
L’été 2012 marquait le trente-troisième anniversaire de la sortie d’Alien, le huitième passager (1979), œuvre fondatrice de Ridley Scott dont l’affiche originale clamait, telle une sentence de mort : « Dans l’espace, personne ne vous entend crier. » Après avoir abandonné sa créature aux mains de réalisateurs prestigieux s’appropriant tour à tour son univers (James Cameron, David Fincher, Jean-Pierre Jeunet), Scott revenait enfin à son premier amour de science-fiction. Le résultat fut Prometheus, un film complexe, profondément énigmatique et largement mal compris à sa sortie. Pourtant, avec le recul, ce long-métrage s’impose aujourd’hui comme l’une des œuvres de science-fiction les plus ambitieuses, plastiquement sublimes et thématiquement vertigineuses des deux dernières décennies. Le récit nous embarque en 2093 à bord du vaisseau d’exploration scientifique éponyme, à destination de la lune LV-223. À son origine : la découverte sur Terre de pictogrammes préhistoriques convergents représentant des géants pointant du doigt une constellation lointaine. Parmi l’équipage se distinguent la scientifique Elizabeth Shaw (Noomi Rapace), fervente croyante persuadée d’avoir trouvé l’adresse de nos créateurs (« les Ingénieurs »), et son compagnon, l’archéologue Charlie Holloway (Logan Marshall-Green), guidé par un scepticisme plus pragmatique. Ils sont chaperonnés par la glaciale Meredith Vickers (Charlize Theron), représentante inflexible de la Weyland Corporation, et assistés par David (Michael Fassbender), un androïde d’une perfection troublante, fasciné par les résidus de la culture humaine. Dans l’ombre des coursives se cache également le milliardaire centenaire Peter Weyland (Guy Pearce), PDG de l’empire corporatiste en quête désespérée d’immortalité. Sur place, cet équipage hétéroclite ne découvrira pas un Éden bienveillant, mais la nécropole d’une civilisation avancée recelant une arme biologique dévastatrice, levant ainsi le voile sur le mystérieux « Space Jockey » fossilisé d’un fauteuil de pilotage aperçu en 1979.

Lors de la campagne promotionnelle, Ridley Scott avait prudemment déclaré que Prometheus partageait le même « ADN » qu’Alien, une formule volontairement ambiguë qui fut paradoxalement mal interprétée. Si le film prend place dans le même univers technologique et corporatiste, il ne s’est jamais conçu comme une préquelle explicative directe destinée à désamorcer le mystère de la bête d’origine. Scott s’intéresse à une énigme que toutes les suites avaient délaissée au profit du Xenomorphe : l’origine de ce pilote géant pétrifié et de sa cargaison mortelle. Ce faisant, Scott réaffirme sa vision originale de la créature : une arme de destruction biologique fabriquée en laboratoire, s’opposant ainsi à la mythologie de ruche d’insectes et de Reine alien introduite par James Cameron dans Aliens (1986). Pour structurer ce nouveau mythe, le scénariste Jon Spaihts a initialement posé des bases très ancrées dans l’action, avant que Damon Lindelof (Lost, The Leftovers) ne réoriente profondément le script. Lindelof installe une dimension philosophique intemporelle en s’inspirant des théories d’Erich von Däniken exprimées dans son essai Chariots of the Gods, postulant que des divinités extraterrestres auraient initié la vie et la civilisation sur Terre. Prometheus délaisse ainsi les œufs et les face-huggers classiques pour embrasser la tragédie grecque. Le titre fait directement référence au titan Prométhée, qui vola le feu spirituel aux dieux pour l’offrir aux mortels, subissant en retour un châtiment éternel. Le film s’ouvre d’ailleurs sur une séquence muette d’une beauté panthéiste absolue : un Ingénieur, colosse humanoïde à la peau laiteuse de statue grecque, se sacrifie sur une Terre primitive en ingérant une substance noire qui dissout son propre ADN dans une cascade, initiant par sa mort biologique la chaîne de la vie humaine. Cette dynamique d’engendrement cascade sur trois niveaux de création, chacun marqué par le rejet et le mépris de son créateur. Les Ingénieurs ont créé les hommes, mais ont cherché à les anéantir deux mille ans plus tôt pour des raisons obscures. Peter Weyland a créé l’androïde David, mais le traite comme un simple outil de luxe, lui refusant toute étincelle d’âme tout en ignorant sa propre fille biologique, Vickers. À son tour, David, fasciné par sa propre supériorité intellectuelle sur une humanité qu’il juge vulgaire et mourante, développe une hostilité froide et créatrice. En empoisonnant insidieusement Holloway avec une goutte de l’agent pathogène noir, David se fait démiurge à son tour, initiant une nouvelle chaîne de mutations monstrueuses. Le réveil de l’unique Ingénieur survivant se solde par un désastre logique : lorsque Weyland se présente à lui comme un égal méritant la vie éternelle, le géant muet lui arrache la tête de son androïde avant de le fracasser au sol. Le Créateur détruit sa créature et la créature de sa créature dans un même geste de dégoût souverain.

