GREEN LANTERN (2011)

Sorti en 2011, Green Lantern devait incarner bien plus qu’une simple adaptation de comics. Réalisé par Martin Campbell, le film avait pour mission officieuse de lancer une franchise majeure pour DC et Warner Bros., à une époque où les univers partagés n’étaient pas encore pleinement stabilisés mais où chaque blockbuster super-héroïque portait déjà l’espoir d’un monde à déployer. Le personnage de Hal Jordan n’était pas un héros mineur : dans les comics, Green Lantern est l’un des grands carrefours mythologiques de l’univers DC, avec un imaginaire cosmique d’une richesse rare, fondé sur la volonté, la peur, les hiérarchies interstellaires et une police galactique à l’iconographie immédiatement puissante. Pourtant, le film a rapidement acquis la réputation d’un rendez-vous manqué, voire d’un symbole d’occasion perdue. Green Lantern possède beaucoup des bonnes briques : une base scénaristique fidèle à plusieurs éléments fondamentaux des comics, un casting globalement solide, un réalisateur expérimenté, des promesses de franchise visibles à l’écran. Mais il échoue à organiser ces éléments en un film cohérent. C’est précisément parce que le film connaît son matériau sans parvenir à lui donner une vraie forme cinématographique qu’il demeure un cas d’école.

Le problème central tient à un script fidèle aux comics, mais trop réécrit pour trouver une véritable colonne vertébrale. Green Lantern reprend bien des éléments essentiels de la mythologie : Hal Jordan, l’anneau, la planète Oa, les Guardians, le Green Lantern CorpsSinestroParallax, et même l’idée de la peur comme force antagoniste. Cette fidélité relative est perceptible dans les personnages, les concepts et plusieurs pans du worldbuilding. Le film ne trahit pas grossièrement les comics ; en réalité, il les respecte souvent trop illustrativement. Le scénario est sur-réécrit, compressé, obsédé par l’idée de tout installer immédiatement. Le récit hésite sans cesse entre origin story terrestre, aventure cosmique, drame intime autour de la peur, romance super-héroïque et lancement de franchise. Il faut introduire Hal, rappeler son traumatisme lié à son père, définir sa peur du lien et de la responsabilité, installer Carol Ferris, présenter Hector Hammond, exposer le Corps, les règles de l’anneau, la menace de Parallax, et préparer déjà le devenir de Sinestro. Cette multiplication des fonctions scénaristiques produit une surcharge d’exposition presque permanente. La fidélité devient accumulation plutôt qu’organisation. Le film connaît ses références, mais il ne sait pas les hiérarchiser. Il veut rassurer les fans en conservant les bons marqueurs, tout en guidant le grand public dans un univers dense, et ce double impératif finit par affaiblir la progression dramatique. Le problème de Green Lantern n’est donc pas son infidélité ; c’est au contraire une fidélité dispersée, sans centre, sans respiration, sans colonne vertébrale claire.

Cette fragilité est renforcée par un autre paradoxe : Martin Campbell est un réalisateur solide, mais pas totalement en phase avec le matériau. Son parcours le désigne plutôt comme un grand artisan du reboot sérieux et du récit d’initiation viril. Dans GoldenEyeThe Mask of Zorro ou surtout Casino Royale, il a montré un réel talent pour les trajectoires de héros masculins en crise, les récits de compétence, les reconstructions d’icônes et l’action lisible. Sur ce terrain, il sait faire : ses qualités apparaissent d’ailleurs dans certaines scènes d’apprentissage, dans la présentation de Hal comme pilote téméraire ou dans la mise en place de quelques conflits de légitimité. Mais Green Lantern exigeait autre chose. Son univers repose moins sur le physique, le réalisme tendu ou l’efficacité terrestre que sur une exubérance cosmique, abstraite, colorée, presque opératique. Il fallait un cinéaste capable d’embrasser le merveilleux sans le rationaliser, d’assumer le pulp galactique sans le ramener à une gestion de franchise trop prudente. Or la mise en scène de Campbell reste ici souvent trop appliquée, trop fonctionnelle, trop terrestre face à l’imaginaire qu’elle doit déployer. Le film manque de souffle. Il filme parfois l’extraordinaire comme un problème technique à résoudre plutôt que comme un vertige à rendre sensible. Ce n’est pas un mauvais choix absolu : Campbell apporte du professionnalisme, de la discipline, une certaine clarté. Mais il y a une inadéquation partielle entre son sérieux de conteur classique et la nature profondément flamboyante de Green Lantern. Son talent pour le reboot “physique” peine à se transposer dans un imaginaire de pure énergie, d’anneaux lumineux et de police intergalactique.

