
Under the Silver Lake s’inscrit dans une tradition que l’on a fini par appeler le L.A. Noir, ce sous-genre du film noir fait d’enquêtes labyrinthiques sous le soleil de la Cité des Anges, où la lumière californienne dissimule toutes les turpitudes. On y croise des films aussi différents que Chinatown, Mulholland Drive, The Big Lebowski, ou, plus récemment, Inherent Vice. Andrew Garfield, dans le rôle de Sam, pourrait d’ailleurs passer pour un cousin éloigné mais moins attachant du Doc Sportello du film de PTA. Under the Silver Lake est profondément infusé de motifs issus du vieil Hollywood. Dès la scène d’ouverture, Sam rentre chez lui, se détend sur son balcon, jumelles à la main, et commence à espionner ses voisins, à la manière d’une version plus perverse du personnage de James Stewart dans Fenêtre sur cour. Son regard se pose à la fois sur une femme âgée topless sur un balcon voisin et sur une jeune femme en bikini blanc au bord de la piscine. Cette dernière, Sarah (Riley Keough), blonde platine à l’ingénuité troublante, évoque d’abord Marilyn Monroe, mais quelque chose en elle renvoie immédiatement au prototype de la blonde hitchcockienne ; lorsque Sam finit enfin par la rencontrer, elle émerge de l’ombre à la manière de Kim Novak dans Sueurs froides. L’ombre du maître du suspense plane sur tout le film, et y fait même, comme il se doit, une apparition via sa pierre tombale. Une série d’événements étranges précède leur rencontre : des cadavres d’animaux semblent tomber du ciel, un milliardaire disparaît dans des circonstances mystérieuses, et un tueur de chiens hante les parcs du voisinage. Quand Sarah se volatilise à son tour, dès le lendemain de leur rencontre, Sam indifférent à son expulsion imminente, au chômage et au fait que sa voiture soit sur le point d’être saisie se lance à corps perdu dans une enquête qui le mènera dans une odyssée cauchemardesque à travers une Cité des Anges qui doit autant à David Lynch qu’à Raymond Chandler.
Under the Silver Lake est un trip “noir” ensoleillé qui s’apprécie d’autant plus qu’on renonce à une logique cartésienne pour se laisser porter par celle du film, une logique qui tient autant du rêve que du cauchemar. David Robert Mitchell, qui signe à la fois la mise en scène et le scénario, ne trompe pas son public : au terme de son “enquête”, Sam obtiendra bien quelques réponses, mais, comme souvent dans les grands films du genre, elles apparaîtront frustrantes, précisément parce qu’elles sont moins intéressantes que le chemin parcouru pour y parvenir. D’une durée de deux heures trente, le film n’est pas exempt de quelques longueurs ; Mitchell se laisse volontiers aller à certaines digressions qui pourront passer pour des poses un peu précieuses de hipster. Pourtant, malgré cela, l’ensemble conserve une vraie cohérence et surtout un véritable propos. Mitchell fait évoluer Sam dans un univers saturé de références et de memorabilia qui, à la différence d’un Quentin Tarantino, ne relèvent pas de la nostalgie d’une époque précise, mais naissent de la collision, dans un même espace-temps, de pans entiers de la pop culture de toutes les décennies qui nous ont précédés. Films muets, comic books – avec au passage un clin d’œil via un comic Spider-Man – affiches de vieux films, magazines de charme vintage, rock indépendant, mais aussi drones et consoles Nintendo cohabitent ainsi dans le même décor mental. Le choix de Mitchell de quitter sa banlieue du Michigan pour situer son film à Los Angeles n’a évidemment rien d’innocent : la ville a bâti sa réputation et sa fortune sur la fabrication de nos rêves depuis près d’un siècle. Il en va de même du choix du film noir, dont l’essence même repose sur l’idée qu’une corruption profonde, qu’un mal indicible, se dissimule sous la surface des apparences une thématique qui épouse parfaitement les obsessions de l’auteur. Cette idée du pourrissement imprègne d’ailleurs le film de manière presque subliminale, qu’il s’agisse de cette puanteur dont le héros semble incapable de se défaire tout au long du récit ou de ces plans furtifs sur des excréments apparaissant au beau milieu d’une scène d’interrogatoire.
Derrière cette abondance de références se cache une idée très romantique, au sens littéraire du terme : celle d’être né à la mauvaise époque et de ne pouvoir se réaliser pleinement. Ce spleen se décline de multiples façons dans le film. Cette obsession des codes secrets, des symboles cachés et des conspirations, qui traverse sous une forme ou une autre toute la pop culture, renvoie ici au désenchantement d’une génération qui a le sentiment que tout a déjà été découvert, tout déjà été raconté. C’est d’ailleurs ce qu’expose, au détour d’une conversation, le personnage joué par Topher Grace, et c’est aussi ce qui fait du film une véritable métaphore du passage à l’âge adulte. Au fond, ce qui effraie Sam, plus encore que les choses horribles et troublantes qu’il rencontre sur son chemin, c’est cette angoisse existentielle devant l’idée que l’univers est peut-être totalement indifférent à son existence. S’il analyse de manière obsessionnelle le moindre signe de ce qu’il imagine être une vaste conspiration, c’est parce que l’alternative : admettre que ces événements n’ont peut-être aucun sens, le confronte à une réalité insupportable qu’il cherche désespérément à fuir : il n’est qu’un trentenaire au chômage, sans but ni véritable avenir. Sam a le sentiment d’être passé à côté de son destin, et cette réalité ne cesse de le rattraper de manière très concrète tout au long du film : dans les remarques de ses proches qui lui demandent si tout va bien au travail, dans les appels téléphoniques de sa mère, dans les relances de son propriétaire qui le menace d’expulsion. On retrouve ici un motif déjà présent dans It Follows , comme celui de ’eau et des piscines, qui touche à une peur primale : après tout, qui n’a jamais rêvé d’être poursuivi dans ses cauchemars ? Cette force obscure, inlassable, qui traque Sam, a quelque chose de la mort elle-même, de cette fatalité qui nous suit inexorablement.
