VICE (Critique)

Si avec The Big Short Adam Mckay avait décrit le casse du siècle avec les origines de la crises financières de 2008 il fait ici à travers le portrait de l’ancien vice-président Dick Cheney le récit d’un véritable coup d’état mené par une cabale de milliardaires et de politiciens au coeur du système qui ont miné et détourné à leur profit la constitution américaine au mépris de toutes les valeurs sur lesquelles elle prétend être fondée. On suit ainsi le parcours de Cheney de ses débuts d’étudiant médiocre, bagarreur et alcoolique à sa carrière de politique anonyme jusqu’à son ascension au poste honorifique de vice-président à partir duquel profitant de la faiblesse de Bush fils il va tisser sa toile dans tous les lieux de pouvoir américain et remodeler le pays à son image.

Certains seront tentés de réduire la composition de Christian Bale qui incarne Cheney de la vingtaine à l’age de 78 ans à une « performance à Oscars ». Si cet aspect n’est pas absent (il est en effet en lice pour la statuette dorée du meilleur acteur) son incarnation de Cheney revêt des dimensions multiples. Evidemment il y a cet incroyable mimétisme avec cet homme physiquement si éloigné de l’ancien Batman qui passe par une transformation physique radicale avec une prise de poids spectaculaire (vingt kilos sous contrôle médical) et le port des prothèses signées du vétéran Greg Cannom (Benjamin Button, Bram Stoker’s Dracula). Aussi impressionnante que soit la métamorphose de l’acteur anglais ce sont les subtiles nuances dans son regard, qui laissent tantôt deviner les (rares) éclats d’humanité du personnage mais aussi cette pulsion sombre qui semble l’habiter depuis toujours (qu’on retrouve dans la manière qu’il a de regarder un ouvrier tombé d’un poteau téléphonique dans sa jeunesse et qui ressort sporadiquement sous le vernis du politicien). Loin des gimmicks d’acteur c’est dans ces quelques secondes d’hésitation silencieuse dans une scène où cet homme implacable apparaît pour la première fois tiraillé entre ces deux parts de lui-même qu’il est à son meilleur. Il y enfin ce qui ne se joue pas et reste l’apanage des plus grands : le charisme. Il émane de l’acteur gallois une telle densité qu’on la ressent même quand il est silencieux. Bien qu’ omniprésent à l’écran et si le film donne quelques clés sur ses motivations Bale fait de son Dick Cheney un personnage indéchiffrable, qui semble toujours en train de calculer son prochain coup ou d échafauder quelques plans qui échappent même à ses proches. A ses cotés dans le rôle de sa fidèle épouse Lynne, Amy Adams fait une nouvelle fois la démonstration qu’elle est la meilleure comédienne américaine en activité pouvant passer d’une princesse Disney au cinéma très cérébral de Paul Thomas Anderson, des Muppetts à Superman elle possède une palette unique dans le cinéma US contemporain. Elle incarne ici une sorte de Lady Macbeth conservatrice, étudiante plus brillante à  que son mari , qui consciente que son statut de femme l’empêchera d’atteindre la place qu’elle ambitionne, pousse son mari à la conquête du pouvoir. Dans le rôle de Donald Rumsfeld, Steve Carrell exploite tout autant ses talents comiques que dramatiques, il y a une part de caricature dans son portrait du mentor de Cheney en politique mais il parvient à faire émerger un peu d’humanité chez ce personnage qui est comme la plupart des protagonistes de Vice une authentique ordure. Les acteurs qui gravitent autour d’eux sont tous très bons : Sam Rockwell en George W. Bush plus vrai que nature en passant par Jesse Plemons dans un rôle clé.

La narration virevoltante de Vice, sa caméra mobile, ses flash-backs et sa voix-off ironique évoquent les fresques criminelles de Scorsese, d’autant que les protagonistes du film n’ont rien à envier aux pires gangsters. Mais c’est vraiment au cinéma d’Oliver Stone thématiquement ou formellement que se rattache Vice. McKay comme Stone emploie des superpositions d’images issues de diverses sources et divers formats (actualités, reportages) dans un montage percutant signé Hank Corvin ( The Big Short, The Tree of life mais aussi, comme par hasard trois films de Stone dont Nixon) pour dénoncer une vaste conspiration au coeur de l’appareil d’état qui a plongé la société américaine dans la guerre et la crise permanente. Il dévoile le dessous des cartes de cette vaste révolution conservatrice puis néo-conservatrice dont les racines remontent aux années Nixon. Ainsi  Vice peut se voir comme le parfait complément à JFK et Nixon poursuivant l’écriture d’une histoire secrète de l’Amérique. McKay mieux que Stone avec son empathique W, a su retranscrire le mélange d’horreur et de bouffonnerie de l’époque sans doute grâce à son background comique. Vice est la parfaite illustration du concept philosophique de la « banalité du mal », celui qu’incarne Cheney et ses séides n’est pas ostensible mais se manifeste dans des décisions quotidiennes administratives en apparence. Des routines par lesquelles les décisionnaires mettent en suspens leurs convictions morales et renoncent à l’examen des conséquences de leurs actions dont certaines se manifestent parfois à des centaines de kilomètres des lieux de pouvoir. Comme dans une scène poignante où le battement nerveux du pied de George W. Bush lors de son élocution télévisée annonçant le début des bombardements en Irak fait écho à celui terrorisé d’un père de famille sous les bombes américaines .

Certes les années Bush, les mensonges qui ont conduits à l’invasion de l’Irak et aux dérives totalitaires sont bien documentées et ont fait l’objet de nombreux films, mais en revenant par exemple sur la naissance de l’Etat Islamique où la façon dont a été volontairement négligé la crise climatique Adam McKay décrit aussi les conséquences contemporaines des actions de son « héros » et de sa cabale (au détour d’images d’actualités on voit apparaître l’actuel vice-président Mike Pence ou l’ex ministre de la justice de Trump Jeff Sessions montrant que les acteurs des crises actuelles étaient déjà actifs à l’époque). Il alerte également sur les dangers futurs que l’héritage de Cheney , tel des mines enfouies dans le sable après une guerre, peut faire peser sur la démocratie américaine. McKay utilise la comédie (noire) comme vecteur de la dénonciation politique comme Stone utilisait celle du thriller dans JFK. Il reconduit ici les techniques narratives ludiques de son film précédent (des personnages brisent le « quatrième mur » pour s’adresser directement au public, des invités surgissent pour expliquer certains concepts avec une mention spéciale à une scène de dîner ou intervient l’acteur Alfred Molina). McKay se moque même de la dimension trop ouvertement Shakespearienne qu’il donne à son récit imaginant un dialogue entre les Cheneys sous la forme de sonnets. Bien sur Vice est orienté politiquement et malgré son efficacité ne prêche que les convaincus mais McKay  en a pleinement conscience :  il n’épargne pas la responsabilité de la gauche américaine dans la catastrophe – on y voit le discours de soutien à l’invasion de l’Irak par Hillary Clinton ou l’adhésion à la rhétorique anti-impôts (pour les riches) reprise par l’actrice Whoopie Goldberg dans une émission de télévision – mais il aborde frontalement la question de l’utilité de son film dans une séquence post-générique à la fois drôle et glaçante.

Conclusion : Avec Vice Adam McKay signe un grand film politique , qui marque l’aboutissement d’un mode de narration ludique inauguré avec The Big Short, une comédie noire à la fois glaçant portrait de la banalité du mal incarné par l’ogre Christian Bale et pamphlet virulent sur le virage droitier de l’Amérique. 

Ma Note : A

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