[TV] WONDER MAN – Saison 1 (2026) 

Alors que le genre super-héroïque semble s’essouffler sous le poids de sa propre mythologie et de ses enjeux cosmiques, la série Wonder Man, supervisée par Destin Daniel Cretton, surgit là où on ne l’attendait plus et ose proposer quelque chose de radicalement différent : une comédie dramatique intimiste sur la précarité artistique, l’imposture hollywoodienne et la difficulté d’être soi-même. Plus proche de The Studio que de The Avengers, Wonder Man est une série Marvel conçue contre la logique Marvel, un projet qui se glisse dans les marges du MCU pour y raconter une histoire résolument humaine.

Le cœur battant de Wonder Man réside dans la performance exceptionnelle de Yahya Abdul-Mateen II, qui incarne Simon Williams avec une nuance et une vulnérabilité rares dans l’univers Marvel. Son jeu est une équation complexe entre intensité et vulnérabilité. Il interprète un acteur adepte du « Method Acting« , traitant chaque audition comme une question de vie ou de mort, ce qui apporte une dimension tragi-comique immédiate. Abdul-Mateen II réussit l’exploit de rendre Simon crédible dans trois registres simultanés : l’aspirant acteur maladroit, l’homme en quête de reconnaissance, et le futur super-héros encore mal à l’aise avec son propre potentiel. Sa capacité à jouer la comédie sans forcer le gag, avec un naturel et un timing impeccables, transforme Simon Williams en protagoniste profondément adulte, vulnérable, presque « indépendant », aux antipodes des archétypes habituels du MCU. Ce qui rend son personnage si attachant, c’est justement qu’il est avant tout humain avant d’être héroïque. Simon est un homme dont le talent est un fardeau, dont les pouvoirs surhumains constituent paradoxalement un handicap dans la poursuite de son rêve : devenir acteur. Sa copine le quitte au début de la série précisément parce qu’il ne parvient pas à s’ouvrir à elle, prisonnier du secret de ses capacités extraordinaires. Cette quête artistique, encouragée autrefois par son père qui avait décelé son talent, l’a progressivement fermé aux autres. L’ironie tragique de son parcours culmine lorsque, ayant enfin atteint la reconnaissance tant désirée, il sacrifie tout pour utiliser ses pouvoirs et aider un ami. Face à lui, Ben Kingsley livre une performance absolument délicieuse en Trevor Slattery, oscillant avec maestria entre autodérision, mélancolie et absurdité. Le personnage, apparu initialement dans Iron Man 3 puis dans Shang-Chi (réalisé justement par Destin Daniel Cretton qui supervise le show), est enfin pleinement exploité, en quelque sorte réhabilité. Trevor devient bien plus qu’un gimmick comique : c’est un mentor raté, un survivant du système hollywoodien qui en fait une figure presque tragique. Ben Kingsley oscille entre autodérision, mélancolie et absurdité. Totalement libre dans son jeu, donne l’impression de s’amuser autant que le spectateur, tout en évitant soigneusement le piège de la simple caricature. Il apporte une réelle mélancolie à ce clown vieillissant, à la fois absurde et touchant. Si les deux acteurs brillent individuellement, ce qui fait véritablement la différence, c’est qu’ils sont encore meilleurs ensemble. Leur relation constitue le cœur émotionnel de la série, une dynamique qui fonctionne sur plusieurs niveaux : rapport de mentor à élève, solidarité entre acteurs ratés, duo comique façon « buddy movie« . Leur alchimie spontanée et sincère transforme leurs échanges verbaux en meilleures scènes de la série. Cette « bromance » improbable rappelle volontairement les films de copains des années 70 – ils se rencontrent d’ailleurs lors d’une séance de Macadam Cowboy – et leur relation évolue magnifiquement d’un rapport professionnel à une amitié sincère et touchante. C’est ce duo qui rend la série mémorable, bien plus que l’intrigue super-héroïque elle-même.