Dans la pure tradition psychanalytique d’Alien, Prometheus s’aventure sur le terrain de la peur de l’agression sexuelle et de la grossesse non désirée. Si la franchise a décliné ce motif sous différents angles Aliens traitant de la maternité de survie de Ripley, Alien 3 de l’agression masculine toxique en milieu carcéral , Prometheus l’ancre dans la chair de la scientifique Elizabeth Shaw. Incapable de concevoir un enfant biologique, Shaw se retrouve ironiquement et horriblement « enceinte » d’une entité calamar après avoir été fécondée indirectement par Holloway contaminé.La séquence de sa tentative d’avortement d’urgence dans la capsule chirurgicale automatique MedPod est une scène d’effroi absolue, égalant en intensité l’apparition légendaire du chestburster dans le film de 1979. Cette capsule, programmée exclusivement pour des patients masculins reflet cinglant du narcissisme patriarcal de Peter Weyland , refuse initialement d’opérer Shaw. Déterminée à survivre par-delà les dogmes de sa propre foi, elle force la machine à réaliser une césarienne à vif. Cette séquence viscérale, où Shaw extrait d’elle-même une créature tentaculaire grouillante de sang avant d’agrafer sa propre chair béante, marque l’avènement d’une héroïne moderne qui prend un contrôle barbare et absolu sur son propre corps et sa destinée. Bien que certains puristes aient déploré l’absence du Xenomorphe de H.R. Giger, le film s’avère particulièrement généreux dans l’élaboration de son bestiaire proto-xénomorphe, culminant avec l’apparition de l’Aethon, surnommé « le Diacre » en raison de la forme pointue de son crâne de mitre. Certes, le scénario de Lindelof a essuyé des critiques nourries concernant des choix de personnages parfois jugés aberrants : le biologiste Millburn et le géologue Fifield agissant de manière absurde face à une créature reptilienne hostile, ou la fuite rectiligne de Meredith Vickers, incapable de faire un pas de côté pour éviter la trajectoire d’un vaisseau en forme de croissant s’écrasant au sol. Toutefois, la mise en scène magistrale de Scott transcende largement ces incohérences d’écriture par la puissance de ses visions de cauchemar. La mort terrifiante de Fifield, dont le casque de protection fond littéralement sur son visage sous l’effet du sang acide, l’assaut du chercheur muté en monstre désarticulé dans le hangar, ou l’affrontement final entre l’Ingénieur et le Trilobite géant aux tentacules lovecraftiennes inscrivent le film dans une atmosphère de terreur cosmique monumentale. Cette tonalité d’horreur cosmique rappelle que Prometheus a indirectement étouffé dans l’œuf un autre projet concurrent : l’adaptation très attendue des Montagnes hallucinées d’H.P. Lovecraft par Guillermo del Toro, que les studios Universal annulèrent à l’époque en raison des similitudes thématiques flagrantes et du budget colossal du chef-d’œuvre de Ridley Scott.

Sur le plan formel et plastique, Prometheus est un chef-d’œuvre d’une splendeur visuelle écrasante. Le chef décorateur Arthur Max et la directrice artistique Sonja Klaus livrent un travail d’une richesse exceptionnelle, parvenant à marier la haute technologie holographique et bleutée du Prometheus aux ruines sépulcrales, organiques et biomécaniques des temples des Ingénieurs, hommage direct aux dessins originaux d’H.R. Giger. La photographie de Dariusz Wolski (Dark City, The Crow), qui inaugurait ici sa longue et fructueuse collaboration avec Ridley Scott, est tout simplement superbe. Wolski utilise des teintes minérales froides, désaturées, captant avec la même virtuosité le gigantisme aride des paysages montagneux d’Islande simulant la surface de LV-223 et la claustrophobie étouffante des coursives du dôme d’observation. Cette splendeur est magnifiée par le score étourdissant de Marc Streitenfeld. En y injectant des éclats de la partition originale de Jerry Goldsmith de 1979 et en composant des mélodies orchestrales à la fois majestueuses et hantées d’angoisse électronique, Streitenfeld donne à cette aventure spatiale une gravité et un souffle liturgique inoubliables.Enfin, la direction d’acteurs soutient magistralement la solennité esthétique du propos. Noomi Rapace, digne héritière de la Ripley de Sigourney Weaver, compose une héroïne à la fois farouche, vulnérable et portée par une rage de survivre magnifique. Face à elle, Charlize Theron déploie un charisme de glace impitoyable, tandis que Michael Fassbender s’impose comme le véritable pivot de l’œuvre. Son interprétation de David, androïde d’une précision mécanique effrayante copiant les manières de Peter O’Toole dans Lawrence d’Arabie, captive à chaque seconde. Il insuffle au film un parfum d’humour noir et de perversité tranquille, naviguant avec grâce entre la candeur enfantine et le génie maléfique d’un Lucifer artificiel.
Conclusion :La plus grande caractéristique de Prometheus réside dans son audacieux refus de l’explication finale. Pourquoi les Ingénieurs nous ont-ils créés ? Pourquoi ont-ils ensuite décidé de nous exterminer il y a deux mille ans ? D’où vient cet agent pathogène noir ? À une époque de fureur hollywoodienne où chaque blockbuster se sent obligé de tout expliciter à son spectateur à grand renfort d’expositions didactiques fastidieuses, Scott choisit de laisser planer un mystère existentiel total. Il est presque apaisant, au milieu de ces superproductions contemporaines formatées pour rassurer le public, de contempler une œuvre d’art d’un tel budget qui ose embrasser le vide philosophique et métaphysique et laisser ses questions les plus fondamentales sans réponses. Cette résistance à l’explication rationnelle renvoie le spectateur face à son propre néant. Elle démontre que la quête de l’humanité pour rencontrer Dieu dans l’infini du cosmos ne débouche que sur une ironie amère, et consacre définitivement Prometheus comme l’un des voyages de science-fiction les plus puissants de notre siècle.