
Lorsque The Black Phone est sorti sur les écrans en 2022, le film a créé la surprise. Adapté d’une courte nouvelle de Joe Hill (le fils de Stephen King), le premier opus fonctionnait comme un huis clos étouffant, concis et financièrement très rentable pour le studio Blumhouse. Face à un tel succès public et critique, la mise en chantier d’une suite est rapidement devenue une évidence industrielle pour la société de production de Jason Blum. Cependant, le parcours de développement de The Black Phone 2 a été confronté à un défi narratif de taille : la nouvelle originale n’avait pas de suite, et le premier film s’achevait sur une conclusion ferme où le tueur, incarné par Ethan Hawke, était éliminé et le jeune Finney parvenait à s’échapper. Scott Derrickson et son fidèle co-scénariste C. Robert Cargill ont donc dû bâtir une mythologie originale de toutes pièces. L’idée centrale du développement a été d’étendre la portée du spectre du Grabber (Le Saisisseur) en déplaçant l’intrigue hors des murs du sous-sol de Denver et en plongeant la narration dans un contexte hivernal et enneigé, tout en approfondissant le passé mystique de la famille de Finney et Gwen.
L’un des traits les plus frappants de cette suite réside dans la mutation claire de ses références cinématographiques. Là où le premier volet s’inscri vait dans un drame d’angoisse réaliste teinté de paranormal, The Black Phone 2 opère un glissement majeur vers le slasher fantastique stylisé. Le film prend des allures de véritable hommage voire de pastiche à la franchise A Nightmare on Elm Street (Les Griffes de la nuit). La figure du Grabber abandonne son statut de prédateur humain pour devenir une entité cauchemardesque capable d’agresser et de traquer ses victimes à travers leurs rêves, leurs visions et leurs traumatismes profonds. L’environnement hivernal sous la neige vient renforcer cette atmosphère de conte d’horreur gothique, rappelant à la fois The Shining pour son isolement glacial et John Carpenter’s The Thing pour sa sensation de piège blanc. On y retrouve également l’empreinte du cinéma d’horreur des années 1980 dans sa manière de conceptualiser le mal comme une force invincible qui transcende la mort physique.
Sur le plan de la réalisation, Scott Derrickson prouve une nouvelle fois qu’il est un technicien chevronné possédant un sens aigu du cadrage et de l’atmosphère. La narration visuelle s’appuie sur une photographie très travaillée, tirant parti du contraste saisissant entre la blancheur immaculée de la neige et les intérieurs sombres ou crasseux où le danger s’accroupit. Derrickson réutilise ici l’un de ses procédés visuels fétiches, déjà expérimenté avec brio dans Sinister et esquissé dans le premier Black Phone : l’insertion de séquences tournées ou traitées en Super 8. Ces passages à l’image dégradée, granuleuse et stridente sont employés pour figurer les réminiscences du passé, les visions médiumniques de Gwen ou les manifestations spectrales des anciennes victimes. Si ces séquences s’avèrent visuellement sublimes et apportent des décharges horrifiques particulièrement percutantes, elles révèlent aussi la limite de l’exercice. En privilégiant la surenchère stylistique et l’impact visuel immédiat, la mise en scène perd l’essence même de ce qui faisait la force du film original : la tension dramatique constante, le suspense étouffant et l’empathie viscérale pour les jeunes protagonistes. Les apparitions horrifiques, bien que très soignées, paraissent par moments déconnectées du fil conducteur, ressemblant à des vignettes terrifiantes distillées dans une trame narrative qui peine à maintenir un sentiment de péril continu. Si le réalisateur confirme sa capacité à créer des images d’angoisse mémorables, le film démontre une certaine paresse dans l’expansion de son univers. En retravaillant des formules déjà éprouvées, Derrickson donne le sentiment de repasser par des chemins balisés plutôt que d’explorer de nouvelles voies d’épouvante. C’est une œuvre qui témoigne d’un grand savoir-faire artisanal, mais qui s’inscrit dans la frange la plus conventionnelle de sa carrière.
L’un des points forts incontestables du projet réside dans le retour de sa distribution d’origine, qui apporte une continuité émotionnelle bienvenue. Mason Thames (Finney) et Madeleine McGraw (Gwen) font preuve d’une maturité d’interprétation remarquable. Ils parviennent à retranscrire avec beaucoup de justesse le syndrome de stress post-traumatique qui habite leurs personnages après les événements du premier film. La relation fraternelle demeure le cœur battant du récit, insufflant une vraie sincérité dans les moments de drame. En réduisant Le Grabber au statut de croquemitaine fantastique opérette, le film fait perdre à Ethan Hawke toute la force malsaine, l’imprévisibilité terrifiante et l’ancrage réel dont il faisait preuve dans le premier volet. L’acteur peine clairement à trouver le bon ton dans cette nouvelle incarnation supernaturalisée : Hawke n’est pas Robert Englund, et il ne possède ni le grotesque macabre ni le charisme théâtral nécessaires pour faire vivre ce type de monstre des rêves. Visiblement peu à l’aise dans cet exercice de cabotinage fantastique, sa prestation manque de conviction et désamorce une grande partie de l’effroi.
