THE POST (2018)

Commençons par le positif. The Post est superbement mis en scène ; il est indéniable que le réalisateur de Jaws n’a rien perdu de son incroyable aisance derrière la caméra, même à 71 ans. De la composition sophistiquée de ses cadres à la légèreté de ses mouvements, tout semble lui être simple. Il prend le parti, pour impliquer son public, y compris les plus jeunes, de filmer son histoire avec le même dynamisme qu’il emploie dans ses divertissements, multipliant les clins d’œil ludiques à sa filmographie. C’est le cas lorsque les journalistes du Washington Post ouvrent la boîte contenant les fameux Pentagon Papers avec la révérence d’archéologues découvrant l’Arche d’Alliance. La musique enlevée de John Williams est au diapason et ne trahit pas non plus l’âge de son compositeur, tant elle est réussie. L’ouverture du film aux côtés des GIs dans la jungle du Vietnam ainsi que les premières séquences dans les newsrooms des deux légendaires quotidiens américains possèdent la même énergie jubilatoire que ses films d’aventure. Hélas, passée cette brillante introduction, une forme de pesanteur finit par rattraper la caméra virevoltante de Spielberg, la faute à un traitement trop démonstratif de son sujet.

On aura saisi que « The Beard » a voulu aborder, à travers cet épisode, deux thématiques d’une actualité brûlante dans l’Amérique de Donald Trump : la préservation de la liberté de la presse, contre-pouvoir indispensable face aux dérives des puissances économiques ou gouvernementales, et l’émancipation des femmes, marginalisées par une société patriarcale qui les infantilise et leur barre l’accès au pouvoir. Hélas, ces deux thèmes sont martelés de façon si peu subtile qu’on frise le ridicule. On pense à cette scène où Katherine Graham (Meryl Streep) descend les marches de la Cour Suprême, fendant une foule exclusivement féminine tel Jésus au milieu de ses apôtres. Ou encore cette séquence hallucinante de maladresse où la pourtant géniale Carrie Coon (The Leftovers) lit à ses collègues, les yeux rougis, d’un ton pontifiant, les attendus du jugement qu’on lui dicte au téléphone. Reposant bientôt autour d’un seul enjeu dramatique (« Katherine Graham va-t-elle autoriser la publication ou pas ? ») répété tout au long du film, The Post finit par s’essouffler. Le jeu appuyé des acteurs nous amène aux limites du théâtre filmé dans les scènes qui se déroulent dans la demeure de Graham. Voir Meryl Streep déambuler dans son peignoir a fait surgir chez moi des flashes de Jacqueline Maillan dans « Au théâtre ce soir« . Certes, je n’ai jamais été fan de cette actrice, mais sa façon d’aborder cette héritière qui s’émancipe soudain de la domination masculine ne me semble pas au niveau de ses grandes performances des années 70. Le film est néanmoins paritaire sur ce plan, car Tom Hanks ne s’en tire pas mieux, caricatural avec sa moumoute et son petit rictus, en vieux rédacteur en chef bourru ; il évoque plus le Perry White de Superman qu’un authentique journaliste. Spielberg les entoure de brillants comédiens de second rôle, souvent issus de la télévision : Matthew Rhys (de la très bonne série The Americans, que je recommande comme contre-exemple d’un traitement subtil des sujets politiques), Tracy LettsBradley WhitfordJesse Plemons ou Bruce Greenwood y sont excellents. Ironiquement, pour un film qui se veut féministe, il gaspille des actrices superbes comme Sarah Paulson (American Crime Story) ou Carrie Coon dans des personnages accessoires.

Le scénario, à mes yeux le talon d’Achille de The Post, ne parvient jamais à faire exister ses personnages en dehors de leur fonction et l’intrigue en dehors de son sujet. Les Hommes du Président d’Alan J. Pakula, matrice du genre, ou Révélations de Michael Mann restaient des thrillers haletants même en retirant leur fond politique. Certains ont raillé la victoire aux Oscars 2016 de Spotlight, autre film sur lequel plane l’ombre tutélaire des « Hommes du Président », mais si l’on risque la comparaison, par exemple, entre les personnages incarnés par Tom Hanks et Michael Keaton, il n’y a vraiment pas photo en termes de complexité. Si j’ai aimé le dispositif mis en place par Steven Spielberg pour montrer Richard Nixon, il me semble qu’il se trompe en positionnant le trente-septième président des États-Unis comme l’antagoniste du film (pour faire évidemment écho à l’actuel locataire de la Maison Blanche). La divulgation des Pentagon Papers n’est pas le Watergate ; toute administration américaine aurait sans doute agi de la même manière. En voulant se mettre dans les pas du film de Pakula, il passe à côté des véritables enjeux des Pentagon Papers. Oliver Stone les aura mieux traités dans son JFK (avec déjà un score de John Williams), s’attaquant de front à 40 ans de politique extérieure des USA et aux origines de la guerre du Vietnam au travers d’un procès satellite à l’enquête sur l’attentat de Dallas, tout en offrant un thriller à la tension proprement étouffante. Même si l’on s’en tient à la filmographie de Spielberg, il me paraît inconcevable de mettre sur le même plan le script de The Post avec ceux de Munich ou de La Liste de Schindler, autrement plus complexes et nuancés.

Conclusion : Si The Post bénéficie du talent visuel de son réalisateur, il est trop démonstratif, naïf et académique pour prétendre rivaliser avec ses glorieux aînés.

Ma note : C-

Pentagon Papers (The Post ) de Steven Spielberg (Sortie le 24/01/2018)

 

 

 

 

 

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