
Sorti en 1987, The Running Man occupe une place savoureuse dans le panthéon du cinéma d’action des années quatre-vingt. Si le film souffre d’une esthétique parfois datée qui évoque un téléfilm de luxe plutôt qu’une grande fresque cinématographique, il n’en reste pas moins un pur plaisir, une œuvre festive et divinement pop. Porté par un Arnold Schwarzenegger au sommet de sa forme physique et charismatique, le long-métrage s’impose comme la plateforme de lancement idéale pour l’Autrichien, juste avant qu’il ne réalise le run le plus mémorable de sa carrière (Predator, Total Recall, Terminator 2). Derrière son emballage flashy et ses combinaisons en spandex jaune, le film masque une intuition prophétique saisissante sur le futur des médias.
À l’origine de The Running Man, il y a le roman dystopique et sombre publié en 1982 par Stephen King sous le pseudonyme de Richard Bachman. Dans le roman original, le protagoniste Ben Richards est un homme ordinaire, maigre, chétif et désespéré, qui tente de se fondre dans une foule anonyme pour échapper à des traqueurs anonymes dans une Amérique déchue. L’arrivée d’Arnold Schwarzenegger dans le projet a totalement redistribué les cartes. Comme l’a dit le scénariste Steven E. de Souza (Die Hard, Commando), adapter le livre demandait de tailler un script « comme un costume sur mesure ». Impossible de faire croire au public qu’un colosse de la stature de Schwarzenegger pouvait se cacher humblement dans des ruelles sombres. Le récit s’est donc métamorphosé : le traqué s’est changé en gladiateur des temps modernes, et les tueurs anonymes sont devenus des super-vilains hauts en couleur (les Traqueurs) taillés pour offrir au public des figures grotesques à détester et à voir vaincre. Si le film puise sa trame théorique dans la science-fiction dystopique, ses véritables influences cinématographiques et culturelles se situent à la croisée de la satire médiatique et du spectacle du cirque romain. L’émission The Running Man est d’abord pensée comme une modernisation des combats de gladiateurs de la Rome antique, où le peuple est anesthésié par le sang et le spectacle. Dans la lignée directe de Network de Sidney Lumet ou du Prix du danger d’Yves Boisset, le film pousse à l’extrême la logique du voyeurisme télévisuel. Enfin, l’esthétique emprunte largement au monde du catch et de la pop-culture : les Traqueurs comme Subzero, Buzzsaw, Dynamo ou Fireball s’inspirent directement des personnages extravagants de la WWF des années 80, transformant de simples tueurs à gages en mascottes théâtrales.
Réalisé par Paul Michael Glaser (connu du grand public pour son rôle de Starsky dans la série Starsky et Hutch), le film trahit une mise en scène assez fonctionnelle, parfois étriquée. L’éclairage très vif, l’usage généreux de néons colorés et la direction artistique confèrent souvent au film un aspect de téléfilm de luxe plus que de grand blockbuster de studio, où l’action manque de la fluidité visuelle ou de la nervosité d’un James Cameron ou d’un John McTiernan. Cependant, Glaser parvient à compenser ce manque d’ampleur en embrassant pleinement le kitsch de son époque. Les mouvements de caméra sur le plateau du jeu télévisé reproduisent à la perfection la grammaire visuelle des émissions de variété des années 80, créant une bulle de faux-semblant coloré qui contraste avec la décharge étouffante où se déroule la traque. Pour Paul Michael Glaser, venu de la télévision après le succès populaire de séries comme Starsky & Hutch, The Running Man représentait l’occasion de faire ses preuves sur un gros projet de studio. Ce passage au grand écran lui permet de gérer une superstar et des effets visuels complexes, aboutissant à un film devenu culte avec le temps. Néanmoins, cette expérience ne lui sert pas de tremplin vers les sommets d’Hollywood, et sa carrière ultérieure reste principalement ancrée dans le paysage télévisuel américain et les films familiaux. Le réalisateur livre un film dynamique et généreux, mais sans signature visuelle majeure, l’œuvre restant avant tout marquée par la patte de son scénariste Steven E. de Souza et par la présence écrasante de sa star principale.
