HAVOC (2025)

Il y a quelque chose d’étrangement rassurant dans le fait de voir Netflix renoncer à produire de grands films. Comme si, après des années à courir après les Oscars et les palmes, la plateforme avait enfin accepté son destin : celui d’un vidéoclub numérique, où l’on consomme des films comme des chips, sans trop se soucier de leur valeur nutritive. Et dans cette logique de renoncement assumé, Gareth Evans, lui aussi, semble avoir fait la paix avec son image : celle d’un pourvoyeur de carnage asiatique, virtuose du découpage, mais rétif à toute ambition auteuriste. Le résultat de cette double abdication ? Havoc, un actioner hard-boiled, ultra-violent et stylisé, qui ressuscite avec panache le film du samedi soir, celui qu’on louait en VHS pour se vider la tête et se remplir les yeux.

Après avoir électrisé le monde du cinéma avec (The Raid) et (The Raid 2), Gareth Evans avait tenté une échappée vers le folk horror avec (Apostle), puis vers le polar britannique avec la série (Gangs of London). Mais il faut croire que les incantations païennes et les intrigues mafieuses n’ont pas suffi à le détourner de son amour premier : l’action pure, brutale, chorégraphiée comme une danse de mort. Havoc marque donc son retour au cinéma d’action, dix ans après ses derniers coups de poing indonésiens. Et cette fois, c’est Tom Hardy qui endosse le rôle du héros cabossé, dans une intrigue qui sent bon le polar des années 70 : un flic désabusé, une ville corrompue, un enfant à sauver, et des tonnes de drogue à sniffer ou à exploser. Evans a confié avoir construit le scénario à partir d’une image mentale : un policier qui, sur une scène de crime, verse de la cocaïne dans une tasse de café. De là, il a déroulé le fil, comme un détective reconstituant les pièces d’un puzzle sanglant. Ce processus organique, presque intuitif, se ressent dans le film, qui avance moins par logique narrative que par pulsions visuelles.

Annoncé en février 2021, le projet marque le retour d’Evans à l’action après une pause de plusieurs années, signé sous un contrat exclusif avec la plateforme. Écrit et réalisé par Evans, avec des contributions non créditées de Scott Frank (The Queen’s Gambit, Logan) et John Lee Hancock (The Blind Side, The Highwaymen), le film tourné à Cardiff, au Pays de Galles, à partir de juillet 2021, avec un budget estimé à plusieurs dizaines de millions, Havoc repose sur une prémisse simple : une chasse à l’homme dans un monde urbain corrompu, où un flic cabossé tente de sauver le fils d’un politicien véreux. La production, marquée par une logistique complexe pour des scènes d’action ambitieuses, reflète l’ambition de Netflix de capitaliser sur le style signature d’Evans, tout en évitant les risques d’un projet trop expérimental. Ce choix donne un film qui, bien que techniquement impressionnant, semble parfois prisonnier des attentes d’un public en quête de sensations fortes plutôt que de profondeur narrative.

Visuellement, Havoc est une orgie de plans stylisés, de mouvements de caméra frénétiques et de décors poisseux. Evans retrouve ici son complice Jude Poyer, coordinateur des cascades, pour concevoir des séquences d’action qui tiennent autant du ballet que du massacre. Chaque affrontement est pensé en fonction du lieu, de l’état psychologique des personnages, et même de leur style de combat. Le résultat ? Des scènes qui ne se ressemblent jamais, et qui donnent à chaque coup de poing une valeur dramatique. La photographie, sombre et granuleuse, évoque les polars hongkongais des années 80, notamment ceux de John Woo. On pense à (Hard Boiled), bien sûr, mais aussi à (The Killer), dont Evans revendique l’influence. L’esthétique urbaine, évoquant une Gotham discount, rappelle les dystopies de Paul Verhoeven (RoboCop, Total Recall), tandis que le thème du flic corrompu en quête de rédemption emprunte à des classiques comme Training Day. Pourtant, ces influences, bien que vibrantes, donnent parfois l’impression d’un recyclage un peu trop familier, comme si Evans s’était contenté de revisiter ses propres succès sans oser une réinvention audacieuse. Le résultat est un film qui, tout en capturant l’énergie brute de ses prédécesseurs, peine à s’élever au-delà d’une formule éprouvée, flirtant avec le pastiche d’un vidéoclub nostalgique.

