LE GRAND SILENCE (1968)

Sorti la même année qu’ Il était une fois dans l’Ouest de Sergio Leone, le film de Corbucci en est l’anti-thèse parfaite. Là où Leone érige un opéra baroque et mythologique à la gloire de la naissance d’une nation, Corbucci livre un pamphlet politique d’une noirceur absolue, nihiliste et d’une cruauté sans concessions. L’année 1968 est celle des révolutions politiques et de l’effervescence sociale à travers le monde. Dans le paysage du western spaghetti italien, dominé par le triomphe de Sergio Leone, un autre Sergio, Corbucci (déjà célèbre pour le fondateur et ultra-violent Django en 1966), décide de signer une œuvre radicale. Inspiré par les assassinats politiques de Che Guevara, Martin Luther King et de Robert Kennedy, Corbucci transpose sa colère politique dans le froid polaire de l’Utah. En 1899, durant le Grand Gel, une bande de chasseurs de primes sans scrupules, dirigée par le sadique Tigrero (Klaus Kinski), traque et massacre les hors-la-loi (des paysans affamés et des opprimés réfugiés dans les montagnes). Pauline (Vonetta McGee), dont le mari a été lâchement assassiné par Tigrero, engage pour le venger Silence (Jean-Louis Trintignant), un tireur d’élite rendu muet dans son enfance par des bandits qui lui ont tranché la gorge.

Le Grand Silence est le sommet subversif et désespéré du western européen. En inversant tous les codes du genre de l’esthétique désertique troquée contre un désert blanc et gelé, jusqu’à un dénouement final d’un nihilisme tétanisant , Corbucci réalise une allégorie politique implacable sur la victoire du fascisme, de la cupidité et de la mort sur la justice des désarmés. Alors que le western classique (et le western spaghetti) se définit par des plaines arides écrasées de soleil, Corbucci situe son intrigue dans un paysage montagneux entièrement recouvert d’une neige épaisse (le film a été tourné dans les Dolomites, en Italie). Ce choix visuel n’est pas qu’une coquetterie esthétique ; il redéfinit l’ambiance du film. La neige étouffe les bruits, fige les corps et efface les pistes. La caméra de Corbucci filme une nature hostile et sale. La neige immaculée est constamment souillée par la boue des sabots et, surtout, par le rouge vif du sang des cadavres abandonnés. La photographie grise, terne et glaciale de Silvano Ippoliti accentue cette sensation de fin du monde, transformant la beauté pastorale de la montagne en un enfer blanc claustrophobique.

Les personnages sont emmitouflés dans de lourdes fourrures, transis de froid, le nez rouge et la bave gelée aux lèvres. Cette insistance sur la rudesse du climat ancre le film dans un réalisme physiologique presque documentaire, qui évite toute mythification romantique du hors-la-loi.Trintignant a accepté le rôle à la condition expresse de ne pas avoir de lignes de dialogue à apprendre, préférant se concentrer sur l’expression corporelle. Corbucci a alors génialement intégré cette contrainte matérielle au scénario en faisant de Silence un homme mutilé dans son enfance par des chasseurs de primes. Le mutisme de Silence est éminemment symbolique. Il incarne les opprimés, les minorités et les pauvres dont la voix a été littéralement et politiquement confisquée par les dominants. Silence ne parle pas, il agit. Son absence de parole le rapproche des figures spectrales : il apparaît et disparaît de la brume et de la neige comme un fantôme vengeur. Privé de voix, Trintignant livre une performance d’une retenue et d’un charisme extraordinaires. Son regard d’acier, son utilisation d’un pistolet automatique Mauser C96 (symbole de modernité technologique militaire face aux revolvers des paysans) et sa gestuelle épurée en font l’un des antihéros les plus originaux et inoubliables du septième art. Face au héros muet, Corbucci place un monstre d’anthologie, incarné par le toujours survolté Klaus Kinski. Contrairement aux méchants ricanants et sadiques du western spaghetti traditionnel, Tigrero n’enfreint jamais la loi. C’est un chasseur de primes agréé par l’État, qui abat ses cibles légalement pour toucher les récompenses. Cette dimension légaliste rend le personnage encore plus terrifiant : il est le bras armé d’un système corrompu qui légitime le meurtre des pauvres pour le compte de l’élite financière. Kinski, connu pour ses rôles d’excentrique (fou) furieux (AguirreNosferatu), est ici d’une sobriété et d’une politesse de dandy d’une cruauté glaciale. Il sourit, mange chaudement et discute de la valeur monétaire des cadavres qu’il transporte comme de banales marchandises. Kinski incarne l’absence totale d’empathie, la banalité du mal érigée en modèle de réussite économique.

