
Après avoir fait planer la France entière dans les profondeurs azurées du Grand Bleu, Luc Besson, le « wonderboy » du cinéma hexagonal, opérait en 1990 un virage à 180 degrés. Finies les bulles et la poésie aquatique ; place au bitume, au sang et à la violence sourde. Avec Nikita, Besson ne se contentait pas de signer un thriller d’action : il plongeait tête la première dans le « grand noir » pour donner naissance à un archétype qui allait changer la face du cinéma mondial, des gratte-ciels de Hong Kong aux studios de Hollywood. Le projet Nikita naît du désir de Luc Besson de s’éloigner de l’image de réalisateur « contemplatif » pour retrouver l’énergie brute de son premier long-métrage, Le Dernier Combat. L’inspiration lui vient d’une chanson d’Elton John, mais surtout d’une envie de filmer une métamorphose. Le parcours de développement est marqué par une écriture centrée sur l’idée de la rédemption forcée : comment transformer une punk toxique et meurtrière en un outil de mort sophistiqué au service de l’État ? Le film est conçu comme un thriller d’action féministe avant l’heure, un projet risqué dans une France encore très attachée au polar de « papa » porté par des figures masculines vieillissantes. Besson mise tout sur une actrice alors peu connue pour ce registre, Anne Parillaud, sa compagne d’alors, à qui il va imposer une préparation physique et psychologique d’une intensité rare pour lui donner le rôle de sa vie. Nikita est l’étendard du « Cinéma du Look », ce mouvement français des années 80-90 (aux côtés de Beineix et Carax) influencé par la publicité et les clips vidéo. Mais les racines du film sont plus profondes. L’ombre de Jean-Pierre Melville plane sur la solitude des tueurs, mais avec une saturation visuelle moderne. On sent l’influence des ballets sanglants de John Woo dans la chorégraphie de certaines fusillades, notamment celle, dantesque, du restaurant. Si par la suite Besson a beaucoup « emprunté » à ses propres succès (ou à d’autres), il a ici créé un modèle. De Point of No Return (le remake US) à Black Widow, en passant par le cinéma de genre asiatique, la figure de la femme fatale transformée en arme gouvernementale est née dans les bas-fonds parisiens de 1990. Luc Besson aborde Nikita avec une vraie science de la narration visuelle. Sa technique ne cherche pas seulement à illustrer, mais à faire ressentir le traumatisme. Le format scope souligne l’isolement de Nikita, que ce soit dans sa cellule blanche aseptisée ou dans les rues désertes de Paris. Besson maîtrise l’alternance entre des moments de calme presque mélancoliques et des explosions de violence fulgurantes. La caméra est souvent portée, nerveuse, épousant les mouvements de traque. Le montage de Nikita, signé par Olivier Mauffroy, donne au film son rythme nerveux et son identité visuelle si marquante. Les scènes d’action, montées de manière sèche et rapide, plongent immédiatement le spectateur dans la brutalité du récit, comme lors de la fusillade d’ouverture ou de l’intervention culte de Victor le nettoyeur. À mesure que Nikita se transforme, passant du chaos à la discipline, le montage évolue lui aussi : plus fluide, plus maîtrisé, il accompagne sa progression vers une efficacité froide et méthodique. Les moments intimes, notamment avec Marco, bénéficient d’un rythme plus posé, créant un contraste fort avec la tension des missions. Cette alternance entre violence, respiration et tension émotionnelle, soutenue par la musique d’Éric Serra, contribue à la signature visuelle et narrative du film, typique du style Besson : efficace, lisible et profondément humain.
Anne Parillaud porte le film en incarnant une Nikita à la fois sauvage, vulnérable et profondément humaine, capable de passer de l’animalité brute à une féminité fragile qui découvre l’amour tout en restant prisonnière de son rôle d’outil meurtrier. Face à elle, Tchéky Karyo compose un Bob glaçant, mentor ambigu dont la retenue, la voix calme et le regard d’acier dessinent l’un des antagonistes les plus troublants du cinéma français. Jean Reno, dans la peau de Victor le Nettoyeur, impose en quelques minutes une présence inoubliable : mutique, méthodique, presque mécanique, il annonce déjà le personnage qui deviendra plus tard Léon. Autour d’eux, les seconds rôles apportent une profondeur , notamment Jeanne Moreau, dont l’élégance et la douceur introduisent une note de transmission et de grâce dans un univers dominé par la violence et la manipulation. Le film est une résussite plastique qui atteint une véritable perfection visuelle grâce au travail du chef opérateur Thierry Arbogast et du décorateur Dan Weil, qui façonnent un univers à la fois stylisé et profondément émotionnel. Les couleurs jouent un rôle central : du blanc clinique et presque aveuglant du centre d’entraînement, on glisse vers un noir d’encre qui enveloppe les rues parisiennes, tandis que le bleu — teinte emblématique chez Besson — devient ici plus métallique, plus froid, comme un écho à la transformation intérieure de Nikita. Les décors accompagnent cette métamorphose : son appartement, d’abord simple et neutre, se transforme peu à peu en un espace design, beau mais vide, symbole d’une identité qui se délite à mesure qu’elle devient une arme façonnée par l’État. Les costumes participent eux aussi à cette construction visuelle, notamment la petite robe noire de la mission au restaurant, devenue iconique, qui résume à elle seule le projet du film : faire d’une marginale une créature élégante, létale, presque irréelle. Enfin, la bande‑son d’Éric Serra, mêlant synthés industriels et mélodies mélancoliques, donne au film son rythme intérieur, un pouls émotionnel unique qui relie la froideur de la mission à la fragilité du personnage.
Conclusion : Nikita reste un choc, une œuvre noire et désespérée cachée sous les atours d’un film d’action grand public. En plaçant une femme au centre d’un engrenage de violence étatique, Luc Besson a offert au cinéma mondial une icône indéboulonnable. C’est le film meilleur film de Besson qui prouva que la France pouvait produire un cinéma d’action capable de s’exporter et d’être plagié pendant les trente années suivantes (avant de plagier lui-même) . Un film charnière, sombre et inoubliable.