Néanmoins, l’authenticité des comédiens se heurte aux choix du scénario. Le script impose une lourde série de retcons (réécritures a posteriori) concernant l’histoire familiale de Finney et Gwen, introduisant des secrets ancestraux et des explications métaphysiques sur leurs dons télépathiques. Ces ajouts scénaristiques, perçus comme artificiels et inutilement complexes, alourdissent le jeu des acteurs, qui se retrouvent régulièrement réduits à réciter de l’exposition explicative au lieu de vivre l’action. Le montage constitue sans doute le maillon le plus faible de cette production. Là où le premier opus brillait par sa durée resserrée et son efficacité redoutable, The Black Phone 2 s’étire sur une durée nettement plus longue qui nuit gravement à sa dynamique. Le monteur peine à trouver l’équilibre entre le drame familial, l’investigation paranormale et les pures scènes d’épouvante. Le rythme souffre de nombreuses baisses de régime, notamment dans son deuxième acte, encombré par les sous-intrigues sur le passé des parents et les règles mouvantes du monde des rêves. Les séquences de choc et les visions en Super 8, bien que percutantes lorsqu’elles surviennent, se retrouvent noyées dans un récit trop bavard. Le montage échoue à créer une montée en puissance progressive, livrant un résultat discontinu où l’ennui pointe parfois le bout de son nez entre deux apparitions effrayantes.
Si le rythme faiblit, le travail sur le son et la musique vient fort heureusement rehausser l’expérience globale. La bande originale compose un environnement sonore angoissant qui exploite parfaitement le cadre hivernal du film. Les compositions mêlent des nappes industrielles lourdes à des dissonances stridentes, appuyant la sensation d’isolement et la détresse psychologique des personnages. Le design sonore réalise un travail remarquable sur les bruits d’ambiance : le sifflement du vent glacial, le craquement de la neige sous les pas, et surtout le tinter lourd et lancinant de la sonnerie du téléphone noir, qui résonne ici avec une dimension spectrale amplifiée. Les effets sonores lors des séquences cauchemardesques contribuent largement à la réussite des apparitions du Grabber, offrant au spectateur une immersion auditive saisissante qui compense en partie les faiblesses du rythme narratif.
Conclusion : The Black Phone 2 est un film hautement ambivalent. D’un côté, il est impossible de nier la qualité technique de l’ensemble : la réalisation de Scott Derrickson est visuellement élégante, l’utilisation du Super 8 conserve son pouvoir de fascination, et le casting principal confirme tout son talent. Mais de l’autre, le film échoue à retrouver l’étincelle et la tension organique de son modèle. En transformant le récit en un rip-off assumé de Nightmare On Elm Street sous la neige, et en encombrant sa mythologie de retcons familiaux poussifs, cette suite perd en efficacité ce qu’elle cherche à gagner en envergure. Le résultat est un film d’horreur honorable, généreux en visions macabres, mais plombé par sa durée excessive et son manque de suspense : un spectacle divertissant et formellement soigné, mais fondamentalement décevant au regard du chef-d’œuvre de sobriété qu’était le premier opus.
Salut Patrice ! Je n’ai pas encore découvert ce Black Phone 2, mais ton analyse décortique remarquablement bien les enjeux et les dérives de cette suite.
Le grand écart référentiel que tu mets en lumière est particulièrement frappant : voir Scott Derrickson troquer l’angoisse réaliste du premier opus contre un hommage hybride aux Griffes de la nuit sous une ambiance hivernale à la Shining attise forcément la curiosité, même si l’on devine vite le piège. Tu as tout à fait raison de pointer les limites de cette surenchère : quand le Grabber bascule en croquemitaine fantastique, Ethan Hawke perd fatalement de sa superbe face à l’ombre de Robert Englund, et le procédé des visions en Super 8 finit par ressembler à un catalogue de vignettes déconnectées d’une vraie tension.
C’est d’autant plus frustrant quand le travail sur le design sonore (ce fameux tintement amplifié dans la neige) et la justesse du duo Mason Thames / Madeleine McGraw semblaient pourtant au rendez-vous.
Merci pour ce retour très lucide qui remet parfaitement les pendules à l’heure sur ce projet, et à très vite sur ton blog !