TOTAL RECALL (1990)

Malgré la complexité non linéaire de ses récits, l’œuvre de Philip K. Dick est l’une des plus adaptées au cinéma. Son génie ne réside pas tant dans ses intrigues que dans ses concepts vertigineux, une approche qui a façonné la science-fiction moderne. Son obsession pour la réalité, sa manipulation et sa fragmentation résonne avec les angoisses contemporaines. C’est bien sûr Blade Runner, tiré de Les androïdes rêvent-ils de moutons électriques ? et mis en scène par Ridley Scott, qui inaugure cette vague d’adaptations. Ironie du sort, Dick meurt quelques jours avant la sortie du film, sans jamais voir l’influence considérable qu’aura son œuvre. Dès les années 70, sa nouvelle Souvenirs à vendre (We Can Remember It for You Wholesale) attire l’attention du duo Dan O’Bannon et Ronald Shusett, qui en acquièrent les droits avant de se tourner vers un projet plus accessible : Alien. Le scénario de Total Recall circule de studio en studio, passant entre les mains de Dino De Laurentiis (La strada, Flash Gordon), qui tente de le développer avec Bruce Beresford (Miss Daisy et son chauffeur) puis David Cronenberg (Scanners, La Mouche). Ce dernier, fasciné par les thématiques de Dick, écrit douze versions du script, introduisant les mutants de Mars et le mystérieux Kuato. Mais des divergences l’opposent à De Laurentiis, qui privilégie un film d’action à une réflexion métaphysique. Lorsque la société de De Laurentiis s’effondre après l’échec de Dune, Arnold Schwarzenegger, qui convoitait le rôle principal, convainc les producteurs de Rambo, Mario Kassar et Andrew Vajna, de racheter le projet. Il transforme alors Total Recall en un spectacle d’action grand public, à l’image de ses récents succès (Predator, Running Man). Fasciné par son travail sur RoboCop, il impose Paul Verhoeven à la réalisation. Le cinéaste néerlandais s’entoure de fidèles collaborateurs : le directeur de la photographie Jost Vacano (Das Boot, L’Histoire sans fin), le monteur Frank J. Urioste (Die Hard, Cliffhanger) et le maître des effets spéciaux Rob Bottin. Sous la patte de Verhoeven, Total Recall dépasse le simple actioner : il devient une œuvre hybride, où la brutalité côtoie l’ambiguïté narrative, fidèle en cela à l’esprit de Philip K. Dick.

Arnold  Schwarzenegger incarne Doug Quaid , modeste ouvrier du bâtiment qui mène une vie heureuse auprès de sa femme Lori (Sharon Stone), mais qui chaque nuit  rêve d’une autre vie  sur la colonie de Mars. Il se rend dans une société appelée Rekall, qui offre grâce à des à des implants de mémoire des vacances interstellaires sans  risques, Quaid peut commander un séjour de deux semaines sur Mars et en  garder un souvenir aussi vif que s’il y était allé lui-même. En bonus  il peut choisir de vivre l’expérience dans la peau d’un autre. Alors qu’il choisi l’option  «agent secret», la procédure tourne mal, l’implant Rekall entre en conflit avec les souvenirs réels de Quaid  que des forces obscures ont effacé. Il découvre alors que sa vie est une fabrication et traqué par des tueurs menés par le terrifiant Richter (Michael Ironside) va devoir aller sur Mars pour démêler cette conspiration et découvrir qui il est vraiment. C’est à partir de ce moment charnière que le film abandonne la nouvelle de Dick qui se déroule dans un espace plus métaphysique, où les vrais et faux souvenirs de Quaid se heurtent,  incompatible avec ce qui doit d’être  un film d’aventures. Cette quête de soi prend donc  la forme d’une chasse à l’homme haletante qui finit par envoyer Quaid  sur Mars (il ne s’y rend pas dans la nouvelle) au cœur  d’un mouvement de résistance des colons à la dictature du gouverneur Coohagen (Ronny Cox) aux cotés de la fille de ses rêves, Melina (Rachel Ticotin). Cohaagen fait exploiter un minerai, le  turbinium  par une population de colon affligée de mutations dues aux protections bons marché contre les radiations de leurs habitations.  Cohaagen sait que le sous-sol de Mars cache des machines,  vestiges d’une civilisation disparue,  qui ont le potentiel de créer une atmosphère pouvant soutenir la vie humaine mais il est plus rentable de contrôler la population via un environnement artificiel que de les utiliser. Pour incarner l’Infâme Vilos Cohaagen  Verhoeven  choisi Ronny Cox, son «Dick» Jones de RoboCop et pour le  rôle de son bras droit  Michael Ironside qu’il avait envisagé pour le rôle de Clarence Boddiker (l’autre méchant de Robocop) et  qu’il retrouvera d’ailleurs pour Starship Troopers. Si il n’a pas le physique  imposant de la star de Terminator son intensité incroyable et sa voix caverneuse en font un  antagoniste parfaitement crédible. Pour incarner de l’épouse du héros le réalisateur s’adonne à son fétiche pour les blondes hitchcockiennes en castant  une Sharon Stone dont la carrière piétine et dont le film va marquer les débuts de l’ascension fulgurante . Le personnage de l’impitoyable  Lori sert en quelque sorte  un prototype à celui de de la Catherine Trammell de Basic Instinct.