Au centre du film, Ryan Reynolds incarne un Hal Jordan qui reflète lui aussi cette difficulté à stabiliser le ton. Son casting n’a rien d’absurde. Il apporte un charme évident, une ironie légère, une vivacité désinvolte qui correspondent en partie à l’idée d’un héros immature, bravache, séducteur et réticent à l’engagement. Sur le papier, cela fonctionne : Hal est précisément un homme qui doit apprendre à dépasser son narcissisme, à transformer sa peur en courage et à accepter une responsabilité qui le dépasse. Mais le film n’arrive jamais à intégrer pleinement cette persona dans une trajectoire émotionnelle convaincante. Reynolds semble parfois jouer à côté du film : trop détaché pour le drame, pas assez libre pour la comédie, trop conscient de son capital de sympathie pour se rendre véritablement vulnérable. Son Hal Jordan reste sympathique, mais rarement profond ou pleinement héroïque. Faut-il en faire un pilote insolent affrontant l’inconnu avec panache ? Un orphelin émotionnel hanté par la peur de reproduire l’échec paternel ? Un playboy charmant converti au sens du devoir ? Le film tente tout cela en même temps, et cette persona flottante empêche l’arc de maturation de gagner en force. Hal aurait sans doute gagné à être soit plus frontalement insolent, soit plus nettement vulnérable. En refusant de trancher, le film le laisse dans un entre-deux qui désamorce son héroïsme.

Ce flou rend d’autant plus visibles les segments où Green Lantern fonctionne réellement, et ils se concentrent presque tous autour de Sinestro, de Mark Strong et du Green Lantern CorpsMark Strong en Sinestro est de loin l’une des plus grandes réussites du film. Son port, sa voix, sa gravité, son regard, tout lui confère une autorité dramatique immédiate. Il capte parfaitement ce qui rend le personnage passionnant dans les comics : une noblesse ambiguë, une rigueur presque fanatique, une stature de mentor dont on perçoit déjà les futures fractures. Le film touche ici quelque chose de juste. Sinestro n’est pas seulement impressionnant ; il est déjà tragique en puissance. Il incarne une promesse narrative, morale et politique bien plus forte que la plupart des autres éléments du film. Beaucoup de spectateurs ont d’ailleurs eu le sentiment, très révélateur, que Green Lantern devenait plus intéressant dès qu’il se concentrait sur lui. Cette impression vaut aussi pour la représentation du Green Lantern Corps et de Oa. C’est là que le film touche du doigt ce qu’il aurait pu être : un véritable space opera super-héroïque, coloré, mythologique, peuplé de figures extraterrestres statutairement fortes, organisé autour d’une fraternité intergalactique et d’une iconographie cosmique immédiatement stimulante. Les séquences sur Oa ne sont pas parfaites, mais elles contiennent une promesse de franchise bien plus excitante que les passages terrestres plus conventionnels. Dès que le Corps apparaît, le film semble respirer autrement. Il regarde enfin au-delà de son origine standard et effleure l’ampleur qu’appelait son matériau.

Le problème est que cet imaginaire fascinant est mal dosé. Oa, les Guardians, le Corps, l’affrontement entre volonté et peur : tout cela possède une vraie singularité dans le paysage super-héroïque de l’époque. Mais le film semble constamment sur le point d’assumer sa grandeur cosmique avant de se rétracter vers un récit plus standard. Le worldbuilding demeure inégal. L’espace est sous-habité, la mythologie esquissée. Les séquences les plus fascinantes passent souvent trop vite, tandis que le récit s’attarde sur des enjeux terrestres beaucoup plus convenus. Ce déséquilibre d’échelle est l’un des points les plus frustrants du film. Le Green Lantern Corps ne devient jamais un monde vécu ; il reste une promesse à moitié tenue. L’imaginaire cosmique est bien là, visible, mais il n’a ni le temps ni la densité pour s’incarner pleinement. On sent qu’une meilleure version du film aurait pu s’installer plus longuement sur Oa, laisser exister ses rites, ses tensions, son fonctionnement, plutôt que de traiter cet univers comme une parenthèse entre deux obligations terrestres.

