
Loin d’être un matériau naturellement adapté à une tonalité aussi sombre et tragique, Zack Snyder’s Justice League impose néanmoins une vision cohérente et assumée, plongeant l’univers DC dans une atmosphère de Crépuscule des Dieux où le destin des héros se mêle à une dramaturgie intense. Si cette approche peut sembler en décalage avec l’esprit plus lumineux de la Justice League originelle, elle permet à Zack Snyder de restaurer son projet dans toute son ampleur, délivrant une conclusion bien plus satisfaisante à sa trilogie super héroïque. Contrairement à la version hybride sortie en salles, édulcorée et déséquilibrée, cette édition rétablit une fluidité narrative et une profondeur qui donnent enfin à chaque personnage son moment de gloire. Dans un spectacle à la fois grandiose et mélancolique, Snyder boucle son cycle avec une gravité inédite, imposant une empreinte indélébile sur l’univers cinématographique DC.
L’histoire chaotique de ce film est le reflet des tourments de son créateur et des errances stratégiques de Warner Bros. Le studio, lancé dans une course effrénée pour bâtir un univers étendu – le DCEU – capable de rivaliser avec le MCU de Marvel Studios, a longtemps semblé chasser sa propre queue, modifiant sa boussole artistique au gré des réactions critiques et des performances commerciales. Le tournage de Justice League avait ainsi débuté dans la foulée de Batman v Superman: Dawn of Justice, un film au ton délibérément sombre et philosophique qui avait divisé. Avant même que le succès critique et public de Wonder Woman ne prouve la viabilité d’une approche plus légère, la machine était déjà en marche, avec une équipe – Zack Snyder, le scénariste Chris Terrio – fondamentalement alignée sur une vision tragique et mythologique. La tragédie personnelle qui a frappé Snyder, le contraint à quitter le projet, a offert à Warner Bros. l’opportunité de reprendre le contrôle en engageant Joss Whedon, l’architecte tonique des Avengers, pour réécrire, retourner et remonter une grande partie du film. Le résultat, en 2017, fut un objet cinématographique schizophrène, un « film Frankenstein » comme le qualifièrent de nombreux commentaires, dépourvu de colonne vertébrale narrative et esthétique. Le scénario de Chris Terrio, déjà à la manœuvre sur Batman v Superman, y était rendu à la fois simpliste et confus, les motivations du vilain Steppenwolf étant obscures et les relations entre les membres de l’équipe, à l’exception notable de celles entre Batman et Wonder Woman, semblaient forcées et maladroites. Les personnalités des nouveaux venus étaient souvent en conflit avec leur essence des comics, Aquaman étant réduit à un guerrier ombrageux à la Wolverine et The Flash d’Ezra Miller calqué sur un Peter Parker maladroit et particulièrement agaçant. Même la présence de Ben Affleck en Batman, pourtant visuellement si réussie, paraissait éteinte dans cette version aseptisée.
La sortie de Zack Snyder’s Justice League en 2021 sur HBO Max incarne une résurrection artistique aussi inattendue que radicale. Plus qu’une simple version longue, ce « Snyder Cut » est un réassemblage complet, un manifeste esthétique et narratif qui rétablit la cohérence interne brisée du film de 2017. Snyder, bénéficiant d’un budget supplémentaire et d’une liberté retrouvée, est reparti du matériau existant pour le retravailler en profondeur : nouveaux effets visuels, remontage, rescoring complet de la bande-son de Junkie XL, et même quelques reshoots mineurs. Le film, structuré en six chapitres au titre évocateur, adopte délibérément un rythme d’épopée, déployant son récit sur près de quatre heures. Cette durée n’est pas une indulgence, mais la condition nécessaire pour explorer la dimension mythologique de l’histoire et la psyché de ses personnages. Le choix formel le plus frappant, le format d’image en 4:3, renforce cette ambition : il cadre les héros comme des icônes statuaires, des figures verticales dominant un cadre quasi sacré, accentuant leur stature de demi-dieux et le poids moral qui les accable. La mise en scène de Snyder retrouve ici toute sa puissance : plans larges et majestueux, ralentis contemplatifs, usage dramatique des ombres et d’une violence plus graphique. L’influence de récits bibliques et mythologiques est palpable, transformant la quête des héros en une gestuelle tragique où le doute et le sacrifice priment sur la légèreté.
