DARKMAN (1990)

Sorti en 1990, Darkman n’est pas un film de super-héros comme les autres. Bien avant le boom des adaptations de comics, Sam Raimi, le génie derrière la trilogie Evil Dead, a forgé un anti-héros tragique et torturé, issu d’un concept original. Loin des capes et des justiciers vertueux, Peyton Westlake devient un monstre, une figure de vengeance désespérée, ce qui fait de Darkman une œuvre à part, qui préfigure les thèmes que Raimi explorera plus tard dans sa trilogie Spider-Man. Le film est une fusion de genres audacieuse, mêlant horreur, film noir et action pure, le tout avec l’esthétique survoltée et le sens du macabre propre à son réalisateur.

L’histoire de Darkman commence par une frustration. À la fin des années 1980, Sam Raimi, jeune cinéaste propulsé par le succès culte de Evil Dead II, rêve d’adapter The Shadow ou Batman. Mais les droits sont verrouillés, les studios frileux. Plutôt que de renoncer, Raimi décide de créer son propre héros. Il rédige une nouvelle d’une trentaine de pages, inspirée par les serials des années 30, les films de monstres classiques et les comics : le Fantôme de l’Opéra pour la défiguration et le drame, Batman pour l’obsession et le combat contre le crime, et L’Homme invisible pour le côté scientifique et la furtivité. Le scénario, co-écrit avec son frère Ivan Raimi, Chuck Pfarrer et Daniel Goldin, est un véritable terrain de jeu pour le réalisateur. Il y explore ses thèmes de prédilection : la monstruosité intérieure, la vengeance, et la fine ligne entre la justice et la folie. Le personnage de Peyton Westlake, scientifique défiguré en quête de vengeance, naît de ce mélange. Universal accepte de produire le film, avec un budget initial de 8 à 12 millions de dollars, qui grimpera à 14 millions. Le studio impose Liam Neeson (La Liste de Schindler, Taken) dans le rôle principal, refusant le choix initial de Raimi : son ami et acteur fétiche Bruce Campbell (Evil Dead, Bubba Ho-Tep). Le tournage est chaotique, les tensions nombreuses, mais le film sort en 1990 et rencontre un succès inattendu, rapportant près de 50 millions de dollars.

Ce qui frappe immédiatement dans Darkman, c’est son identité visuelle et narrative, profondément marquée par les influences de son créateur. Le film puise dans les figures tragiques du cinéma fantastique classique : le Fantôme de l’Opéra, Frankenstein, L’Homme invisible. Peyton Westlake, brûlé vif, errant dans les rues, masqué, est un monstre romantique, rongé par la douleur et la colère. Mais il est aussi un héros de comics, capable de se fabriquer des visages, de se fondre dans la foule, de frapper dans l’ombre. Ce mélange de pathos et de pulp donne au film une tonalité unique, à la fois mélodramatique et explosive. L’influence des serials est palpable : le rythme effréné, les cliffhangers, les méchants caricaturaux. On pense aussi à Robocop de Paul Verhoeven (Total Recall, Starship Troopers), autre film de super-héros sans comics, sorti trois ans plus tôt, qui partage avec Darkman une violence stylisée et une critique sociale sous-jacente (tous deux montrent la collusion entre crime organisé et entreprises). Mais là où Verhoeven adopte une ironie mordante, Raimi préfère l’excès émotionnel, le grotesque assumé, la tragédie baroque.

