SINNERS (2025)

Avec Sinners, Ryan Coogler signe une œuvre aussi ambitieuse que bancale, un film qui cherche à réconcilier les pulsions du cinéma de genre avec les aspirations du cinéma d’auteur afro-américain. Après avoir exploré les arènes du combat (Creed : L’Héritage de Rocky Balboa) et les royaumes du super-héroïsme (Black Panther), le cinéaste revient à une forme plus viscérale, plus enracinée, en s’attaquant au mythe vampirique à travers le prisme du blues et de la ségrégation raciale dans le Sud des États-Unis. Le résultat est un objet filmique fascinant, parfois frustrant, mais indéniablement digne d’attention. Le projet Sinners naît d’une volonté manifeste de Ryan Coogler de se réapproprier l’imaginaire du blues, cette musique du diable qui a longtemps été le cri de l’âme noire américaine. En situant son récit dans le Mississippi des années 1930, en pleine Prohibition, il convoque les fantômes de l’histoire : le Ku Klux Klan, les clubs clandestins, les musiciens maudits. Mais il ne s’arrête pas là. Le film est aussi un hommage à Une nuit en enfer de Robert Rodriguez, dont il reprend la structure narrative éclatée : une première partie réaliste, presque sociale, suivie d’une bascule brutale dans le fantastique. Ce projet, mûri en secret pendant des années, a bénéficié d’une liberté créative rare, soutenu par Warner Bros. et tourné en 65mm et IMAX pour offrir une expérience visuelle grandiose.

Les influences sont multiples et parfois écrasantes : le cinéma de Spike Lee pour son ancrage politique, celui de Jordan Peele pour sa relecture horrifique des tensions raciales, mais aussi le théâtre musical afro-américain, avec des séquences qui évoquent Broadway par leur ampleur et leur stylisation. Ce foisonnement de références est à la fois la force et la faiblesse du film. Le mélange des genres et des références nécessite une rigueur qui manque cruellement au scénario de Sinners, malgré une facture visuelle somptueuse et des séquences musicales qui justifient d’en faire l’expérience sur le plus grand écran possible. Visuellement, Sinners est une splendeur. Coogler et son chef opérateur habillent le film d’un clair-obscur somptueux, où les volutes de fumée et les éclats de lumière sculptent les visages comme dans une toile de Caravage. La reconstitution du Mississippi des années 1930 est minutieuse, presque picturale, avec ses rues poussiéreuses, ses intérieurs moites, ses costumes patinés. Le club des jumeaux Moore, cœur battant du récit, devient un théâtre de l’excès, un lieu de communion et de damnation. La mise en scène épouse les pulsations du blues : elle est syncopée, fiévreuse, parfois désordonnée. Coogler filme les corps en transe, les danses possédées, les solos de guitare comme des incantations. Il y a une sensualité dans sa caméra, une volonté de capturer l’énergie brute de la musique et du désir. La mise en scène de Coogler joue avec des plans IMAX majestueux pour capturer l’immensité du Sud, et des cadres resserrés pour amplifier l’intimité des moments dramatiques. Les séquences d’horreur, où l’ombre et la lumière dansent pour créer une tension palpable, sont particulièrement réussies, offrant des frissons qui restent en mémoire. Cependant, le montage, bien que soigné, pâtit d’un rythme inégal : la première moitié, contemplative, peut sembler traînante, tandis que la seconde bascule dans une frénésie parfois chaotique. Le film exhibe sa richesse sans toujours parvenir à l’organiser. Chaque scène semble vouloir être la plus marquante, la plus signifiante, au risque de saturer le spectateur.

Le montage de Sinners est sans doute son talon d’Achille. Trop haché, trop démonstratif, il donne parfois l’impression de regarder une bande-annonce prolongée. Les transitions sont abruptes, les ruptures de ton mal maîtrisées. On passe du drame social à l’horreur gothique, du musical à la chronique historique, sans véritable fluidité. Le film semble ne pas faire confiance à l’unité du plan, préférant multiplier les effets au détriment de la cohérence. Cela dit, certaines séquences fonctionnent admirablement. La scène d’inauguration du club, où les vampires s’invitent à la fête, est un modèle de crescendo dramatique. Le montage épouse alors la montée de tension, la musique devient incantatoire, les regards se croisent, les corps s’échauffent. C’est dans ces moments que Sinners trouve sa pleine mesure, entre transe et terreur.

