
Avec Nope (2022), Jordan Peele signe son troisième long-métrage après Get Out (2017) et Us (2019). Le réalisateur, désormais reconnu comme l’une des voix les plus singulières du cinéma de genre contemporain, poursuit son exploration des mythologies modernes et des angoisses collectives. Mais cette fois, il choisit de revenir à une forme de grand spectacle, un cinéma pensé pour l’écran large, pour l’expérience sensorielle, tout en conservant son goût pour la métaphore sociale et la réflexion sur le regard. Nope est un film qui oscille entre émerveillement et terreur, entre fascination cosmique et horreur prédatrice. Il se situe à la croisée des chemins : hommage au cinéma spielbergien, plongée dans l’horreur cosmique, western revisité, satire du show-business. Peele y déploie une ambition rare : faire du spectacle lui-même le sujet du film, tout en livrant un spectacle. La problématique centrale est donc de comprendre en quoi Nope constitue une synthèse ambitieuse — parfois bancale — entre spectacle, horreur, mythe moderne et réflexion sur le cinéma lui-même.
Sorti en juillet 2022, Nope raconte l’histoire d’OJ et Emerald Haywood, frère et sœur propriétaires d’un ranch californien spécialisé dans le dressage de chevaux pour Hollywood. Confrontés à des phénomènes étranges dans le ciel, ils cherchent à capturer une preuve irréfutable de l’existence d’une entité extraterrestre. Issu du succès critique et public de Get Out et Us, Peele s’est imposé comme un cinéaste capable de mêler horreur et commentaire social. Il hérite du cinéma de genre mais le détourne pour interroger les obsessions contemporaines : racisme systémique, doubles identités, spectacle médiatique. Avec Nope, Peele veut renouer avec le grand spectacle hollywoodien, tout en poursuivant son travail de métaphore. Le film est conçu comme une réflexion sur le regard, sur la fascination pour l’image et sur la violence du spectacle.
Le film combine deux traditions cinématographiques : le mystère cosmique spielbergien, avec ses scènes d’observation nocturne et son émerveillement face au ciel, et l’horreur du prédateur, avec une menace invisible et une peur construite par l’absence et la suggestion. Nope navigue entre fascination et malaise. Le ciel, espace sublime, devient oppressant. L’entité extraterrestre (?) est à la fois fascinante et terrifiante. Peele confirme sa maîtrise du mélange des genres. Nope reprend et développe des éléments stylistiques déjà présents dans Us : climat d’inquiétante étrangeté, construction d’un mythe, goût du mystère. Le projet est né pendant la pandémie. Peele écrit Nope durant les confinements liés au COVID-19, période saturée d’images anxiogènes. Son ambition était de créer un film événement qui ramènerait les spectateurs en salle. Le film est une réflexion sur la fascination pour l’image, la capture du réel, l’exploitation du spectaculaire et l’hyper-visibilité contemporaine. Tout le récit tourne autour du désir d’obtenir « the Oprah shot », la preuve filmée ultime. Le titre de travail était Little Green Men, jouant sur le double sens : extraterrestres et argent. Peele voulait explorer les mythes américains : OVNIs, cow-boys, show-business, sensationnalisme.
Les influences cinématographiques sont multiples. Spielberg est une matrice évidente, avec des références à Close Encounters of the Third Kind et des réminiscences de Jaws. Le film se déroule dans un ranch, avec chevaux et horizon désertique, mais Peele renverse le mythe : les cow-boys sont noirs, invisibilisés dans l’histoire du cinéma. L’entité extraterrestre rappelle Lovecraft et Carpenter. Conçue avec un scientifique, elle s’inspire des méduses et des raies. Plus animale que technologique, elle incarne un prédateur territorial. Le personnage de Ricky “Jupe” Park illustre la critique de l’exploitation traumatique. Son passé avec le singe Gordy, transformé en show, symbolise la violence du spectacle. La mise en scène donne au ciel une présence physique grâce au format IMAX 65mm/70mm. Le ciel devient un personnage. Avant l’apparition du monstre, Peele travaille sur la suggestion : silhouettes dans les nuages, mouvements invisibles, jeux de lumière, coupures d’électricité. La vallée désertique est un lieu du sublime et de l’horreur. Le ranch est scindé entre visible et caché, nature et spectacle. Le film oscille entre horreur, western, enquête, satire médiatique et film familial. Cette hybridité nourrit sa richesse mais crée des tensions rythmiques.
Dans la filmographie de Peele, Nope est à la fois une continuité et une mutation. Il reste obsédé par l’invisible, le sous-texte social, la double lecture. Us fut le laboratoire de ce style : structure éclatée, humour étrange, scènes conceptuelles. Nope pousse ce style vers un terrain plus massif, plus « blockbuster ». Moins frontalement politique que Get Out, plus métaphorique que Us, Nope vise une expérience sensorielle. Peele veut refaire du cinéma de genre une fête. Nope incarne cette ambition : un film qui parle du spectacle tout en étant un spectacle.
Le casting est porté par un duo frère-sœur magnétique. Daniel Kaluuya incarne OJ avec un jeu minimaliste, intériorisé. OJ est un observateur calme, héritier du cow-boy taciturne. Kaluuya apporte une présence physique, presque westernienne. Keke Palmer, en Emerald, apporte énergie explosive, humour et charisme. Elle incarne la modernité : performance, désir de reconnaissance. Steven Yeun joue Jupe, personnage tragique marqué par un traumatisme transformé en show. Il symbolise l’exploitation médiatique. Brandon Perea incarne Angel Torres, figure de la tech paranoia et de l’humour. Michael Wincott joue Antlers Holst, obsédé par le « shot parfait », artiste du spectacle total.
Le montage est construit autour de révélations successives. Il alterne tension, flashbacks (Gordy), moments contemplatifs. Le bloc Gordy, bien que déconnecté narrativement, porte le cœur thématique du film. Le rythme est inégal : construction lente, immersive, puis dernier acte explosif, plus western. La bande-son et le design sonore jouent un rôle essentiel. Michael Abels, collaborateur fidèle de Peele, compose une musique mêlant orchestral, dissonance, silences oppressants et sons organiques. Le silence annonce la créature. Le son des cris digérés est l’un des choix les plus dérangeants. Le ciel devient une topographie sonore. La terreur vient souvent plus du son que de l’image. Le spectateur ressent physiquement la menace.
Conclusion : Nope est un film audacieux, hybride, profondément personnel. Il réussit son pari sensoriel et mythologique. Il échoue parfois dans son équilibre narratif. Mais il affirme une ambition rare dans le cinéma américain contemporain. Peele confirme sa place unique dans le cinéma de genre. La fusion Rencontres du 3e Type / Jaws est réussie et fascinante. Les mythologies qu’il construit, même imparfaites, laissent une empreinte durable. Tous les éléments de son style, établis pour la première fois dans Us, trouvent ici leur forme la plus ample, la plus spectaculaire. Reste une question ouverte : le cinéma contemporain peut-il encore produire des mythes à partir du spectaculaire — ou le spectacle est-il, par nature, voué à dévorer ceux qui le produisent ?