Darkman est une vitrine du style exubérant de Sam Raimi. Le réalisateur utilise une panoplie de techniques visuelles pour donner vie à l’instabilité psychologique de son héros. La caméra subjective, les « dutch angles« , les zooms rapides et les montages frénétiques créent une atmosphère de chaos et de confusion, où le spectateur est plongé dans la tête d’un homme qui perd lentement la raison. La séquence de la fuite de l’hôpital est un modèle du genre, avec la caméra qui tourbillonne autour de Peyton, capturant sa panique et son angoisse. Les scènes d’action sont un mélange de comique absurde et de violence brutale. Le combat dans l’usine est un véritable ballet chorégraphié, avec des câbles suspendus, des explosions et des chutes vertigineuses. Le film est une prouesse technique, en grande partie réalisée avec des effets pratiques, des miniatures et des prothèses. Raimi s’est inspiré des bandes dessinées pour ses cadrages et ses transitions, donnant au film un aspect visuel unique. Le recours à l’animation en stop-motion et aux miniatures pour la scène finale de l’explosion, est un hommage au cinéma de genre d’antan.

Esthétiquement, Darkman est un film de contrastes. Les décors oscillent entre le laboratoire high-tech et les ruelles crasseuses, les toits embrumés et les intérieurs art déco. Le choix des couleurs est volontairement excessif : rouges sang, bleus électriques, jaunes acides. Cette palette criarde évoque les comics des années 80, mais aussi les films de Mario Bava (Le Masque du démon, Danger : Diabolik). Le travail de Bill Pope (The Matrix, Spider-Man 2) sur Darkman mérite d’être mis en lumière, tant il contribue à l’identité visuelle singulière du film. À l’époque, Pope n’était pas encore le chef opérateur star que l’on retrouverait plus tard aux côtés des Wachowski , mais Darkman marque déjà une étape fondatrice dans sa carrière. Sa collaboration avec Sam Raimi sur ce projet est essentielle : ensemble, ils façonnent une esthétique visuelle qui fusionne le grotesque du cinéma d’horreur avec l’énergie cinétique des comics. Ce qui frappe dans la photographie de Pope, c’est sa capacité à créer une atmosphère à la fois expressionniste et urbaine. Il joue avec les ombres comme un peintre gothique, baignant les décors dans des contrastes violents, des éclairages obliques, des reflets inquiétants. Le laboratoire de Peyton, par exemple, est filmé comme une cathédrale de science déglinguée, où la lumière semble suinter des machines. Les scènes nocturnes, quant à elles, évoquent le film noir, avec leurs ruelles humides, leurs néons agressifs, leurs silhouettes fantomatiques. Mais Pope ne se contente pas de composer de beaux tableaux : il épouse le style frénétique de Raimi avec une caméra mobile, nerveuse, parfois délirante. Les travellings rapides, les zooms soudains, les plongées vertigineuses participent à cette sensation de chaos contrôlé. Il y a dans Darkman une énergie visuelle qui préfigure les envolées de Spider-Man 2, mais avec une rugosité plus brute, plus artisanale. Bill Pope injecte dans Darkman une texture visuelle qui transcende les limites du budget. Le costume de Darkman est une réussite : trench-coat noir, bandages sur le visage, chapeau à larges bords. Il évoque à la fois le Invisible Man et The Shadow, tout en conservant une allure de vigilante urbain. Le maquillage de Tony Gardner (Zombieland, 127 Heures) est impressionnant, notamment dans les scènes où le visage de Peyton se décompose. C’est une esthétique du grotesque, qui colle parfaitement au ton du film.