David Robert Mitchell parvient également à exprimer ses propres angoisses artistiques à travers celles de Sam : la crainte, pour un créateur autant que pour un consommateur de pop culture, d’avoir gâché sa vie à s’investir dans un domaine finalement insignifiant, une culture de masse industrielle, dénuée d’âme, vaste entreprise de distraction. Dans l’une des grandes séquences du film qui m’a évoqué à la fois la scène controversée de l’Architecte dans Matrix Reloaded et Phantom of the Paradise, il confronte Sam à une figure méphistophélique, le mystérieux Songwriter, qui lui révèle le secret dissimulé derrière un siècle de pop music. Cette scène, véritablement terrifiante, démontre le talent sans pareil de Mitchell dans le cinéma contemporain pour bâtir des séquences anxiogènes ; le film n’est d’ailleurs jamais aussi fort que lorsqu’il flirte avec un cinéma horrifique clairement inscrit dans la mouvance de David Lynch. On pense aussi beaucoup au cinéma de Brian De Palma , Body Double en particulier (à l’origine Dakota Johnson, fille de Mélanie Griffith, qui devait interpréter le rôle de Sarah finalement tenu par Riley Keough) avec lequel Mitchell partage à la fois le goût du voyeurisme et cette atmosphère de sexualité diffuse qui imprègne tout le film. Tous les éléments disparates d’Under the Silver Lake trouvent leur cohérence dans le travail de mise en scène de Mitchell et dans les images tantôt sublimes, tantôt terrifiantes, façonnées par son directeur de la photographie Mike Gioulakis (It Follows, Split). De son côté, Rich “Disasterpeace” Vreeland pastiche avec brio l’emphase des grandes orchestrations hollywoodiennes des années 1950 en livrant un score qui ressemble à un cocktail de Bernard Herrmann et de Miklós Rózsa sous stéroïdes. Sa composition s’accorde parfaitement avec les techniques volontairement surannées qu’emploie David Robert Mitchell pour convoquer l’artisanat du vieil Hollywood : whip-pans, transitions à base de fondus très lents, peintures sur verre ostensiblement visibles. Cette stylisation n’a rien de gratuit ; elle participe pleinement à l’étrangeté du film, à sa manière de faire cohabiter ironie, mélancolie et menace. Vreeland signe également l’envoûtant morceau pop indé interprété par le groupe fictif du film, Jesus and the Brides of Dracula.
Andrew Garfield traverse le film hirsute et hagard, comme perdu dans une sorte de transe. Présent dans presque toutes les scènes, il incarne un personnage très loin d’être immédiatement sympathique : Sam tient un discours glaçant sur les SDF et se montre prompt à des accès de violence. Derrière son attitude d’adolescent attardé affleure ainsi quelque chose de profondément inquiétant, un malaise diffus qui évoque par moments Anthony Perkins. Le choix de Riley Keough pour incarner Sarah n’a d’ailleurs rien d’anodin. Son personnage est sans doute moins une femme réelle qu’une image idéalisée par Sam, qui la fantasme jusque dans un rêve où elle reprend les poses de Marilyn Monroe lors de sa mythique dernière séance photo par Lawrence Schiller. L’actrice, égérie de Steven Soderbergh et petite-fille d’Elvis Presley, incarne à elle seule cette vision cumulative de la pop culture qui traverse tout le film. Au-delà de l’ingénue diaphane, elle parvient, en quelques regards à peine, à transmettre une mélancolie désespérée qui renvoie directement à l’aura tragique des grandes icônes hollywoodiennes.
Conclusion : Avec Under the Silver Lake, à la fois cauchemar éveillé et enquête labyrinthique, parfois agaçant mais d’une ambition rare, David Robert Mitchell s’impose comme une voix unique dans le cinéma américain contemporain. Derrière son apparente dispersion, le film compose une méditation vertigineuse sur le désenchantement, la paranoïa, la saturation des signes et le vide existentiel d’une génération nourrie à la pop culture mais incapable d’y trouver une véritable consolation. En détournant les codes du L.A. noir, du thriller hitchcockien, du cinéma lynchien et de l’héritage de De Palma, Mitchell ne signe pas un simple objet référentiel, mais une œuvre profondément personnelle, inquiète et hantée. Under the Silver Lake est de ces films imparfaits dont les obsessions, les images et les résonances continuent à travailler le spectateur bien après la projection. C’est précisément dans cette capacité à transformer la confusion en malaise durable, la dérive en vision et le pastiche en geste d’auteur, que se mesure la singularité de son cinéma.
Ma Note : A-
Under the Silver Lake de David Robert Mitchell,(sortie le 08/08/2018)
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