), reprend l’action à la seconde même. Il n’y a pas de pause narrative, pas de nouveau jour, ni de nouveau lieu ; nous sommes toujours pris dans la même nuit d’Halloween, sanglante et terrifiante, transformant les deux films en une seule et immense expérience immersive, en un double feature parfait pour l’éternité. Cette décision audacieuse, presque théâtrale, de coller à la matrice originale confère à Halloween II une tension instantanée et immédiate. Dès l’ouverture, le film établit son héritage et sa menace. Le générique de début est une variation de l’original : tandis que les premières notes synthétiques du thème iconique résonnent, la célèbre citrouille sculptée s’anime et se déforme, révélant une tête de mort en dessous, ou semblant saigner de l’intérieur. Cette séquence visuelle simple mais iconique, utilisant l’effet macabre de la citrouille qui palpite, est un coup de maître de la conception artistique. Elle sert immédiatement d’avertissement : le ton est plus sombre, la pure terreur d’Halloween est de retour, et cette fois, elle est plus explicite et sinistre que jamais.
Le développement de Halloween II n’a pas été le fruit d’une inspiration débordante, mais celui d’une nécessité financière. John Carpenter et Debra Hill (The Fog, Escape from New York), initialement réticents à l’idée de ternir le mystère pur de l’original, ont été contraints par la pression des studios et du producteur Dino De Laurentiis (King Kong, Blue Velvet) d’écrire une suite. C’est sous l’emprise de l’alcool, lors d’une soirée, que Carpenter aurait jeté sur papier les bases du scénario, y insérant l’idée controversée d’une connexion fraternelle. Pourtant, de cette contrainte est née une œuvre qui, malgré ses défauts narratifs, est devenue le véritable squelette structurel de la franchise. L’inspiration se puise également dans le contexte de l’époque. Après le succès de Friday the 13th (1980), le genre slasher adoptait des codes plus explicites. Halloween II a donc dû hausser le ton. L’influence de son rival se fait sentir dans le body-count résolument plus élevé et des mises à mort plus variées et graphiques, rompant avec l’approche subtile et suggérée du premier opus. L’époque exigeait du gore et Carpenter et Rosenthal ont livré une vision plus sombre, plus dure de Haddonfield.
Si Halloween introduisait Michael Myers comme le pur mal, le « Boogeyman » abstrait, Halloween II le métamorphose en une force de la nature, implacable et indestructible, qui servira plus tard de matrice à l’archétype de la menace du futur. Cette transition est si marquante que l’on peut voir dans Myers l’inspiration directe du T-800 dans The Terminator (1984) de James Cameron (Aliens, Titanic). Cette connexion n’est pas fortuite : le film a été monté par Mark Goldblatt (Terminator 2: Judgment Day, Commando), dont le travail a façonné le rythme et l’efficacité d’une traque sans répit. Le montage de Goldblatt est un atout majeur. Il imprime un rythme plus rapide, une tension constante qui n’a plus le temps des longues mises en place. Tandis que l’original est un chef-d’œuvre d’attente et de suspense, la suite est un pur slasher viscéral, un marathon d’horreur qui se distingue de l’original par son efficacité brute. Myers est ici une force rageuse, un véritable prédateur armé de tout ce qui lui tombe sous la main.