Le succès du film repose en grande partie sur l’interprétation de Liam Neeson dans le rôle-titre. Encore peu connu du grand public, Neeson se révèle ici comme un acteur d’une force brute et d’une vulnérabilité touchante. Il parvient à incarner à la fois le scientifique gentil et l’anti-héros torturé, souvent sans dialogue, uniquement par ses expressions faciales (ou du moins ce qu’il en reste derrière les bandages) et sa posture. Sa performance est d’autant plus remarquable qu’il a dû gérer les lourds maquillages et les prothèses conçues par l’artiste de FX Tony Gardner. Ce rôle a été un tremplin pour sa carrière, lui ouvrant les portes de films plus ambitieux, comme La Liste de Schindler. Frances McDormand, alors compagne de Raimi et future star du cinéma indépendant, incarne Julie Hastings. Son rôle est celui d’une femme en quête de vérité, partagée entre l’amour qu’elle a pour Peyton et la peur que lui inspire Darkman. Son jeu apporte une profondeur émotionnelle et une humanité à un récit qui aurait pu se contenter du spectacle. L’alchimie entre Neeson et McDormand est palpable, et leurs scènes d’amour perdu sont le cœur du film. Face à lui, Larry Drake incarne l’antagoniste Robert G. Durant avec une froideur et un sadisme mémorables. Loin d’être un méchant grandiloquent, Durant est un criminel pragmatique, dont l’unique fantaisie est de collectionner les doigts de ses victimes. Cette petite touche de psychose, ajoutée à l’interprétation calme et calculatrice de Drake, en fait un méchant vraiment crédible et menaçant. Leur confrontation est l’épine dorsale du film, un jeu de chat et de la souris où le prédateur et la proie changent de rôle en permanence.

Le montage, signé David Stiven (The Evil Dead, Crimewave), épouse parfaitement le style frénétique de Raimi. Les scènes d’action sont découpées avec une précision chirurgicale, alternant plans larges et gros plans, ralentis et accélérés. Le rythme est soutenu, parfois trop : certaines transitions sont abruptes, certaines scènes semblent expédiées. Mais cette nervosité participe de l’identité du film. Darkman ne cherche pas la fluidité, mais l’impact. Il veut frapper, surprendre, déranger. Et dans ce registre, le montage est efficace, notamment dans les scènes de poursuite ou les hallucinations de Peyton.

La musique de Danny Elfman (Batman, Edward aux mains d’argent) est un élément clé de l’atmosphère du film. Dès les premières notes, on retrouve sa patte : orchestrations gothiques, motifs répétitifs, crescendos dramatiques. Le thème principal, sombre et lyrique, évoque à la fois la grandeur perdue du héros et sa descente aux enfers. Elfman accompagne chaque scène avec justesse, soulignant la tension, la mélancolie, la folie. Sa partition donne au film une dimension opératique, renforçant son lien avec les Universal Monsters. C’est une musique qui ne cherche pas la discrétion, mais l’emphase, et qui participe pleinement à l’expérience sensorielle du film.

À sa sortie, Darkman est un ovni. Trop violent pour les enfants, trop fantastique pour les amateurs de thrillers, trop pulp pour les critiques. Pourtant, il préfigure toute une génération de films de super-héros « alternatifs » : Spawn, Blade, The Crow. Il montre qu’on peut créer un héros original, sans licence, et lui donner une mythologie propre. Dans la filmographie de Sam Raimi, Darkman est une étape charnière. Il marque son passage du cinéma indépendant au studio, tout en conservant son style personnel. Il annonce ses Spider-Man, mais avec une liberté plus grande, une noirceur plus assumée. Avec le recul, ou peut-être est-ce la nostalgie, on peut affirmer que Darkman possède une aura que les que ses Spider-Man de Sam Raimi n’ont jamais vraiment égalée, malgré leur succès colossal. Peut-être est-ce parce que Darkman est plus intime, plus viscéral, plus libre. Là où Spider-Man obéit aux codes du blockbuster moderne, Darkman explose les cadres, expérimente, trébuche parfois, mais ne cesse jamais d’être profondément singulier.

Conclusion : Darkman n’est pas seulement un film d’action ou un film de super-héros. C’est une œuvre d’auteur, un film de genre unique, où la folie est une source de pouvoir et la vengeance une voie de perdition. Sam Raimi y a fusionné ses obsessions visuelles et narratives pour créer un anti-héros à la fois terrifiant et bouleversant. C’est cette originalité, cette audace et cette sincérité qui font de Darkman un film incontournable et un classique du cinéma de genre des années 90, un film qui a osé s’aventurer là où les autres ne le faisaient pas, prouvant que même sans une bande dessinée pour s’appuyer, un grand réalisateur peut créer un mythe.

Ma Note : A-

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