La conception artistique de Havoc est un mélange de brio technique et d’excès stylisé, où les décors urbains évoquent une métropole dystopique, éclairée par des néons criards et des ombres oppressantes. Le directeur de la photographie Matt Flannery (The Raid: Redemption, Apostle) excelle dans des tons sombres et saturés, donnant au film une esthétique de jeu vidéo façon Grand Theft Auto, avec des touches de CGI parfois maladroites qui trahissent le budget Netflix. Les scènes d’action, comme un affrontement dans un club nocturne, sont chorégraphiées avec une précision balistique, utilisant des effets pratiques pour les impacts de balles et des explosions de sang. Cette approche, bien que visuellement saisissante, frôle parfois le cartoon, avec des éclaboussures de sang sur la neige qui semblent plus décoratives qu’organiques. C’est une conception qui privilégie l’adrénaline à la subtilité, capturant l’esprit d’un film de série B élevé par une exécution haut de gamme. Le montage, nerveux mais jamais illisible, parvient à maintenir un équilibre entre la frénésie des combats et les moments de pause. Evans sait que trop de chaos tue le chaos, et il ménage des respirations, des silences, des regards. Ces instants permettent au spectateur de reprendre son souffle, avant de replonger dans la mêlée. Le rythme global du film est soutenu, mais jamais épuisant, ce qui est en soi une prouesse dans un genre souvent saturé.

Tom Hardy, fidèle à lui-même, joue ici un flic brisé, mutique, dont le corps parle plus que les mots. On sent qu’il s’est investi physiquement dans le rôle, et ses scènes de combat ont une intensité presque animale. Son personnage, Walker, est un archétype du héros hard-boiled : solitaire, borderline, mais animé par une forme de loyauté viscérale. Hardy ne cherche pas à nuancer son jeu, mais à incarner une présence, une force, un bloc de rage et de douleur, son charisme de voyou cabossé portant le film même lorsque le scénario patine. L’interprétation repose sur un casting impressionnant mais inégalement exploité. Jessie Mei Li (Shadow and Bone, Last Night in Soho) est charmante en jeune détective, mais son rôle manque de substance. Timothy Olyphant (Justified, Deadwood) et Sunny Pang (The Night Comes for Us, Headshot) incarnent des antagonistes menaçants, mais leurs personnages restent unidimensionnels. Yeo Yann Yann vole la vedette en mère vengeresse, apportant une gravité poignante à un rôle autrement stéréotypé. Forest Whitaker (The Last King of Scotland, Rogue One) et Luis Guzmán (Boogie Nights, Traffic) ajoutent du poids, mais leurs apparitions sont trop brèves pour marquer. Ce casting, bien que talentueux, semble parfois gaspillé sur des personnages en carton, un symptôme du script anémique.

La bande-son, composée par Mike Shinoda (Linkin Park, The Raid: Redemption) et Joseph Trapanese (Tron: Legacy, The Greatest Showman), est un mélange explosif de percussions électroniques et de riffs industriels, évoquant une énergie post-apocalyptique. Des morceaux comme ceux de Gesaffelstein dans la scène du club ajoutent une pulsation viscérale, mais la musique peut sembler redondante, amplifiant le chaos sans offrir de contraste émotionnel.

Havoc ne prétend pas réinventer le cinéma d’action, on y retrouve les codes du genre : le héros solitaire, les fusillades stylisées, les trahisons, les rédemptions. Mais Evans injecte dans cette formule une énergie nouvelle, une précision chorégraphique qui élève le film au-dessus de la moyenne. Havoc est un film qui fait du bien, parce qu’il ne cherche pas à être autre chose que ce qu’il est.Et c’est peut-être là sa plus grande qualité. À une époque où chaque film semble devoir justifier son existence par un message, une posture, une ambition, Havoc assume son statut de divertissement brutal et stylisé. Il ne cherche pas à plaire à tout le monde, mais à satisfaire les amateurs de baston bien filmée, de héros cabossés, et de villes corrompues. Pour Tom Hardy, le film est une nouvelle variation sur son personnage fétiche : l’homme en guerre contre lui-même. Après (Bronson) et (Warrior), il retrouve ici un rôle physique, intense, qui lui permet de déployer toute sa palette de grognements et de regards noirs. On ne lui demande pas de parler, mais de survivre, et il le fait avec panache. Havoc n’est pas un grand film, et il ne cherche pas à l’être. C’est un film de genre, assumé, efficace, qui ressuscite avec brio le plaisir du vidéoclub. On y retrouve l’odeur du plastique chaud, le frisson du samedi soir, et cette sensation délicieuse de se laisser emporter par une histoire simple, mais racontée avec style. Evans et Hardy forment un duo complémentaire : l’un orchestre le carnage, l’autre l’incarne. Et ensemble, ils offrent au spectateur une heure quarante de chaos maîtrisé, de violence stylisée, et de plaisir coupable.

Conclusion : Alors oui, Netflix a renoncé à produire de grands films. Mais si c’est pour nous offrir des œuvres comme Havoc, on ne va pas trop s’en plaindre. Parce qu’au fond, parfois, tout ce dont on a besoin, c’est d’un bon vieux film d’action, avec des flingues, des bastons, et Tom Hardy qui grogne dans l’ombre.

Ma Note : B

Un commentaire

  1. « Un film qui ne cherche pas à être autre chose que ce qu’il est », je suis pleinement de cet avis et heureux de voir Evans revenir à ses fondamentaux dans lesquels il excelle.
    Superbe critique, bravo.

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