Total Recall est un des rares exemples d’une réussite issue de la collision d’éléments contradictoires : le récit tortueux d’un auteur questionnant la réalité à travers cette histoire d’un homme dont les fantasmes sont peut-être des résidus d’une mémoire réprimée, la volonté d’une star de s’offrir  un véhicule  mêlant action et « high-concept » et enfin la vision d’un réalisateur  provocateur de premier ordre, désireux d’explorer les extrêmes de la sexualité (il glissera une prostituée à trois seins dans la foule de Venusville le « quartier rouge » de la colonie) , de la violence et  des pulsions les plus sombres de l’humanité. Les trente années qui nous séparent de sa sortie nous permettent de voir le film comme le volet central d’une trilogie informelle de science-fiction sur le thématique du pouvoir totalitaire. Verhoeven, dont l’enfance sous l’occupation allemande à façonné sa vision du monde s’est  arrangé pour  masquer son propos politique et satirique derrière les excès de l’action « comic-book » et de la violence « Hard-R ».  Aujourd’hui que  l’avenir qu’extrapolait  Verhoeven s’est réalisé  – des corporations et des forces de l’ordre militarisées contrôlent  nos vies et nous abrutissent d’informations qui ressemblent de plus en plus à de la propagande il apparaît comme visionnaire. Si  l’aspect politique est plus prééminent dans RoboCop et Starship Troopers qu’ici le réalisateur montre néanmoins comment la propagande  qualifient les résistants de «terroristes» et décrit des massacres comme «le rétablissement de l’ordre avec un recours minimal à la force ». L’antagoniste est ici un gouvernement totalitaire qui poussent la logique d’exploitation jusqu’à faire payer aux  gens ordinaires l’air qu’ils respirent. Cohaagen n’est pas un génie maléfique mais un simple haut-fonctionnaire zélé d’un pouvoir plus grand que lui, un visage ordinaire du mal à l’image des  gouverneurs coloniaux  ou des dignitaires nazis de l’enfance de Verhoeven.

Si le film de Verhoeven n’en suit pas la lettre il conserve beaucoup de l’esprit de l’oeuvre de Philip K. Dick. Tout au long du film , l’intrigue amène le public à questionner la réalité des événements ce qui déroulent sous ses yeux : sont-ils réels ou un souvenir factice implanté dans le cerveau de Quaid chez Rekall.  Plusieurs séquences laissent planer le doute mais la plus emblématique reste celle où en plein combat sur Mars apparaît un personnage qui se présente comme un employé de Rekall et affirme au héros qu’il est encore sur Terre, en plein rêve  en train de vivre un épisode psychotique et qu’il devra être lobotomisé s’il se refuse d’en sortir . Si une goutte de sueur semble  le trahir  quand Quaid menace de le tuer sans conséquences (puisqu’il s’agit d’un rêve)  tous les événements qu’il décrit comme faisant partie du scénario qu’il a commandé vont se réaliser par la suite et le film se clôt sur un fondu au blanc qui peut être interprété comme la représentation d’une lobotomie. Le second retournement du film (que nous ne déflorerons pas ici) joue sur la dualité cette fois-ci des identités autre thème fétiche de Dick. Avec cette révélation le film fonctionne à l’inverse du précédent : si dans  RoboCop  Murphy tentait désespérément de reconstruire son identité authentique, Quaid lui va tout faire pour y échapper.