Le choix du décor principal est sans doute la plus grande réussite artistique du film. Après les banlieues résidentielles ensoleillées du premier, nous sommes jetés dans l’environnement clinique froid et quasi désert de l’Hôpital Mémorial Haddonfield. La conception artistique des décors exploite le minimalisme médical. L’ambiance hospitalière claustrophobe est exploitée à son paroxysme : des couloirs interminables plongés dans une semi-obscurité bleutée, des blocs opératoires vides, des salles de bain inondées par la lumière blafarde des néons. La photographie de Dean Cundey (Jurassic Park, Apollo 13) est, comme dans l’original, le véritable marqueur visuel de la franchise. Il utilise la lumière de manière magistrale, opposant les noirs profonds à des sources lumineuses crues (lampes de poche, néons, lumières rouges d’urgence) pour créer une atmosphère oppressante et effrayante. Le ton est plus sombre et méchant, instillant une sensation d’insécurité constante. Dans ce décor d’une vulnérabilité maximale, Michael Myers improvise, les kills sont variés et exploitent l’arsenal médical : le scalpel, la seringue, ou encore l’absurde et exploitative scène du jacuzzi brûlant (la mort de l’infirmière nue, typique des excès gores et absurdes des années 80), qui, est devenue un moment iconique de la terreur clinique. Bien sûr, le film prend des libertés narratives notables dans ce contexte, notamment le cliché de la sécurité laxiste (l’hôpital n’est géré que par une poignée de personnel incompétent, comme le garde Mr. Garrett qui patrouille mollement) et le personnel hospitalier ultra réduit (seulement quelques infirmières et un Dr. Mixter manifestement ivre) mais ces faiblesses servent en fin de compte l’objectif de la suite : isoler Laurie Strode (Jamie Lee Curtis) pour mieux intensifier sa traque.
Techniquement, la bande-son est l’épine dorsale de l’expérience. John Carpenter a repris son thème emblématique pour le réutiliser et l’amplifier, lui donnant une résonance plus lourde, plus synthétique. Le score est un atout majeur, sa pulsation lancinante symbolisant l’immuabilité du mal qui approche. Du côté de la performance, Donald Pleasence (The Great Escape, THX 1138) vole absolument la vedette. Son interprétation du Dr. Sam Loomis atteint des sommets d’hystérie. Il n’est plus seulement le psychiatre lucide du premier film ; il est un prophète de l’apocalypse, un homme au bord de l’effondrement face à l’incarnation de l’ombre pure. Ses tirades, avec des lignes cultes comme « You don’t know what death is! » résonnent d’une angoisse existentielle et deviennent un contrepoint dramatique nécessaire à la violence muette de Myers. Jamie Lee Curtis, quant à elle, passe une grande partie du film alitée, son rôle est plus passif et orienté vers la terreur psychologique de la victime. Si ce choix rend le film inégal, il souligne l’état de choc post-traumatique crédible du personnage et renforce l’idée que l’hôpital est une cage.
La plus grande pomme de discorde du film reste la révélation que Laurie est la sœur de Michael, un ajout forcé par John Carpenter lors de l’écriture pour donner une motivation claire à la traque. Cette décision altére le mystère pur du Boogeyman abstrait du premier film mais a sans doute était pensé comme une fondation nécessaire à la franchise. Une autre contribution narrative essentielle est l’introduction explicite du lien entre la fête d’Halloween et le Samhain, la fête celtique des morts. Ce détail, qui deviendra un élément important de la mythologie de la franchise par la suite, enrichit le film d’une dimension quasi-occulte, expliquant, ou du moins justifiant, la nature quasi-surnaturelle et la résilience démoniaque de Michael Myers. Finalement, si l’on doit admettre la présence de quelques moments ridicules (notamment la fameuse scène ajoutée par Carpenter en reshoots du « cowboy à la radio » – un deus ex machina forcé qui informe comme par magie Michael de l’emplacement de Laurie – ou la mort accidentelle, comique et tragique mais surtout ridicule, de Ben Tramer), ces maladresses s’inscrivent dans une démarche de slasher plus direct et moins subtil, propre à l’époque.
Malgré les jugements sur la réalisation de Rick Rosenthal (évidemment inférieure à la virtuosité de Carpenter), Halloween II reste la meilleure suite du chef-d’œuvre. Il n’est pas le film subtil et élégant de 1978, mais c’est un film d’horreur brutal, efficace et sans concession. Le film se termine sur une fin explosive iconique qui boucle la boucle de cette nuit infernale, offrant un semblant de résolution dramatique nécessaire au spectateur éreinté. Halloween II a su créer une mythologie durable. Il a posé les fondations d’une franchise qui perdure encore aujourd’hui, influençant des générations de films d’horreur qui ont cherché, souvent en vain, à reproduire son immédiateté et son sens de la terreur implacable. C’est l’essence brute et rageuse du slasher à son apogée.