
Adaptation du comic book The Hands of Shang-Chi: Master of Kung-Fu créé par Steve Englehart et Jim Starlin un titre conçu pour surfer sur la popularité phénoménale des films d’arts martiaux dans les années 1970, portée par Bruce Lee et la série Kung-Fu , Shang-Chi figure parmi les projets les plus anciens de Marvel. Ces aventures semblaient en effet les plus aisées à porter à l’écran avec un budget modéré. Mais le triomphe ultérieur du MCU, combiné à des contraintes de droits et au contenu de certains comics, a retardé la venue du personnage au cinéma. Les responsables éditoriaux de l’époque avaient acheté les droits de Fu Manchu, génie du mal créé par Sax Rohmer, pour enrichir la mythologie du héros en faisant du criminel le propre père de Shang-Chi. Marvel ayant perdu ces droits, et la figure de Fu Manchu étant aujourd’hui perçue comme franchement raciste, un important travail de réécriture s’imposait. Profitant d’une Phase 4 qui ouvre la porte à des personnages plus obscurs (Les Éternels) et à davantage de diversité, Shang-Chi arrive enfin sur grand écran. La réalisation est confiée à Destin Daniel Cretton (Short Term 12, Le Château de verre deux films avec Brie Larson , La Voie de la justice), qui co-signe le scénario avec Andrew Lanham et Dave Callaham (Retour à Zombieland,, Mortal Kombat). S’appuyant sur un casting majoritairement asiatique, le projet affiche l’ambition de devenir pour cette communauté ce que Black Panther fut pour la communauté afro-américaine. Contre toute attente, en mariant cinquante ans de cinéma d’action de Hong Kong à la formule rodée des origin stories du MCU, Shang-Chi et la Légende des Dix Anneaux aboutit à un résultat particulièrement satisfaisant. Le film s’ouvre à San Francisco aux côtés de Shang-Chi, qui se fait appeler Shaun (Simu Liu), et de sa meilleure amie Katy (Awkwafina). Tous deux s’épanouissent dans leur quotidien de voituriers pour un grand hôtel, enchaînant les soirées karaoké jusqu’à l’aube. Mais lorsque « Shaun » est agressé dans un bus par une escouade d’assassins venus lui arracher le pendentif offert par sa défunte mère, Jiang Li (Fala Chen), il est contraint de se défendre. Ce combat spectaculaire révèle sa véritable identité : il est le fils prodigue d’un super-vilain millénaire. Connu dans les comics sous le nom du Mandarin, ce personnage bénéficie ici d’une réécriture plus respectueuse sous les traits de Tony Leung, légende du cinéma de Hong Kong, qui rejoint la longue liste des figures paternelles toxiques du MCU. De nouveau à la tête de la redoutable organisation des Dix Anneaux depuis la mort de son épouse bien-aimée, Wenwu souhaite réunir sa progéniture : Shang-Chi, entraîné dès le plus jeune âge pour prendre sa succession, et sa sœur Xialing (Meng’er Zhang). Accompagné de Katy, Shang-Chi s’envole vers Macao pour avertir Xialing qu’elle constitue la prochaine cible. Ils la retrouvent à la tête d’un club de combats clandestins perché au sommet d’un gratte-ciel en construction, où Shang-Chi doit l’affronter sur le ring avant d’être capturé par les hommes de Wenwu. La confrontation entre le héros et son père devient alors inévitable, ce dernier étant prêt à déchaîner des forces obscures pour libérer son épouse qu’il croit toujours en vie.

Shang-Chi et la Légende des Dix Anneaux s’appuie sur la tradition des films d’arts martiaux asiatiques des années 1970, remise au goût du jour grâce aux effets visuels des productions de super-héros contemporaines. On y retrouve, dans la narration comme dans les décors, des échos allant des œuvres de la Shaw Brothers aux fresques de Zhang Yimou, en passant par le cinéma de Tsui Hark. Le film offre ainsi aux non-initiés un premier aperçu stimulant du genre, dont les influences seront réjouissantes à explorer lors de futurs visionnages. L’action s’impose comme la meilleure vue dans le MCU depuis Captain America : Le Soldat de l’hiver. Il est particulièrement rafraîchissant de constater une si grande proportion de cascades « réelles », qui tranchent avec l’action en images de synthèse (même si la CGI reste massivement présente, blockbuster Marvel oblige). La chorégraphie est de premier ordre, faisant varier les styles de combat du plus brutal — la violence sanglante en moins — au plus élégant et poétique. La scène du bus, très mise en avant par le marketing et survenant tôt dans le récit, s’avère fantastique, tout comme l’affrontement sur les échafaudages d’un gratte-ciel, qui évoque directement le cinéma de Jackie Chan. Shang-Chi constitue d’ailleurs la dernière contribution du chorégraphe Brad Allan (Kingsman, Scott Pilgrim), protégé de Jackie Chan décédé le 7 août 2021. Officieusement directeur de la seconde équipe, il a su insuffler toute l’authenticité de l’action hongkongaise à cette superproduction américaine. Avec le réalisateur Destin Daniel Cretton, Allan veille à ce que le spectateur ne perde jamais la lisibilité de la scène, la géographie de l’espace ou la position relative des personnages, qu’il s’agisse d’un corps-à-corps dans un bus ou d’une bataille d’envergure. Le choix de comédiens capables d’exécuter une grande partie de leurs propres cascades évite ainsi les coupes intempestives destinées à masquer les doublures, garantissant une fluidité remarquable. Enfin, après les séquences de Macao, le métrage prend une direction inattendue et soigneusement cachée par la promotion : en s’imprégnant de wuxiapian et de pure fantasy, l’intrigue se peuple de créatures fantastiques issues du folklore asiatique, évoquant par moments le meilleur de l’animation japonaise.