Si Morricone a signé des airs héroïques et épiques pour Sergio Leone, sa contribution pour Le Grand Silence compte parmi ses œuvres les plus sombres, viscérales et novatrices. Morricone délaisse ici ses sifflements et ses guitares électriques agressives pour une orchestration dominée par des cordes mélancoliques, des flûtes tristes et des percussions étouffées qui imitent le pas des chevaux dans la neige. Le thème principal est une complainte déchirante, d’une infinie tristesse, qui semble pleurer la mort des personnages avant même qu’elle ne survienne. Les sonorités synthétiques et les nappes d’orgues de Morricone recréent musicalement l’isolement et le silence de la montagne gelée. La partition n’accompagne pas l’action : elle l’engourdit, créant une atmosphère de transe et de somnambulisme qui renforce l’aspect inexorable de la tragédie. Les « hors-la-loi » traqués par Tigrero et ses hommes ne sont pas des bandits de grand chemin. Ce sont des paysans pauvres, des ouvriers et des minorités jetés sur les routes et acculés au vol par la famine provoquée par les oligarques locaux (incarnés par le shérif corrompu et le banquier Pollicut). Corbucci dépeint la traque de ces pauvres comme une véritable lutte des classes sanglante. Le shérif de la ville (Sheriff Gideon, joué par Frank Wolff), bien intentionné mais naïf et inefficace, tente de faire appliquer la loi de manière pacifique et légale. Il est systématiquement ridiculisé, manipulé, puis sommairement exécuté. Corbucci démontre que la « Loi » du pouvoir capitaliste n’est qu’un outil de domination des riches destiné à éliminer les pauvres sous couvert de légalité administrative. L’histoire d’amour charnelle, tendre et authentique entre Silence et Pauline, une jeune femme noire, est d’une grande audace en 1968. Non seulement Corbucci ignore les barrières raciales de l’époque, mais il fait de Pauline le véritable cerveau de la résistance, celle qui refuse de se soumettre et qui combat activement le système corrompu par la force de sa volonté.

Le dénouement de Le Grand Silence a provoqué un immense traumatisme et reste, aujourd’hui encore, l’un des choix les plus sidérants de l’histoire du cinéma. Contrairement à toutes les conventions du western d’Hollywood ou d’Europe, le héros ne gagne pas. Silence, blessé à la main, est lâchement abattu par Tigrero et ses mercenaires sous les yeux de Pauline. Les otages paysans sont massacrés sans pitié et Pauline elle-même est exécutée à bout portant. Les bourreaux pillent les cadavres, récupèrent leur argent officiel et s’éloignent tranquillement dans la tempête de neige, immunes à toute forme de justice. Pour satisfaire une censure hypocrite, Corbucci ajoute un texte ironique à l’écran, affirmant que ces massacres ont finalement forcé le gouvernement à interdire l’activité des chasseurs de primes. Ce panneau est cruellement ironique : pour que la loi progresse, il a d’abord fallu que le Mal triomphe absolument et massacre des dizaines de innocents. Pour rassurer ses producteurs terrifiés par une telle fin, Corbucci a également tourné une fin alternative « heureuse » (où Silence survit grâce au shérif et tue Tigrero). Heureusement, cette version d’une platitude consternante a été écartée, préservant la pureté de ce chef-d’œuvre de désespoir absolu, qui renvoie le spectateur face à la cruauté brute de la réalité politique de son époque.

Conclusion : Le Grand Silence est un film monstrueux d’efficacité, de noirceur et de beauté formelle. En refusant systématiquement le spectacle divertissant de la violence pour en révéler la nature politique étouffante, Sergio Corbucci livre une œuvre d’art radicale d’une audace sans précédent. Longtemps censuré ou difficile d’accès, le film a acquis au fil des ans un statut de mythe absolu. Il est aujourd’hui considéré comme l’un des trois plus grands westerns italiens de tous les temps, influençant de manière flagrante des réalisateurs comme Quentin Tarantino (qui s’en est directement inspiré pour Les Huit Salopards).

Ma Note : A

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