À cette frustration s’ajoute le problème visuel, le costume en CGI de Hal Jordan est emblématique d’une artificialité numérique plus large. Le rendu affaiblit la physicalité du héros, le détache du monde au lieu de l’y ancrer, et donne à son pouvoir une dimension synthétique parfois froide. Or Green Lantern reposait sur une difficulté très particulière : comment rendre cinématographiquement crédible un pouvoir fondé sur l’imagination pure, sur la création de formes énergétiques par la volonté ? Cette abstraction demandait une invention visuelle très précise, capable de donner du poids, de la texture, de l’impact à la lumière verte. Le film n’y parvient qu’épisodiquement. Les constructions lumineuses paraissent souvent génériques ou insuffisamment spectaculaires. Le problème n’est pas seulement technique ; il est conceptuel. Le film ne trouve pas vraiment comment filmer la volonté comme spectacle. À cela s’ajoute une friction visuelle plus générale entre acteurs, décors et effets. Beaucoup d’environnements numériques manquent de matérialité, ce qui renforce l’impression d’irréalité froide et d’esthétique synthétique.

Cette artificialité s’inscrit dans un film plus largement écartelé entre plusieurs versions de lui-même. Green Lantern hésite entre drame initiatique, comédie légère, romance de convention, space opera et lancement de franchise. La relation entre Hal et Carol Ferris, incarnée par Blake Lively, reste ainsi largement fonctionnelle : elle coche les cases du cahier des charges sans trouver une véritable nécessité émotionnelle. Les scènes terrestres obéissent souvent à des automatismes de blockbuster super-héroïque du début des années 2010, alors même que le film possède sous la main un imaginaire beaucoup plus singulier. Cette hésitation tonale participe du sentiment d’égarement global. Le film ne semble jamais décider pleinement de ce qu’il veut être, et cette indécision se lit aussi dans son antagonisme dédoublé. D’un côté, Hector Hammond propose une menace intime, grotesque, presque body horror ; de l’autre, Parallax relève d’une apocalypse cosmique abstraite liée au thème de la peur. Ces deux figures auraient pu structurer deux films différents. Leur coexistence ici accentue le trop-plein narratif. Le film veut à la fois une menace personnelle et une menace mythologique totale, un vilain terrestre et un mal cosmique absolu. Cette inflation antagoniste résume à elle seule le défaut majeur de l’ensemble : vouloir tout installer tout de suite.

Conclusion : C’est pour cela que Green Lantern reste moins un désastre absolu qu’un échec partiel, un ratage instructif. Le film possède un potentiel intact, visible, presque douloureusement perceptible par moments. Il y a là une vraie fidélité, des trouvailles de casting, un univers puissant et un imaginaire cosmique capable de soutenir une grande franchise. Martin Campbell y apparaît comme un réalisateur sérieux, mais pas idéalement accordé à la nature du projet. Ryan Reynolds n’est pas tant mal choisi que mal contenu dans un film qui n’arrive pas à stabiliser son héros. En revanche, Mark Strong et le Green Lantern Corps montrent avec éclat ce que le film touche parfois de juste : une mythologie héroïque ample, une iconographie forte, une tension morale prometteuse. Au fond, Green Lantern laisse voir la promesse visible d’une bien meilleure version de lui-même. Il prouve qu’une adaptation peut être relativement fidèle et pourtant manquer sa cible si elle ne trouve pas la forme adéquate. Plus qu’un mauvais film, c’est un film en déséquilibre, un rendez-vous manqué qui montre où une adaptation peut se perdre en voulant trop bien faire, trop vite, avec trop de matériau à contenir d’un seul coup.

Ma note : C

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