Cette restauration artistique permet notamment une réhabilitation complète des personnages, en particulier de Victor Stone / Cyborg, interprété par Ray Fisher. Dans la version de 2017, son arc était tronqué, réduisant le personnage à une fonction narrative. Ici, il devient le cœur émotionnel et philosophique du film. Son histoire, celle d’un athlète prometteur brisé et reconstruit en une divinité technologique par son père, Silas Stone, est longuement développée, explorant des thèmes de deuil, d’identité et de rédemption avec une gravité inattendue. La relation complexe avec son père, entre ressentiment et amour filial, est dépeinte avec une sensibilité rare pour le genre. La scène où il utilise ses pouvoirs pour aider financièrement une mère célibataire est l’une des plus touchantes du film, humanisant ce qui n’était qu’un amas de technologie dans la version précédente. De même, The Flash gagne en profondeur ; si l’interprétation d’Ezra Miller conserve une certaine nervosité juvénile, ses scènes, notamment celle où il explore ses pouvoirs en sauvant Iris West, acquièrent une dimension poétique et une importance narrative cruciale pour le climax. Son moment de gloire lors de la résurrection de Superman, où il doit dépasser la vitesse de la lumière pour créer un arc chronal, est porté par une tension et une beauté visuelle qui en font l’un des points d’orgue du film. Arthur Curry / Aquaman, bien que toujours incarné avec une sauvagerie charismatique par Jason Momoa, voit son royaume d’Atlantis et ses conflits dynastiques intégrés de manière plus organique, le libérant de la simple fonction de « brute cool ». Ses interactions avec Mera et Vulko ajoutent des couches politiques et historiques à son personnage, préparant le terrain pour son propre film tout en enrichissant la tapisserie narrative de l’ensemble.
La transformation la plus spectaculaire concerne sans conteste le personnage antagoniste, Steppenwolf. Dans la version de 2017, il n’était qu’une entité générique, un conquérant interstellaire aux motivations floues et au design terne. Le Snyder Cut opère une métamorphose totale, faisant de lui l’un des antagonistes les plus complexes et tragiques du genre super-héroïque. Son design est entièrement repensé : son armure n’est plus un simple costume métallique mais une carapace vivante, biomécanique, hérissée de milliers de pointes mobiles qui réagissent à son état émotionnel, lui donnant une apparence à la fois organique et démoniaque. Chaque épine semble être une extension de son anxiété et de sa rage. Visuellement, il évoque désormais une créature lovecraftienne, une abomination venue d’un autre âge cosmique. Mais c’est dans sa psyché que le changement est le plus profond. Steppenwolf n’est plus motivé par une soif de pouvoir simpliste, mais par un désir désespéré de rédemption. Il est un général déchu d’Apokolips, exilé pour avoir autrefois trahi Darkseid, et condamné à conquérir des mondes pour espérer retrouver la faveur de son maître. Cette quête désespérée donne à ses actions une dimension pathétique. Ses dialogues avec DeSaad, où il supplie presque pour une chance de revenir, le montrent comme un pion impuissant dans un jeu cosmique bien plus grand que lui. La scène où il s’incline devant la transmission holographique de Darkseid est chargée d’une peur palpable. Sa fin est à la mesure de cette construction tragique : après sa défaite, il n’est pas simplement vaincu, mais décapité par Wonder Woman, et sa tête est renvoyée via un Boom Tube aux pieds de Darkseid comme un ultime message de son échec. Cette mort ritualisée souligne qu’il n’était jamais qu’un serviteur jetable dans la machination d’un dieu obscur, achevant de faire de lui une figure shakespearienne, piégée par sa propre loyauté et son ambition.
La restauration de la mythologie des New Gods va de pair avec cette élévation de Steppenwolf. La séquence de la « Leçon d’Histoire », considérablement développée, montre que ce n’est pas Steppenwolf qui mena l’invasion terrestre primitive, mais Darkseid lui-même, alors connu sous le nom d’Uxas. Cette révélation donne un poids considérable à l’enjeu actuel. La Terre n’est pas une planète quelconque, mais le lieu où Darkseid a subi sa première et unique défaite, et où il a découvert l’existence de l’Équation de l’Anti-Vie. La quête des Boîtes Mères devient ainsi une vengeance personnelle pour Darkseid et une reconquête du graal qui lui assurera la domination universelle. La présence de Darkseid est rendue tangible et menaçante. Physiquement imposant, doté d’une voix caverneuse et d’une aura de tyrannie absolue, il incarne la menace ultime vers laquelle tendait toute la trilogie de Snyder. Ses courtes apparitions, que ce soit dans les flashbacks ou dans le présent, suffisent à établir sa stature de dieu maléfique, dont Steppenwolf n’est que l’avant-garde terrifiée.