C’est sur le terrain de la distribution que The Running Man brille de mille feux et acquiert son statut d’œuvre culte. Au sommet de sa forme, Arnold Schwarzenegger incarne un Ben Richards au physique sculptural et à la présence magnétique, alignant les one-liners devenus légendaires avec une gourmandise communicative pour camper un héros inflexible mais profondément bon enfant. Face à lui, Richard Dawson réalise le coup de génie du casting : véritable présentateur star de l’émission Family Feud (Une Famille en or) dans la vraie vie, il joue ici une version satanique et cynique de lui-même, incarnant sans jamais forcer le trait l’immoralité absolue des cadres de la télévision prêts à tout pour l’audimat. Autour de ce duo central, la galerie de seconds rôles et de Traqueurs portée notamment par Jesse Ventura en Captain Freedom, Yaphet Kotto et le catcheur Professor Toru Tanaka s’avère truculente et donne au film sa saveur de bande dessinée vivante. Le montage de Edward A. Warschilka et Mark Roy Warner maintient un rythme trépidant d’un bout à l’autre des brèves 101 minutes du métrage. La narration alterne habilement entre l’hystérie du plateau télévisé et la brutalité des combats dans la zone de traque. Cependant, le montage souffre d’une erreur stratégique majeure imposée par le studio. Dans le scénario original de Steven E. de Souza, la fausse mort de Ben Richards , fabriquée de toutes pièces par la chaîne à l’aide de truquages vidéo et de doublures en images de synthèse devait être une révélation surprise pour le spectateur, sur le modèle du twist final du film L’Arnaque. En choisissant de montrer au public avant la scène que la chaîne allait fabriquer ce faux décès, le studio a tué tout le suspense du climax, privant le dénouement de son impact dramatique. La bande originale, composée par Harold Faltermeyer (déjà célèbre pour le thème d’Axel F dans Le Flic de Beverly Hills), est un hymne aux synthétiseurs des années 80. Ses thèmes électroniques bondissants renforcent le côté technologique et artificiel du jeu télévisé, tout en accompagnant le rythme frénétique des affrontements et en soulignant l’aspect ludique et décalé de la traque. On retiendra également la participation amusante de la jeune Paula Abdul, qui assurait à l’époque la chorégraphie des danseuses en tenues fluo du show télévisé, ajoutant une touche pop indissociable de cette époque. Malgré ses imperfections visuelles et ses choix de studio regrettables, The Running Man impressionne aujourd’hui par sa lucidité. Bien avant l’avènement d’Internet et des réseaux sociaux, le film avait anticipé avec une précision troublante la capacité des médias à réécrire la réalité via des deepfakes et la manipulation d’images en temps réel. Il annonçait également l’avènement d’une télé-réalité voyeuriste fondée sur le spectacle de la souffrance, tout en exposant la frontière de plus en plus floue entre divertissement, contrôle social et politique du spectacle.
Conclusion : Près de quatre décennies après sa sortie, The Running Man conserve toute sa verve grâce à un équilibre unique entre pur divertissement régressif et clairvoyance sociétale. Portée par un Arnold Schwarzenegger au sommet de son charisme, cette traque futuriste transforme l’action démesurée des années quatre-vingt en un spectacle aussi jubilatoire qu’efficace. Sous ses allures de nanar bariolé et son esthétique télévisuelle, le métrage livre une satire étonnamment prémonitoire des dérives du voyeurisme et de la manipulation médiatique. En embrassant pleinement son Kitsch tout en anticipant l’ère du spectacle permanent, le film s’impose définitivement comme une œuvre culte, aussi réjouissante que visionnaire.