
L’été 2012 marquait trente-trois ans depuis la sortie d’Alien, œuvre emblématique de Ridley Scott, dont l’affiche clamait : « Dans l’espace, personne ne vous entend crier. » Après avoir laissé la franchise à divers réalisateurs, Scott revenait avec Prometheus, un film énigmatique et mal compris à sa sortie, mais qui, avec le recul, s’impose comme l’une des œuvres de science-fiction les plus ambitieuses des deux dernières décennies. L’équipage du vaisseau éponyme voyage jusqu’à la planète LV-223 en 2093, après la découverte de pictogrammes sur Terre. Parmi eux, la scientifique Elizabeth Shaw (Noomi Rapace), convaincue que des extraterrestres ont créé l’humanité, et son compagnon Charlie Holloway (Logan Marshall-Green), plus sceptique. David (Michael Fassbender), androïde fasciné par la culture humaine, et Meredith Vickers (Charlize Theron), représentante de la Weyland Corp., accompagnent l’expédition. À bord se cache également Peter Weyland (Guy Pearce), PDG centenaire cherchant l’immortalité. Sur place, ils découvrent les vestiges d’une civilisation avancée, mais aussi des dangers mortels, dévoilant la nature du Space Jockey aperçu dans Alien. Mais Prometheus ne se contente pas de faire le lien avec la saga : il enrichit son univers avec une réflexion sur la création, la foi et le libre arbitre.

Lors de la promotion, Scott déclarait que Prometheus partageait l’ADN d’Alien, ce qui fut mal interprété. Si le film se déroule dans le même univers, il ne cherche pas à en expliquer tous les mystères. Il s’intéresse à une énigme que les suites avaient délaissée au profit du Xenomorphe (ajoutant de nouveaux éléments, comme le concept d’une Reine alien introduit par James Cameron contraire au concept original de Scott qui le voyait comme une arme biologique plus qu’une race comparable à des insectes) : l’origine du Space Jockey et de sa cargaison. Après un premier script de Jon Spaihts (Doctor Strange), Damon Lindelof (Lost, The Leftovers) a réorienté l’histoire en s’inspirant de Chariots of the Gods, documentaire explorant l’hypothèse d’une origine extraterrestre de la vie. Ainsi, Prometheus prend une direction différente, s’éloignant des face-huggers et des œufs. Le titre fait référence au mythe grec de Prométhée, le titan qui vola le feu aux dieux pour le donner aux hommes. Le film s’ouvre sur un Ingénieur, géant humanoïde à la peau laiteuse, se dissolvant dans l’eau d’une planète inconnue, libérant son ADN pour créer la vie. Shaw, croyante et scientifique, cherche à comprendre la raison de cette création. Pendant ce temps, Weyland, indifférent à sa propre fille Vickers, espère obtenir l’immortalité grâce aux Ingénieurs. Il se tourne davantage vers David, androïde créé à son image, qui développe peu à peu une hostilité envers l’humanité, la jugeant inférieure. En manipulant Holloway avec une substance extraterrestre, David amorce une chaîne d’événements catastrophiques. Lorsqu’un Ingénieur est réveillé, Weyland se présente comme son égal, mais est immédiatement éliminé, tout comme David, dont la tête est arrachée. Cette confrontation illustre les thèmes du film : la science, la religion et la création.

Dans la lignée d’Alien, Prometheus explore la peur de l’agression sexuelle et de la grossesse non désirée. La saga a toujours utilisé cette métaphore sous différents angles : Aliens traite de l’agression militaire, Alien 3 aborde la masculinité toxique et le viol en milieu carcéral. Ici, cette peur est incarnée par Shaw, incapable d’avoir des enfants, qui se retrouve enceinte d’une entité extraterrestre après avoir été contaminée par Holloway. Elle tente désespérément d’avorter, mais la capsule médicale n’est configurée que pour des patients masculins, reflet du narcissisme de Weyland. Déterminée, elle réalise une césarienne improvisée, scène horrifique qui rivalise avec l’apparition du chestburster dans Alien. C’est un moment clé où Shaw prend son destin en main, renonçant aux dogmes pour survivre. Les fans espéraient une préquelle centrée sur les origines du Xénomorphe, mais le film se contente d’introduire un proto-Xénomorphe, l’Aethon, surnommé Diacre en raison de la forme de sa tête. Le scénario fut aussi critiqué pour ses incohérences, comme Fifield et Millburn, agissant de manière absurde face à une créature hostile, ou la fuite en ligne droite de Vickers, écrasée alors qu’un simple pas de côté l’aurait sauvée. Pourtant, la mise en scène de Scott transcende ces faiblesses : la panique de Vickers avant sa mort, la souffrance de Fifield dont le casque fond sur son visage, ou la disparition de l’Ingénieur sous les tentacules du Trilobite évoquent une horreur lovecraftienne. Ironiquement, l’échec commercial du film empêcha la réalisation du projet de Guillermo del Toro, une adaptation des Montagnes hallucinées partageant des thématiques similaires.

Mais quelles que soient ses imperfections, Prometheus brille par sa splendeur visuelle et son ambition. Arthur Max (Gladiator) et Sonja Klaus livrent des décors grandioses mêlant technologie futuriste et ruines antiques, rappelant le style d’H.R. Giger. La photographie glaciale de Dariusz Wolski (Dark City, The Crow), collaborateur régulier de Scott, sublime chaque plan, capturant l’immensité des paysages et la claustrophobie des intérieurs. La musique de Marc Streitenfeld, inspirée de Jerry Goldsmith, mêle sons électroniques et orchestraux, renforçant l’impact émotionnel du filmLe casting porte l’intensité du récit. Noomi Rapace, héritière de Sigourney Weaver, incarne une héroïne à la fois forte et vulnérable. Michael Fassbender, en androïde ambigu, fascine par son jeu subtil, oscillant entre admiration et manipulation. Charlize Theron, glaciale et autoritaire, impose son charisme face à la naïveté de Shaw.Finalement, la plus grande force de Prometheus réside dans ses questions sans réponses : pourquoi les Ingénieurs nous ont-ils créés ? Pourquoi voulaient-ils nous détruire ? D’où viennent-ils ? À l’ère des blockbusters qui expliquent tout, Scott choisit de laisser planer le mystère, rendant le film fascinant et frustrant à la fois. C’est presque apaisant à l’ère des superproductions qui expliquent tout où chaque élément doit signifier quelque chose. Cette résistance même à l’absence de réponse renvoie à ce qui rend l’(in)humanité au cœur de Prometheus si désespérément futile et efficace.