Dirigée par Destin Daniel Cretton, la série adopte délibérément un style « indie drama » qui privilégie les plans intimes et les décors réels plutôt que les fonds verts omniprésents dans les productions Marvel habituelles. La réalisation est volontairement discrète, au service des acteurs et des situations plutôt que de la démonstration visuelle. Les scènes de dialogues sont souvent filmées de manière rapprochée, renforçant la proximité émotionnelle et l’aspect « coulisses d’Hollywood ». Ce choix de mise en scène, assumé et parfaitement cohérent avec le propos, évite systématiquement la surenchère visuelle. Là où le MCU héroïse, Wonder Man banalise. Les héros vivent dans les mêmes bureaux, les mêmes appartements, les mêmes salles d’attente que tout le monde, revenant ainsi aux fondements qui ont fait le succès des Marvel Comics face au rival DC et ses héros divinisés. Wonder Man est une série qui fait confiance à ses scènes, pas à ses effets. Caméra discrète, peu d’effets démonstratifs, décors quotidiens : la série refuse délibérément le langage du mythe. La photographie d’Armando Salas mérite une mention spéciale. Très éloignée du « lisseur » habituel du MCU, elle capture avec brio l’esthétique de Los Angeles, passant du glamour des villas de Bel-Air à la mélancolie des studios de répétition poussiéreux. L’image est chaleureuse, parfois légèrement désaturée, évoquant parfaitement la routine des castings, les studios et l’envers du décor hollywoodien. Le cadre urbain est utilisé comme espace banal, non idéalisé, renforçant la satire sociale par sa crudité. L’esthétique sert systématiquement le réalisme émotionnel plutôt que le spectaculaire.

Au milieu de cette exploration intimiste d’Hollywood, l’épisode 4, intitulé « Doorman », surgit comme un coup de génie qui approfondit l’univers sans briser l’élan narratif. Ce « one-shot » presque dépourvu des deux héros principaux représente une rupture stylistique totale impressionne par son ambition formelle. L’épisode raconte l’histoire tragique de DeMarr Davis, un portier qui acquiert le pouvoir de transformer son corps en portail et devient brièvement une célébrité hollywoodienne avant de causer accidentellement la mort de l’acteur Josh Gad. Cet incident conduit à la création de la « Doorman Clause », une loi interdisant aux super-héros de travailler dans le cinéma, ce qui explique rétroactivement pourquoi Simon Williams doit dissimuler ses pouvoirs. Cet épisode flashback révèle ainsi l’une des règles fondamentales de l’univers de Wonder Man. Réalisé par Destin Daniel Cretton, « Doorman » adopte un style proche du cinéma de genre des années 70. Cette fable noire brille par ses choix techniques audacieux : les portails créés par Doorman ne sont pas les cercles de feu familiers du Docteur Strange, mais des vides noirs absolus qui aspirent la lumière, évoquant le troublant Under the Skin. Le ton est résolument « mélancolique-absurde », basculant sans prévenir du drame social à la comédie grinçante, notamment lors des scènes avec Josh Gad, créant un inconfort permanent pour le spectateur. La scène finale de l’accident est filmée en un seul plan-séquence de trois minutes, où la tension monte uniquement par le jeu d’acteur et le silence, avant que le pouvoir de Doorman ne brise littéralement le cadre de l’image. Cet épisode fonctionne comme une mise en abyme parfaite : il parle de l’impossibilité pour les êtres extraordinaires de s’intégrer dans une industrie fondée sur l’illusion contrôlée, tout en démontrant par sa propre audace formelle que la série elle-même est prête à prendre des risques narratifs considérables.

Wonder Man est fondamentalement plus proche d’une comédie dramatique hollywoodienne que d’un show de super-héros classique. On pourrait rapprocher la série de l’excellente The Studio : la satire hollywoodienne y est, de façon surprenante, douce-amère plutôt que grossièrement comique. Le ton est ironique sans être cruel, introspectif mais léger. La satire est fine, affectueuse et lucide, décrivant la précarité des acteurs, l’absurdité des castings, l’illusion du succès, les ego et les compromissions. La série se moque sans mépris, en montrant aussi la fragilité humaine derrière le système. Pas de cynisme, mais une tristesse douce face à un système absurde. D’où ce ton mélancolique, chaleureux, parfois résigné, mais jamais cruel. C’est une satire plus empathique que corrosive, ce qui la rend accessible et touchante. L’écriture est « méta » mais accessible, jouant avec les codes Marvel sans mépris ni cynisme. On est frappé par la multiplicité des références culturelles qui ne se limitent pas aux « easter-eggs » du comic book. Les arcs émotionnels sont simples mais lisibles, ce qui renforce l’accessibilité. Les dialogues ont un rythme naturel et privilégient l’humour de situation plutôt que les punchlines forcées. Les personnages principaux sont cohérents, incarnés et attachants. Même quand certains seconds rôles sont plus esquissés, ils servent efficacement la satire – comme le réalisateur Von Kovac joué par Zlatko Burić – le parcours de Simon et le regard critique sur l’industrie. On s’attache à Simon non pas comme super-héros, mais comme un homme qui a peur de se montrer tel qu’il est. La série prend également le temps de dépeindre avec chaleur et authenticité une communauté haïtienne, ajoutant une dimension culturelle bienvenue. Elle prend le temps de laisser exister ses personnages, sans les réduire à des fonctions narratives. Cette approche « hangout show » – série où l’on traîne avec les personnages – fonctionne merveilleusement. Wonder Man n’est pas seulement une bonne série qu’on suit pour sa résolution, mais aussi pour passer un excellent moment en compagnie de ses personnages. Les guest stars sont parfaitement intégrées, jamais gratuites.