Michael B. Jordan, fidèle compagnon de Coogler depuis Fruitvale Station, incarne ici les deux frères Smoke et Stack, des jumeaux aux destins divergents – un gangster tourmenté et un musicien dévot –, Sinners est une vitrine éclatante de son talent. Son interprétation, à la fois physique et émotionnelle, insuffle une humanité poignante à ces personnages en lutte contre des forces surnaturelles et leurs propres démons. Le film repose aussi sur des seconds rôles solides , notamment Miles Caton, révélation du film dans le rôle de Preacher Boy, jeune prodige du blues. Son jeu habité, sa présence magnétique, donnent au film une âme. Hailee Steinfeld, dans un rôle secondaire mais marquant, apporte une touche de mystère et de sensualité. Buddy Guy, légende vivante du blues, fait une apparition savoureuse dans l’épilogue, incarnant littéralement la musique comme force surnaturelle. Jack O’Connell (Unbroken, Skins) incarne un antagoniste menaçant, dont le racisme sous-jacent amplifie les enjeux sociaux. Delroy Lindo (Da 5 Bloods, The Harder They Fall) et Wunmi Mosaku (Loki, His House) complètent cet ensemble avec une gravité qui ancre les thèmes du film – la famille, la foi, la lutte contre l’oppression – dans une sincérité touchante. Chaque acteur semble investi, transformant des archétypes potentiels en personnages vibrants et humains.

La bande-son, signée Ludwig Göransson (Black Panther, Oppenheimer), est un véritable triomphe. Le blues, mêlé de gospel et de touches modernes, ne se contente pas d’accompagner l’action : il la transcende. Le score orchestral, avec ses crescendos dramatiques, amplifie les moments d’horreur, tandis que le mixage sonore, optimisé pour l’IMAX, enveloppe le spectateur. Le blues n’est pas ici un simple décor sonore, mais un personnage à part entière. Chaque morceau raconte une histoire, chaque riff de guitare est une incantation. Coogler convoque toute la culture afro-américaine : du griot au rappeur, en passant par les chorégraphies d’Alvin Ailey. La musique devient un vecteur de mémoire, de résistance, de possession. Certaines séquences musicales sont d’une puissance rare. La scène de transe collective, où les corps s’animent comme possédés, est une véritable célébration du blues comme force vitale. Le film réussit à faire ressentir la musique dans sa dimension mystique, presque chamanique. C’est dans ces moments que Sinners transcende ses défauts et atteint une forme de grâce.

Sinners s’inscrit dans une tradition vampirique qu’il cherche à renouveler. En situant ses créatures dans le Sud ségrégué des années 1930, Coogler leur donne une dimension politique. Les vampires ne sont pas seulement des prédateurs, ils sont les démons de l’Amérique blanche, les incarnations du racisme, de la violence, de la peur de l’autre. Le film redonne aux vampires leur pouvoir de subversion, leur capacité à incarner les tabous et les pulsions refoulées. Mais il ne parvient pas toujours à structurer cette relecture. Le fantastique arrive tardivement, presque par effraction, et peine à s’intégrer au récit. Le film aurait gagné à assumer plus tôt sa dimension horrifique, à construire une mythologie plus cohérente. Malgré cela, Sinners apporte une bouffée d’air frais au genre, en le confrontant à l’histoire et à la musique.

Pour Ryan Coogler, Sinners est une tentative de retour à un cinéma plus personnel, après les blockbusters calibrés de Marvel. Il y retrouve sa liberté formelle, son goût pour les récits enracinés, mais aussi ses limites en matière de construction narrative. Le film témoigne d’une ambition sincère, d’un désir de créer un cinéma afro-américain riche, complexe, mais il souffre d’un trop-plein de références et d’une certaine naïveté dans l’exécution. Pour Michael B. Jordan, Sinners est une prise de risque. Après des rôles iconiques dans Creed et Black Panther, il tente ici une performance plus nuancée, plus introspective. Mais le pari n’est que partiellement réussi. L’acteur semble écrasé par la double partition, et c’est finalement dans les silences, les regards, qu’il trouve ses meilleurs moments. Mais il est indéniable que Sinners marque les esprits. Il ouvre des pistes, propose une relecture du mythe vampirique à travers le prisme afro-américain, et rappelle que le cinéma peut être un lieu de mémoire, de musique, de magie. Malgré ses défauts, il mérite d’être vu, discuté, célébré.

Conclusion : Sinners est un film-monstre, un salmigondis parfois indigeste mais profondément sincère. Il échoue parfois là où il devrait briller — dans la clarté narrative, dans la gestion des ruptures de ton — mais il compense par une audace formelle et une intensité musicale qui le rendent inoubliable. Ryan Coogler y explore des territoires nouveaux, quitte à se perdre en chemin, et Michael B. Jordan tente une performance risquée, qui ne convainc pas toujours mais témoigne d’une volonté de sortir des sentiers battus. Ce n’est pas un chef-d’œuvre, mais c’est un film qui ose, qui cherche, qui trébuche avec panache. Il mérite d’être vu, discuté, débattu, car il ouvre des portes que peu de productions américaines osent franchir : celle d’un cinéma afro-américain fantastique, baroque, musical, et profondément politique. Et même si le scénario manque de rigueur, même si le montage désoriente, Sinners reste une expérience sensorielle et culturelle qui justifie pleinement d’être vécue sur le plus grand écran possible.

Ma Note : B

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