NEVER SAY NEVER AGAIN (1983)

Après des années de batailles juridiques liées à Opération Tonnerre, Kevin McClory parvient enfin à concrétiser son projet : produire une variation indépendante du mythe James Bond, fort de son statut de co-auteur de l’histoire originale et détenteur de certains droits permettant un remake déguisé. Cette guérilla juridique, commencée dès les années 60, nourrit depuis longtemps les coulisses de la franchise 007 et ouvre la voie à ce film étonnant qu’est Never Say Never Again, un objet hybride qui tente de rivaliser frontalement avec l’empire Eon. Pour mener à bien cette entreprise, McClory s’associe au producteur Jack Schwartzman (Being There), figure singulière d’Hollywood, époux de Talia Shire et membre de la constellation Coppola. Ensemble, ils réalisent un coup marketing et historique : convaincre Sean Connery (The Untouchables) de reprendre le smoking douze ans après avoir juré qu’il ne le ferait plus, une promesse devenue gimmick et qui offre son titre malicieusement ironique au film.

Pour diriger ce retour hors norme, les producteurs choisissent Irvin Kershner (The Empire Strikes Back), cinéaste respecté pour sa capacité à approfondir les personnages sans sacrifier le rythme. Son approche plus mature, plus subtile, promet de nuancer l’image d’un Bond vieillissant, désormais contraint de mesurer sa légende à son propre mythe. Le scénario est confié à Lorenzo Semple Jr. (Three Days of the Condor mais aussi la série Batman des années 60), dont la plume oscille entre thriller paranoïaque et ton pulp assumé. Cette combinaison donne naissance à un film qui reflète à la fois la modernisation du Bond des années 80 et l’héritage d’une époque où l’espionnage cinématographique flirtait avec l’excentricité.

Privé du célèbre thème musical et d’un générique d’ouverture flamboyant — éléments emblématiques jalousement protégés par Eon —, Never Say Never Again navigue dans une zone étrange, à mi-chemin entre fidélité à l’esprit bondien et réinvention forcée. Cette absence de signature musicale traditionnelle bouleverse immédiatement les repères du spectateur habitué aux codes immuables de la saga. En contrepartie, le film s’autorise une atmosphère plus détendue, parfois trop légère, héritière de la veine humoristique développée par Roger Moore dans les épisodes officiels. Cette identité flottante fait du film un Bond sans en être vraiment un, un parent illégitime mais suffisamment sûr de lui pour exister en marge. On peut regretter qu’il n’ai pas chois de se démarquer plus frontalement dans le ton de celui de la franchise officielle à l’époque.

Au cœur de cette entreprise atypique, le retour de Sean Connery demeure le véritable moteur du film. Plus âgé, moumouté, mais toujours magnétique, Connery livre une variation fascinante de son propre mythe. Il joue un Bond conscient de son âge, de ses limites, mais également de son charme renouvelé, appuyé par une présence physique intacte. Son jeu s’est affiné, plus ironique encore. Cette nuance offre au film une profondeur qui dépasse son statut de simple remake et ancre cette version dans quelque chose de plus intime : le retour d’une icône qui se confronte à son héritage.

Face à lui, Klaus Maria Brandauer (Mephisto) compose un Largo délicieusement inquiétant, bien plus instable, charmeur et ambigu que son équivalent de Opération Tonnerre. Son interprétation, nerveuse et imprévisible, donne au film sa tension la plus aboutie. Brandauer incarne un adversaire qui semble savourer chaque seconde, un homme brillant, perturbé, presque charmeur, dont la folie glacée tient moins du cliché bondien que d’un vrai travail d’acteur. Son regard, son sourire, sa manière de faire naître le malaise en une réplique suffisent à imposer une présence souvent supérieure au simple cahier des charges du méchant. À ses côtés, Barbara Carrera (Lone Wolf McQuade) s’empare du rôle de Fatima Blush avec une démesure parfaitement assumée. Excessive, extravagante, sensuelle et dangereuse, elle donne au film certaines de ses scènes les plus mémorables. Carrera choisit l’emphase comme moteur et crée une antagoniste presque iconique, plus flamboyante que nombre de “Bond girls” officielles. Elle s’inscrit dans la tradition des personnages féminins exubérants qui ont fait les grandes heures de la saga, tout en y ajoutant une énergie théâtrale très années 80, qui sied admirablement au ton hybride du film.Kim Basinger (L.A. Confidential) incarne Domino, rôle plus délicat tant le personnage est écrit dans une veine classique et parfois trop effacée. Elle est réduite à un contrepoint esthétique plutôt qu’à une véritable force narrative.

Techniquement, le film souffre parfois de ses contraintes : certaines scènes manquent d’ampleur, le budget inférieur à celui des productions Eon se fait sentir, et certaines idées paraissent bricolées, notamment dans l’action finale. Toutefois, Kershner insuffle une forme de réalisme discret, une approche plus terre à terre que celle de la série officielle, ce qui offre au film un charme particulier. Loin des gadgets délirants ou des pitreries excessives, cette version propose un Bond plus brut, plus humain, parfois même vulnérable. Le style de Kershner opère par touches : un regard, un silence, un geste, et fait fonctionner des scènes qui, ailleurs, seraient purement fonctionnelles. Never Say Never Again n’est pas sans défauts : certaines séquences paraissent bâclées, la fin manque d’envergure, et l’ensemble souffre d’un déséquilibre de ton. Mais malgré ces limites, l’expérience demeure singulièrement plaisante. On y retrouve quelque chose d’à la fois anachronique et fascinant : un Bond alternatif, issu d’une réalité parallèle, porté par un Connery éblouissant qui reprend sa couronne une dernière fois avec panache, humour et assurance. C’est un film qui semble toujours conscient de son propre statut d’outsider, une œuvre en marge, mais dotée d’une vitalité rare.

Conclusion : S’il ne possède pas la rigueur formelle ou la flamboyance musicale des films Eon, il compense par sa singularité, par son histoire unique et par la force tranquille de son interprète légendaire. Et c’est sans doute pour cette raison, malgré ses rides et ses maladresses, qu’on le revoit encore avec un plaisir intact.

Ma Note : B+

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