
Depuis le triomphe planétaire de Matrix, Andy et Lana Wachowski semblent être les victimes d’un retour de flammes critique permanent, une attente démesurée confrontée à leur désir constant de déconstruction et d’expérimentation. Pourtant, les deux suites de Matrix conservent plus de 12 ans après leur sortie des séquences d’action et des idées philosophiques qui rivalisent encore avec les blockbusters récents. Speed Racer est un véritable classique avant-gardiste du film pour enfants, une explosion de couleurs et de montage radical. Cloud Atlas demeure l’une des entreprises narratives et thématiques les plus ambitieuses de ces dernières décennies. Avec Jupiter Ascending (2015), les Wachowskis reviennent au genre qui les a couronnées, la science-fiction, mêlée d’action et de fantasy, avec en tête d’affiche Channing Tatum et Mila Kunis. Pourtant, le projet accumule les déboires : des premières images accueillies tièdement, une déprogrammation de dernière minute par Warner Bros. repoussant la sortie de l’été juteux de juillet au morne février. Alors, accident industriel ou film incompris au panthéon singulier des Wachowskis ?
Jupiter Ascending est né d’une ambition double et typique des Wachowskis : créer une mythologie originale ex nihilo et explorer une échelle cosmique jamais atteinte dans leur œuvre. Après l’échec commercial de Speed Racer et le succès critique mitigé mais l’effort monumental de Cloud Atlas, le duo avait besoin d’un retour au « blockbuster » de science-fiction, mais sans la contrainte d’une franchise existante. L’idée initiale, développée en parallèle de Cloud Atlas, était d’injecter l’ADN du conte de fées européen, avec ses archétypes de la princesse déchue et du chevalier loyal, dans un opéra spatial tentaculaire. L’écriture a nécessité des années, non pas tant pour l’histoire principale (relativement simple) que pour la construction du monde, une tâche de world-building gargantuesque visant à donner un contexte historique et politique crédible à une civilisation intergalactique vieille de milliards d’années. Le budget initial a gonflé, reflétant cette ambition de créer un univers où chaque plan fourmillerait de détails et d’espèces extraterrestres, cherchant à se positionner comme le successeur spirituel des grands space operas des années 70 et 80. Le décalage de sortie, perçu comme un signe de panique du studio, est révélateur du principal problème du film : son originalité radicale. Jupiter Ascending est une œuvre sans suite évidente ni préquelle, qui exige du spectateur une immersion immédiate dans une densité narrative et visuelle qui déroute les codes habituels des franchises. Ce projet représentait un pari risqué sur la capacité du public à embrasser une nouvelle mythologie complexe, dans un paysage dominé par les reboots et les adaptations de bandes dessinées.

Jupiter Ascending utilise le conte de fées comme matrice du space-opera. Jupiter Jones, la jeune orpheline immigrée russe (Mila Kunis, dont l’ascendance ukrainienne et le passé d’immigrée à Chicago résonnent avec les origines polonaises des Wachowskis) qui nettoie les toilettes des grands hôtels de Chicago et qui se révèle être une princesse galactique, renvoie directement à un archétype entre Blanche-Neige et Cendrillon. Comme cette dernière, une force bienveillante veille sur elle, lui envoyant des protecteurs. Le rôle du prince ou du chevalier est tenu par Caine Wise (Channing Tatum), un légionnaire galactique mi-homme mi-loup génétiquement modifié, un archétype du protecteur ténébreux et déchu, dont la figure rappelle la Bête romantique ou le loup-garou loyal, bien loin des héros spatiaux immaculés. Dans son périple, Jupiter Jones ira à la rencontre des turbulents membres de sa famille spatiale, les Abrasax, version galactique des trois vilaines sœurs et du prince charmant vicié.
Les Wachowskis abordent ce nouvel univers avec la même profusion d’idées que dans Matrix Reloaded, multipliant les pistes et les concepts esquissés pour suggérer un monde foisonnant à la manière du Star Wars originel. Leur récit mêle space-opera dynastique aux accents de Dune, ufologie conspirationniste avec « petits gris » et crop-circles, mythologie réinventée expliquant vampires et disparition des dinosaures, tout en glissant une critique virulente du capitalisme et de l’exploitation des ressources. On retrouve aussi une variation des thèmes Matrixiens : la réalité n’est pas ce qu’elle paraît, l’humanité n’étant plus une pile mais une matière première pour un élixir de jouvence. Enfin, l’accumulation de termes complexes et de créatures étranges – tel Nesh, l’homme-éléphant évoquant Ganesh – inscrit l’ensemble dans la tradition pulp de la SF des années 30 et 40, façon Buck Rogers ou John Carter, mais transposée avec les moyens spectaculaires du cinéma contemporain.
L’univers visuel est incroyablement dense et riche, avec une direction artistique baroque frôlant parfois le kitsch assumé. L’esthétique mélange les palais des Mille et Une Nuits, les décors fastueux du XVIIe siècle français (notamment dans les costumes de Balem et Kalique), et une architecture cosmique futuriste mais organique. La planète dont toute l’architecture semble avoir été conçue par Frank Gehry (le musée Guggenheim de Bilbao) est un parfait exemple de cette fusion audacieuse.Les décors chargés, les maquillages d’hommes-animaux et certains costumes extravagants (les gardes royaux manchots portant des masques de luchadors mexicains et des capes !) dégagent un parfum de cinéma bis ou de film d’aventures italien des années 70, comme si le Flash Gordon produit par Dino De Laurentiis avait disposé d’un budget de 200 millions de dollars. La comparaison avec Flash Gordon est pertinente non seulement pour son côté pulp, mais aussi pour son esthétique opulente, délibérément artificielle et théâtrale. Au détour d’une séquence bureaucratique (la quête des papiers administratifs de Jupiter), les Wachowskis rendent un hommage appuyé au Monty Python et au Brazil de Terry Gilliam, couronné par une apparition jubilatoire de ce dernier.