La présence d’ingrédients super-héroïques est mesurée et intelligente. Ils sont parfaitement déployés, servant de piment à l’histoire. Pour les fans de comics, Wonder Man est un trésor de clins d’œil savamment dosés. Le film que tourne Simon Williams le montre avec le costume culte de 1985 (époque West Coast Avengers), et lors d’une avant-première, il arbore la veste rouge « safari » et les lunettes iconiques. Quand au costume qu’il arbore dans son propre film c’est une transposition « comic accurate » parfaite de son look actuel. La tension avec son frère, Eric Williams, préfigure son destin de super-vilain sous l’identité du Grim Reaper. Même ses origines haïtiennes sont un hommage subtil au lore du personnage, lié historiquement au vaudou et à la résurrection. Le personnage de Doorman, sur lequel est centré l’extraordinaire quatrième épisode, est historiquement un membre des Great Lake Avengers, cette équipe de héros ratés. La série y fait allusion en le montrant répondre à une annonce de Mr. Immortal, aperçu dans She-Hulk. Le logo de l’entreprise Roxxon apparaît sur les lieux de l’accident de Doorman, liant ses pouvoirs à la Darkforce. Mais la force de la série est de ne jamais rendre ces références obligatoires. Elles sont une couche de plaisir supplémentaire, jamais un frein. La force de la série est de ne jamais rendre ces références obligatoires pour comprendre l’intrigue. Elles agissent comme une couche supplémentaire de plaisir pour les fans de longue date, sans jamais perdre le spectateur occasionnel. La série « comprend » l’essence de Simon Williams : un homme dont le talent est un fardeau.

Wonder Man adopte un rythme posé mais maîtrisé, qui laisse respirer les personnages. Les épisodes sont fluides, sans sensation de remplissage artificiel. Le choix de ralentir l’action est une façon délibérée de se démarquer du MCU en installant une ambiance qui privilégie l’évolution émotionnelle. Le refus de l’action excessive est un choix assumé qui apporte un souffle nouveau dans un univers cinématographique souvent accusé de privilégier le spectacle à la substance. Dans un genre obsédé par l’urgence et l’escalade, Wonder Man ose raconter quelque chose dans la stagnation. C’est aussi une série sur cet entre-deux entre le rêve et le succès, le moment où rien ne se passe… mais où tout se joue intérieurement. Wonder Man est une série Marvel pensée contre la logique Marvel mais elle ne cherche pas à déconstruire le MCU de façon agressive comme The Boys, ni à en détourner les codes par le concept comme WandaVision, mais à se glisser dans ses marges, là où le spectaculaire n’est plus central. Elle pose la question de savoir si être un super-héros est vraiment la partie la plus intéressante d’une vie. Pour Simon Williams, ses pouvoirs sont un handicap, un frein à son rêve de comédien. C’est très volontairement à contre-emploi du récit initiatique classique : pas de moment « origin story » héroïque, pas de glorification immédiate, mais une tension permanente entre ce qu’il est et ce qu’il veut devenir. Wonder Man semble être une réponse directe à la « super-hero fatigue » qui frappe le genre depuis quelques années. En refusant l’escalade spectaculaire, en privilégiant l’intime au cosmique, la série propose un antidote bienvenu à la surenchère habituelle.

Conclusion : Wonder Man est une série plus adulte que spectaculaire, portée par un duo d’acteurs exceptionnellement bien accordé, dotée d’une satire d’Hollywood sincère et humaine, et capable d’exister en marge du MCU sans le renier. C’est l’une des tentatives les plus sincères et personnelles du Marvel Cinematic Universe, une proposition artistique qui prouve que l’univers Marvel peut encore surprendre en se contraignant plutôt qu’en se déployant. Wonder Man n’est pas une révolution, mais une évolution nécessaire : la preuve que le MCU peut encore se réinventer en revenant à ses fondamentaux – des personnages imparfaits cherchant leur place dans un monde qui ne les comprend pas toujours.

Ma Note : A

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