Au-delà de la trame principale, Zack Snyder’s Justice League s’enrichit de séquences additionnelles cruciales qui élargissent l’univers et approfondissent ses thèmes. L’apparition la plus marquante est sans doute celle du Joker de Jared Leto. Dans une séquence onirique et cauchemardesque se déroulant dans le « Knightmare », Batman et son équipe de résistants, dont Cyborg, Flash, Mera et Deathstroke, affrontent un monde post-apocalyptique régi par Darkseid. C’est dans ce paysage de cendres que Batman doit s’entretenir avec le Joker. Le Clown Prince du Crime taquine Batman sur son passé, évoquant de manière à peine voilée la mort de Robin – « Comment avez-vous choisi le parent à adopter ? Le mauvais ? » – et se moquant de son incapacité à sauver ceux qu’il aime. Le « nous vivons dans une société » de Leto est ici repris et transformé en une réplique bien plus cynique et désespérée. Cette scène sert de confrontation cathartique entre les deux ennemis jurés, résumant toute la folie et la tragédie de leur relation. C’est la seule fois où Ben Affleck et Jared Leto partagent l’écran, rappelant que même face à la fin du monde, le duel entre le Chevalier Noir et le Joker reste au cœur de la mythologie Batman.
L’autre ajout significatif est celui de Martian Manhunter. Présenté sous les traits du Général Swanwick – un rôle tenu par Harry Lennix depuis Man of Steel –, il se révèle à la fin du film, d’abord à Bruce Wayne sous la forme de Martha Kent, puis dans sa forme martienne véritable. Bien que son inclusion soit plus brève et ait été sujette à débat quant à son intégration narrative, elle revêt une importance symbolique considérable. Sa conversation avec Bruce Wayne agit comme une forme de bénédiction et de validation de la mission de la Ligue. En affirmant que l’humanité est prête pour un tel rassemblement, J’onn J’onzz scelle l’avènement de l’Âge des Héros et ouvre la voie à des aventures cosmiques futures. Sa présence sert de pont entre le monde des hommes et les confins de l’univers, rappelant que la Terre n’est pas seule dans sa lutte contre les ténèbres. Bien que certains aient pu trouver son apparition tardive et un peu forcée, elle n’en participe pas moins à la volonté de Snyder de construire un univers dense et interconnecté, peuplé de figures légendaires.
La partition de Tom Holkenborg (Junkie XL) joue un rôle fondamental dans l’établissement de cette tonalité unique. Recommencée de zéro pour cette version, la bande-son est une œuvre à part entière, mêlant orchestre et éléments électroniques pour créer une ambiance à la fois épique et mélancolique. Les percussions profondes et les leitmotivs distincts pour chaque héros soutiennent la structure chapitrée du film, renforçant la solennité des moments introspectifs et la frénésie des séquences d’action. Le thème de The Flash, avec ses synthétiseurs aériens et ses rythmes nerveux, capture son essence de vitesse et de jeunesse. Celui de Cyborg, plus sombre, électronique et dissonant, reflète sa douleur et sa nature hybride, avant de se transformer en un motif plus héroïque et orchestral lors de son acceptation. Le thème principal de la Ligue, loin d’être un hymne triomphal, est empreint d’une gravité qui souligne le fardeau que représente l’héroïsme dans l’univers de Snyder. Cette approche musicale s’accorde parfaitement avec la photographie et le montage, créant une immersion totale dans un monde où la victoire se paie au prix de sacrifices et de traumatismes.
Dans la filmographie de Zack Snyder, ce film occupe une place particulière : celle de l’achèvement, du manifeste ultime. Il constitue le troisième volet d’une trilogie inachevée commencée avec Man of Steel et poursuivie avec Batman v Superman: Dawn of Justice, en restaurant la continuité thématique et visuelle de cet arc. C’est l’expression la plus pure et la plus assumée de sa vision, un « film d’auteur de super-héros » où la forme est entièrement au service d’une idée directrice : explorer la notion de divinité dans un monde moderne en crise. L’épilogue du « Knightmare », avec son équipe de héros marchant vers un avenir incertain, est à la fois une conclusion et une ouverture sur des potentialités narratives que nous ne verrons probablement jamais. Le mouvement #ReleaseTheSnyderCut, phénomène culturel et métacinématographique sans précédent, fait désormais partie intégrante de l’œuvre, témoignant d’un dialogue nouveau entre un créateur et son public.
Conclusion : Zack Snyder’s Justice League est une œuvre à part entière, une épopée sombre et mélancolique qui assume pleinement son statut de tragédie super-héroïque. En restaurant la profondeur des personnages, la cohérence du récit et la puissance d’une mise en scène ambitieuse, Zack Snyder ne se contente pas de livrer une version supérieure de son film ; il offre une conclusion cohérente à son cycle, et impose une vision artistique singulière dans le paysage souvent standardisé du cinéma de super-héros. Même à contre-courant de l’esprit originel de ses personnages, Zack Snyder’s Justice League restera comme le testament , à la fois tombeau et renaissance d’un projet d’un réalisateur qui aura, contre vents et marées, imposé sa vision forte : un crépuscule des dieux moderne.