Le trio de scénaristes s’efforce de bâtir un personnage étoffé plutôt qu’un simple pastiche des icônes des arts martiaux : Shang-Chi est responsable, respectueux, charmant et insouciant, tout en restant déchiré entre le besoin de tracer sa propre voie et le respect des traditions familiales. Ces thématiques trouvent un écho particulier chez les Américains d’origine asiatique, apportant au film un sous-texte culturel précieux. Comme beaucoup de héros Marvel, le personnage aspire à une vie ordinaire avant d’être poussé vers la responsabilité super-héroïque. Mais Shang-Chi cherche avant tout un équilibre entre la soif de pouvoir de son père et la quête d’harmonie de sa mère, un équilibre qu’il atteindra lorsque le personnage incarné par Michelle Yeoh lui enseignera des techniques de combat unissant les philosophies de ses deux parents. Dans la tradition de ses débuts comme lorsqu’il confia Thor à Chris Hemsworth , Marvel Studios attribue le rôle-titre à un acteur canadien peu connu, Simu Liu. Si ce dernier est loin d’avoir le charisme d’un Chris Hemsworth ou d’un Chadwick Boseman, il se montre très convaincant en type ordinaire et retransmet avec justesse le tiraillement de son personnage, tandis que ses réelles compétences de combattant renforcent sa performance. Par chance, Shang-Chi et la Légende des Dix Anneaux s’impose, à l’image de Black Panther, comme un film choral, et Liu s’entoure de solides seconds rôles. Awkwafina apporte la touche d’humour en servant de substitut au spectateur : elle souligne l’absurdité des situations extraordinaires qu’ils traversent, sans jamais désamorcer le poids émotionnel d’un récit qui reste sérieux. L’actrice partage d’ailleurs avec Simu Liu une alchimie platonique très agréable. Si le rôle attribué dans le final fantastique à son personnage le plus ancré dans le réel semble un peu artificiel, l’interprète n’est aucunement en cause. La vraie révélation du film reste la nouvelle venue Meng’er Zhang, qui déborde de charisme dans le rôle de la sœur de Shang-Chi, un personnage féroce, aussi doué physiquement qu’émotionnellement blessé. Dans les comics, le père de Shang-Chi était Fu Manchu ; le film en fait le fils d’un autre vilain Marvel « problématique », le Mandarin, dont les scénaristes ont tiré une version réinventée et respectueuse. Incarné par Tony Leung (Hard Boiled, In the Mood for Love), légende du cinéma de Hong Kong qui rejoint la longue liste des figures paternelles toxiques du MCU, le personnage s’impose dès l’ouverture comme l’un des méchants les plus réussis de la firme. Leung aborde ce rôle très différemment d’un acteur occidental, utilisant son magnétisme pour exposer la vulnérabilité de Wenwu plutôt que sa simple puissance. Sans jamais en faire trop, il laisse poindre une mélancolie qui le distingue du tout-venant des super-vilains. C’est un antagoniste mû par le deuil. En possession des Dix Anneaux, Wenwu a déjà atteint ce à quoi aspirent la plupart des criminels : un pouvoir qui transcende les capacités humaines et une influence occulte. Son unique désir est désormais de retrouver son épouse défunte, et il est prêt pour cela à condamner l’humanité entière. Leung transmet une autorité naturelle mâtinée d’une tristesse lointaine, si bien que lorsque le métrage bascule dans un climax peuplé de créatures et d’enjeux apocalyptiques, le spectateur reste pleinement investi dans le conflit qui l’oppose à son fils. Ce choc dépasse l’affrontement classique du bien contre le mal : il naît de l’incapacité de deux êtres à communiquer malgré leur souffrance commune. Certes, notre héros devra affronter au final une entité gargantuesque menaçant le monde, mais le chemin pour y parvenir s’avère moins conventionnel que de coutume. Shang-Chi et la Légende des Dix Anneaux est avant tout l’histoire d’une famille où un parent endeuillé transmet son traumatisme à ses enfants. À ce titre, la présence de Michelle Yeoh, tout comme celle de Tony Leung, contribue grandement à la légitimité du film et apporte une vraie crédibilité aux discours mystiques de la seconde partie.