Le chef-opérateur John Toll (qui a travaillé sur Cloud Atlas) utilise des cadres larges pour souligner l’immensité de l’espace et la petitesse relative de Jupiter. Cependant, là où les Wachowskis excellent, c’est dans la chorégraphie des scènes d’action aériennes. Les séquences de vol de Caine Wise, propulsé par ses bottes gravitationnelles, sont filmées avec une fluidité vertigineuse. La course-poursuite à Chicago, qui sert de baptême du feu à Jupiter, est un chef-d’œuvre de mise en scène hyper-dynamique. La caméra s’accroche aux personnages, les propulse à travers des gratte-ciels, plonge dans des canyons urbains, et suit le mouvement rapide de Caine avec une précision numérique totale. Ces séquences, complexes et lisibles malgré leur vitesse folle, rappellent le bullet time de Matrix par leur capacité à manipuler le temps et l’espace, mais elles l’étendent au mouvement continu. Le défaut est le motif récurrent de « Mila Kunis tombe et Channing Tatum la rattrape » ; si ce motif est narrativement justifié par l’archétype du chevalier protecteur, il limite la variation chorégraphique.
Le montage, assuré notamment par Alexander Berner (déjà collaborateur des Wachowskis sur Cloud Atlas), explique en grande partie la réception polarisée du film. Le rythme est effréné : pas une seconde d’ennui, mais presque aucun moment de respiration. L’œuvre enchaîne sans relâche exposition cosmique, dialogues aux accents shakespeariens et scènes d’action explosives. Cette densité est volontaire : elle vise à saturer le spectateur de détails et à l’immerger dans l’univers, sans qu’il soit nécessaire de tout saisir immédiatement. Le montage privilégie ainsi l’expérience sensorielle et l’énergie pulp de l’aventure. En contrepartie, cette approche affaiblit la portée émotionnelle de certains concepts. Là où Matrix prenait le temps de développer la nature de sa réalité, Jupiter Ascending se contente d’en esquisser les contours, laissant l’émotion reposer surtout sur la musique et le jeu des acteurs. Le montage devient donc à la fois la plus grande force du film – son rythme haletant – et sa principale faiblesse : l’absence de moments de contemplation et d’ancrage émotionnel profond.
À l’exception de Sean Bean – Stinger Apini, figure tutélaire dont la simple présence évoque avec humour l’éternel destin sacrificiel de ses personnages –, le casting est résolument jeune. Channing Tatum (Caine Wise), affublé d’un maquillage risqué avec oreilles pointues et allure de loup, s’en sort avec brio dans son rôle de héros ténébreux. Sa puissance physique rend crédibles les acrobaties gravitationnelles et assure une réelle alchimie avec Mila Kunis. Cette dernière (Jupiter Jones) affiche un bon sens du comique, mais manque parfois du charisme éclatant attendu pour incarner une « élue » galactique. Elle convainc davantage en jeune femme pragmatique et désabusée qu’en princesse interstellaire, ce qui renforce paradoxalement le propos du film : l’élue n’est pas une héroïne innée, mais une personne ordinaire. Eddie Redmayne, quant à lui, livre une performance tourmentée et opératique en Balem, cadet dégénéré et mégalomane de la maison Abrasax. Sa diction chuchotée, ponctuée de brusques accès de rage, compose une théâtralité extrême, fascinante ou agaçante selon le spectateur. Contrairement aux antagonistes philosophiques de Matrix (Agent Smith) ou aux incarnations nuancées du mal dans Cloud Atlas, Balem est un méchant de mélodrame : un capitaliste cosmique réduit à l’exploitation et à la consommation de vies. Le film pêche surtout par ses antagonistes, moins ambitieux sur le plan conceptuel, mais cette simplicité est volontaire. Les Abrasax incarnent la face la plus cynique et vampirique du capitalisme : leur industrie n’est ni la guerre ni l’idéologie, mais la « Récolte », c’est-à-dire la transformation des vies humaines en élixir d’immortalité. Une critique du capitalisme sauvage poussée à son extrême cosmique, où l’humanité n’est littéralement que du bétail pour des élites immortelles.

Jupiter Ascending est un conte de fées pulp aux ambitions formelles claires. Malgré l’empreinte visuelle indéniable de ses auteurs, il n’a ni l’ambition philosophique tranchante d’un Matrix ni l’avant-gardisme formel radical d’un Speed Racer. Il représente plutôt l’aboutissement de l’esthétique baroque et de la densité thématique que les Wachowskis ont explorées dans Cloud Atlas et la suite de Matrix. Le film est une aventure fun et romantique, assumée comme telle, qui ne cherche pas la gravité mais la fantaisie. Il reste mineur filmographie des Wachowskis et le plus délirant sur leur obsession pour les archétypes et l’opulence. Il demeure un exemple spectaculaire de l’échec glorieux, un blockbuster qui n’a pas réussi à trouver son public, mais qui, par son courage esthétique, sa direction artistique sans compromis, et son rythme effréné, mérite amplement d’être reconsidéré comme une œuvre singulière, un opéra spatial baroque, en marge des conventions.
Ma note : B-
Jupiter Ascending de Andy et Lana Wachowski (sortie le 04/02/2015)