
Après Se7en, le scénariste Andrew Kevin Walker devient l’un des auteurs les plus courtisés d’un Hollywood obsédé par l’idée de retrouver son « nouveau Se7en ». En mai 1997, Columbia Pictures acquiert son nouveau script, 8MM, pour 750 000 dollars contre 1,25 million, un montant qui reflète la valeur marchande exceptionnelle du scénariste depuis le succès du film de David Fincher. Le projet, centré sur l’univers des snuff-movies ces films clandestins où des victimes seraient réellement assassinées devant la caméra attire d’abord Fincher, qui décline. Le studio peine alors à trouver un réalisateur… jusqu’à ce que, contre toute attente, Joel Schumacher accepte. Mort en 2020, Schumacher est une figure singulière du cinéma américain. Ancien directeur artistique et costumier (il officie notamment sur Interiors de Woody Allen), il passe à la réalisation dans les années 1980 avec des films modestes comme La Femme qui rétrécit ou DC Cab. Le succès de St. Elmo’s Fire et Lost Boys qui révèlent Rob Lowe, Demi Moore, Emilio Estevez, Kiefer Sutherland le propulse au premier plan. Suivent Flatliners, Le Choix d’aimer, puis un virage plus sombre avec Chute libre et Le Client. La Warner lui confie ensuite la franchise Batman, avec Batman Forever puis Batman & Robin, dont l’échec critique et public marquera durablement sa réputation.
C’est précisément pour s’éloigner du néon aveuglant de Gotham que Schumacher se tourne vers 8MM. Il y voit l’occasion de renouer avec un cinéma plus sale, plus viscéral, plus intime. Walker, qui avait trouvé en Fincher un allié pour préserver l’intégrité de Se7en, pense d’abord retrouver la même complicité. Schumacher souhaite en effet tourner un thriller âpre, caméra à l’épaule, avec Russell Crowe (alors encore loin de Gladiator) dans le rôle principal. Mais l’arrivée de Nicolas Cage, star absolue de l’époque après Leaving Las Vegas, Rock, Les Ailes de l’enfer et Volte/Face, change la donne : le budget augmente, le studio s’implique davantage, et Schumacher accepte de modifier le scénario. Walker, en désaccord, quitte le projet il ne verra jamais le film et espère encore en tourner un remake. Avec le recul, la décision de Schumacher n’est pas absurde : la sous-intrigue pédopornographique voulue par Walker était difficilement exploitable dans un cadre de thriller de studio, surtout dans un Hollywood miné par les rumeurs d’abus sur mineurs. Contrairement à Se7en, où modifier la fin revenait à trahir l’essence du film, les coupes opérées dans 8MM n’altèrent pas fondamentalement une histoire plus simple et plus linéaire.
Après les sept péchés capitaux, Walker convoque l’Enfer de Dante comme structure cachée : le personnage de Max California (un Joaquin Phoenix incandescent) sert de Virgile guidant le détective Tom Welles dans les cercles du snuff. Mais là où Se7en renouvelait profondément le thriller sériel, 8MM repose davantage sur la nature taboue de son sujet pour troubler le spectateur. La filiation la plus directe est Hardcore de Paul Schrader, où George C. Scott plonge dans le monde du porno pour retrouver sa fille. La scène où Cage découvre le snuff en observant uniquement les réactions sur son visage reprend presque littéralement celle de Schrader. Walker enveloppe son récit d’un désespoir poisseux, mais adopte un point de vue moral très conservateur : Welles, confronté au mal absolu, réagit comme un vigilante traditionnel, là où Fincher déconstruisait précisément ce réflexe. Même la représentation de la « transgression » reste sage : le quartier rouge d’Hollywood, saturé de déviances, est une pure invention du chef décorateur Gary Wissner, inspirée du Times Square des années 1970, mais sans équivalent réel à Los Angeles. Une vision fantasmée de Sodome et Gomorrhe, conforme aux peurs morales américaines. Schumacher, épaulé par le directeur photo Robert Elswit (futur Oscar pour There Will Be Blood), construit un univers saturé de déclin : rues luisantes, néons vacillants, intérieurs bourgeois d’une opulence stérile, sex-shops crasseux, couloirs interminables éclairés à la lueur maladive de lampes industrielles. La caméra d’Elswit est volontairement voyeuriste, « coupable », en accord parfait avec le sujet du film. La direction artistique refuse tout glamour : la pornographie underground est montrée dans sa trivialité la plus brute. Le contraste entre la maison lumineuse de Harrisburg et les lieux infestés que traverse Welles matérialise sa contamination intérieure. La musique de Mychael Danna, grave et pulsante, amplifie l’effroi sans jamais recourir aux artifices du jump-scare. Une présence qui s’infiltre plutôt qu’elle n’agresse.
En 1999, Nicolas Cage est au sommet de son star power. Il livre ici une performance étonnamment retenue pendant les trois quarts du film, avant que le dernier acte , plus convenu , ne l’entraîne vers quelques éclats hallucinés qui feront le bonheur de ses aficionados. La scène du coup de téléphone où Welles demande à la mère de la victime la « permission » d’agir reste l’un des sommets moraux du film. Joaquin Phoenix, un an avant Gladiator, domine littéralement chacune de ses scènes. Son Max California, guide désabusé des bas-fonds, évoque le Dustin Hoffman de Macadam Cowboy. L’erreur majeure du film est de l’abandonner brutalement à 75 minutes : un vide impossible à combler. James Gandolfini, encore cantonné aux rôles d’ordures avant Les Soprano, incarne Eddie Poole, intermédiaire pathétique et glaçant. Sa dernière scène le canon d’une arme dans la bouche est l’un des moments les plus bouleversants du film. Peter Stormare, dans le rôle du réalisateur de bondage Dino Velvet, atteint une forme de bizarrerie presque abstraite, un malaise profond sans jamais tomber dans le grotesque. Walker crée avec Machine l’une des figures du mal les plus marquantes du thriller des années 1990. Colosse masqué de cuir, violeur et tortionnaire filmé par Velvet, il évoque d’abord un croisement entre Jason Voorhees et un bourreau sadomasochiste. Mais son visage un homme chauve, banal, portant des lunettes, nommé George est la véritable horreur. Pas de trauma, pas d’excuse psychologique : il tue parce qu’il aime ça. Un rappel glaçant que le mal le plus terrifiant n’est pas celui des monstres mythologiques, mais celui des hommes ordinaires celui des bourreaux de l’Histoire.
Conclusion : Massivement méprisé à sa sortie, trop souvent réduit à une imitation de Se7en, 8MM mérite aujourd’hui une réévaluation. Oui, le film déraille dans son dernier acte. Oui, il simplifie les ambitions initiales de Walker. Mais il reste une série B de studio sombre, poisseuse, visuellement soignée, portée par des dialogues percutants et un quatuor d’acteurs devenu mythique. On a vu bien pire.