Mais Verhoeven ne perd jamais de vue qu’il doit livrer un véhicule d’action pour Schwarzenegger et de ce point de vue Total Recall compte parmi les plus réussis : extrêmement véloce, avec des répliques percutantes qui marquent la carrière de l’acteur ( le « Considère cela comme un divorce » après avoir tiré une balle dans  la tête de sa maléfique épouse ), d’une violence à un tel niveau graphique qu’elle bascule presque dans le cartoon. Le film est si sanglant qu’il est d’abord classé X avant que, comme sur Robocop auparavant,  Verhoeven procède à de légères coupes et utilise des prises avec des angles de vue alternatifs pour que le film puisse écoper finalement d’un classement R (interdit aux moins de 16 ans non accompagnés). L’été 1990 est sans doute l’un des plus violents de l’histoire des films mainstream avec la sortie en quelques semaines de Total Recall , Robocop 2 et Die Hard 2 ). Le film se tournant au Mexique (toute l’équipe souffre de la turista sauf la star autrichienne qui se fait livrer sa nourriture par avion privé depuis la Californie)  le concepteur artistique William Sandell (Master and Commander: De l’autre côté du monde) tire partie de l’architecture brutaliste de la station de métro Insurgentes qu’il habille de moniteurs et d’écrans pour bâtir  son futur écrasant tout de béton et de verre qui évoque les  pays de l’ancien bloc communiste. Le légendaire Ron Cobb (Star Wars , Conan le barbare) contribue au design du film avec des innovations mémorables : la radiographie de passage du scanner, les «Johnnycabs» automatisés sans conducteur qui imitent les plaisanteries des chauffeurs de taxi réels. Tout aussi légendaire Rob Bottin le créateur des maquillages de The Thing et de Legend retrouve le réalisateur pour qui il a  conçu l’armure de Robocop pour créer les maquillages des  mutants martiens et de l’inoubliable Kuato. C’est sa dernière grande contribution à l’écran même si il a continué quelques années dans l’industrie (les masques de Tom Cruise sur Mission : Impossible). En terme d’effets spéciaux Total Recall se situe à une période charnière,  c’est  l’une des dernières productions de studio à utiliser des miniatures à grande échelle mais également un des premiers blockbusters hollywoodiens à employer des CGI (principalement pour les scènes impliquant le scanner à rayons X) . L’emploi de techniques classiques de maquillage et d’effets visuels contribuent à donner un aspect tactile au film qui lui permet paradoxalement de traverser le temps.

Si il joue à plein le jeu du blockbuster le cinéaste néerlandais toujours iconoclaste semble prendre un malin plaisir à subvertir l’ image de sa vedette. Il détourne  le design futuriste des accessoires et des costumes pour représenter son héros d’une manière ridicule. Dans la scène l’ouverture et de clôture où son scaphandre est compromis, exposés à l’atmosphère de Mars ses yeux sortent de leurs orbites comme dans un Tex Avery. L’image d’Arnold Schwarzenegger subit tout au long du film une série de dégradations : il doit enrouler une  serpillière mouillée autour de sa tète  pour bloquer une balise de traçage, sa narine s’étire de manière absurde alors qu’il tente de la retirer de  son crâne. Les choses sont poussées à l’extrême à son arrivée sur Mars où  pour traverser les douanes sans attirer l’attention, il se déguise en dame obèse dans une robe jaune. Si  l’absurdité de ce qui est représenté à l’écran est éclipsé par l’impressionnant effet spécial montrant comment le costume fonctionne on ne peut pas imaginer un costume plus ridicule et, dans une certaine mesure, humiliant pour une star associée à l’héroïsme masculin.

Conclusion : Blockbuster d’action haletant et spectaculaire, à la fois ultra-violent et hilarant, paranoïaque, politique et satirique, Total Recall reste l’un des sommets de la carrière de Schwarzenegger. Son succès a permis à Carolco de financer T2 et marque l’apogée de la période américaine de Verhoeven. Toujours aussi jubilatoire trente ans après, c’est un classique intemporel.

Ma Note : A

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