Pour raconter la longue et tumultueuse histoire de cette famille, Shang-Chi et la Légende des Dix Anneaux traverse le temps et parcourt des mondes fantastiques. Il offre un mélange d’influences savoureux, oscillant entre le film d’arts martiaux à la chorégraphie méticuleuse et l’épopée de high fantasy. Destin Daniel Cretton navigue dans tous ces registres avec une belle élégance. Le cinéaste préfère étudier d’abord ses personnages et leurs motivations souvent à travers des flashbacks avant de les mettre à l’épreuve, au risque parfois de fragiliser l’urgence des enjeux. Mais il dirige le film avec une énergie si contagieuse et place constamment l’humain au premier plan qu’il nous investit dans ces trajectoires individuelles, faisant aisément pardonner les éléments les plus prévisibles de l’intrigue. Tout au long du métrage, il parvient ainsi à injecter dans la lourde machine du blockbuster les thèmes du retour aux sources, de l’héritage et de l’équilibre des identités. Pourtant issu du cinéma indépendant, Cretton et son équipe ont réussi à se ménager une vraie liberté au sein du cadre strict imposé par Marvel, s’aventurant dans une direction inédite tout en s’appuyant à distance sur cet univers désormais familier. En se concentrant sur les personnages et l’édification de ce nouveau monde selon un rythme mesuré, le réalisateur prouve sa volonté de raconter son histoire à sa façon plutôt que de servir de simple rouage exécutif. Pour autant, le film ne coupe pas les ponts avec le reste du MCU. Trevor Slattery l’acteur raté engagé pour se faire passer pour le Mandarin dans Iron Man 3, puis enlevé en prison par un agent des Dix Anneaux dans le court-métrage All Hail the King fait son grand retour, toujours interprété par Sir Ben Kingsley. Affublé d’un postiche ridicule et accompagné d’une petite boule de poils ailée et sans visage, il se joint à la quête de Shang-Chi. Le film voit aussi apparaître Wong (Benedict Wong), le fidèle second du Docteur Strange, aux côtés d’un personnage majeur aperçu pour la dernière fois dans L’Incroyable Hulk de Louis Leterrier. Alors que nous déplorons souvent ici l’étalonnage plat des productions Marvel, qui tend à uniformiser leur style visuel, le génial directeur de la photographie Bill Pope (Matrix, Spider-man 2 , Le Livre de la jungle , Alita Battle Angel)) impose d’emblée sa patte pop pour sa première participation au MCU, offrant au métrage une texture et une identité distinctes. Il transforme les séquences de fantasy en un tourbillon Technicolor vibrant d’une grande richesse chromatique, tout en façonnant des ambiances nocturnes, métalliques et fluorescentes pour les scènes à Macao. De son côté, la bande originale de Joel P. West, qui fusionne musique traditionnelle chinoise et techno occidentale, s’avère particulièrement efficace. Comme la majorité des films du studio, le climax massif déborde d’effets numériques. Cependant, Cretton parvient à repousser cette surenchère très tard dans le récit, et sa fidélité aux codes du wuxiapian la rend bien plus digeste qu’à l’accoutumée. Les deux scènes post-génériques s’intègrent quant à elles parfaitement à la continuité de l’histoire tout en ouvrant des perspectives stimulantes pour l’avenir de Shang-Chi. Enfin, les lecteurs de comics remarqueront que les auteurs s’appuient autant sur la mythologie d’Iron Fist que sur celle du Master of Kung-Fu : Matt Fraction, l’un des scénaristes emblématiques d’Iron Fist, bénéficie d’ailleurs d’un remerciement nominatif au générique, tandis que Wenwu cite parmi ses nombreux alias celui de Master Khan, le grand ennemi du héros de K’un-Lun.
Conclusion : Shang-Chi et la légende des dix anneaux n’est pas le meilleur film Marvel, ni même la meilleure origin story mais c’est un très bon film la chorégraphie de combat explosive qui développe dans un scénario agile sa propre mythologie et pourra être une passerelle pour de nouveaux fans vers l’univers Marvel.