TRADING PLACES (1983)

Au début des années 1980, Hollywood cherche la formule magique pour marier humour corrosif et succès grand public. Après le triomphe des Blues Brothers (1980), le réalisateur John Landis s’associe aux scénaristes Timothy Harris et Herschel Weingrod pour livrer Trading Places. Le film modernise le célèbre conte de Mark TwainLe Prince et le Pauvre, en le transposant dans le temple de la haute finance de Philadelphie. Deux frères milliardaires et cyniques, les Duke, font le pari d’un dollar de détruire la vie de leur brillant et snob cadre supérieur, Louis Winthorpe III (Dan Aykroyd), et de le remplacer par un SDF gouailleur et débrouillard, Billy Ray Valentine (Eddie Murphy). Bien plus qu’une simple comédie de mœurs sur l’échange d’identités, Trading Places s’impose comme une critique féroce, presque prophétique, du néolibéralisme reaganien. Porté par un sens du rythme impeccable, un scénario d’une précision horlogère et des performances d’acteurs de premier ordre, le film de Landis utilise le rire comme un scalpel pour disséquer les mécanismes d’exclusion de l’Amérique des classes. Mortimer et Randolph Duke incarnent la quintessence de l’aristocratie financière blanche et raciste. Pour eux, l’être humain n’est qu’un cobaye. En pariant sur le fait qu’un criminel des rues fera un excellent gestionnaire de fortune s’il est placé dans un environnement favorable, et inversement, ils valident ou invalident des théories sociologiques pour leur simple divertissement. On note la vitesse effroyable à laquelle Louis Winthorpe III perd ses privilèges. En quelques heures, privé de son argent, de sa maison et de ses amis superficiels, le riche héritier diplômé d’Harvard régresse, devient violent et sombre dans la clochardisation. Landis démontre avec cynisme que la respectabilité bourgeoise n’est pas innée, mais qu’elle est uniquement le produit d’un confort matériel et de fiches de paie. À l’inverse, dès qu’il est vêtu d’un costume trois pièces et installé dans une limousine, Billy Ray comprend instantanément les règles du jeu spéculatif. Le film suggère de manière subversive que la criminalité de rue et la haute finance partagent les mêmes codes : le mensonge, l’opportunisme et l’absence totale d’empathie. Le succès critique et public du film repose en grande partie sur l’alchimie électrique de son duo principal, un classique du buddy movie réinventé.

Après 48 heures (1982), Trading Places confirme le statut de superstar mondiale d’Eddie Murphy. Son sens de l’improvisation, son énergie cinétique et sa capacité unique à briser le quatrième mur (ses regards complices vers la caméra qui prennent le spectateur à témoin de l’absurdité de sa nouvelle vie de riche) y font merveille. Murphy insuffle une dignité et une intelligence lumineuse à Billy Ray Valentine, l’empêchant de devenir une simple caricature de caricature de rue. Face au magnétisme de Murphy, Dan Aykroyd livre l’une des prestations les plus fines de sa carrière. Son registre de riche snob arrogant, qui s’effondre psychologiquement jusqu’à se déguiser en Père Noël ivre et armé, volant un saumon fumé lors du réveillon de l’entreprise, est d’une drôlerie tragique absolue. La rigueur physique du jeu d’Aykroyd, qui évite le ridicule pour ancrer la chute de son personnage dans une détresse réelle, à la fois hilarante et pathétique.Dans le rôle d’Ophelia, une prostituée au grand cœur qui vient en aide à Winthorpe, Jamie Lee Curtis (alors étiquetée « Scream Queen » du cinéma d’horreur) s’ouvre brillamment les portes de la comédie. La critique féministe contemporaine note que si le personnage d’Ophelia est au départ un cliché sexiste des années 80, Curtis la dote d’un sens des affaires pragmatique et d’une lucidité rafraîchissante. Elle est, au fond, celle qui gère sa vie avec le plus de rationalité financière. L’acteur britannique Denholm Elliott (Raiders of the lost Ark) incarne Coleman, le majordome pince-sans-rire. Il apporte une dose vitale d’esprit flegmatique au film. Coleman accepte de trahir Winthorpe pour les Duke, puis de trahir les Duke pour Winthorpe, toujours avec la même impassibilité de serviteur professionnel. Sa transition de majordome obséquieux à complice joyeux de la vengeance des deux héros offre des moments comiques mémorables.

Trading Places est aujourd’hui encore analysé dans les écoles d’économie pour sa peinture réaliste des marchés financiers de l’époque. La longue séquence finale dans la salle des marchés du World Trade Center de New York est un modèle du genre. Landis parvient à rendre la spéculation sur les contrats de livraison de jus d’orange concentré congelé parfaitement compréhensible et incroyablement haletante pour le spectateur lambda. Le film dépeint la bourse non pas comme un outil de création de richesse, mais comme un casino légalisé où des hommes en costume hurlent pour ruiner des vies sur la base de rumeurs et d’informations d’initiés. En guise de preuve de l’impact culturel du film, les autorités financières américaines ont adopté en 2010 la « règle Eddie Murphy » (Edward May-Valentine Rule) dans le cadre de la loi Dodd-Frank sur la réforme de Wall Street, interdisant le commerce basé sur des informations gouvernementales détournées. Ironie ultime : une comédie hollywoodienne a fini par inspirer de réelles régulations de la finance de marché. Contrairement aux comédies contemporaines , souvent filmées à la va-vite, John Landis applique un style cinématographique classique et soigné. Soutenu par la photographie chaleureuse de Robert Paynter, le réalisateur soigne ses compositions de cadres. La représentation de la ville de Philadelphie historique, avec son contraste de couleurs entre les intérieurs cossus et boisés des clubs privés des milliardaires et la froideur bleutée de la pauvreté des rues en hiver, renforce l’opposition des classes. Le montage de Malcolm Campbell est d’une agilité remarquable. Il maintient une tension constante, en particulier dans le dernier acte où la vengeance de Valentine et Winthorpe s’organise à bord d’un train puis dans le World Trade Center. Les coupes rythmiques lors des scènes de spéculation de bourses permettent de rendre la frénésie mécanique de la finance visuellement prenante. En adaptant brillamment la musique classique de Mozart (Les Noces de Figaro) tout en y associant des compositions originales majestueuses, légendaire compositeur Elmer Bernstein ancre l’histoire dans une élégance satirique européenne, traitant les personnages burlesques d’Aykroyd et Murphy avec le sérieux d’une pièce d’opéra.

Conclusion : Trading Places demeure l’un des sommets incontestés de la comédie sociale américaine. Plus cynique et politique que la majorité des productions hollywoodiennes actuelles, le film parvient à conjuguer divertissement populaire, éclats de rire mémorables et pamphlet acéré contre le capitalisme financier. En offrant une fin triomphante où les petits déjouent les plans des puissants en utilisant leurs propres armes de corruption, Landis offre une catharsis parfaite au public.Un chef-d’œuvre intemporel d’humour et d’intelligence à l’efficacité comique intacte, qui prouve qu’un dollar peut parfois suffire à changer le cours de l’Histoire du cinéma.

Ma Note : A

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