LXG : THE LEAGUE OF EXTRAORDINARY GENTLEMEN (2003)

Adapté du roman graphique culte d’Alan Moore et Kevin O’Neill, The League of Extraordinary Gentlemen traîne depuis vingt ans une réputation de fiasco retentissant. Pourtant, derrière cette étiquette injuste se cache un film aux qualités suffisamment remarquables pour mériter une véritable réévaluation. Le projet était d’une audace rare : réunir à l’écran les grandes figures de la littérature victorienne – Mina Harker, Allan Quatermain, le capitaine Nemo, Dorian Gray, le Dr Jekyll – pour créer une sorte d’« Avengers en redingote », un crossover littéraire baignant dans la vapeur de charbon et les brumes de Londres. Hollywood, en quête de renouveau après les succès critiques de Blade et X-Men, a saisi l’occasion de surfer sur cette vague prometteuse du film de super-héros. Confiée à James Robinson, lui-même auteur de comics reconnu (créateur de la fabuleuse série Starman et du personnage de Sentry, récemment apparu dans Thunderbolts), l’adaptation prend des libertés considérables qui ont fait hurler les puristes et Alan Moore lui-même. Là où le comic book constitue une œuvre érudite, sombre, parfois cruelle et profondément politique, le film emprunte résolument la voie du blockbuster d’aventure grand public. Dans la bande dessinée, la Ligue forme un groupe de parias dysfonctionnels, moralement ambigus, loin de l’héroïsme classique. Mina Harker y incarne la véritable cheffe : une femme d’une intelligence froide, stratégique, sans pouvoirs surnaturels manifestes. Le film, pour satisfaire les codes du genre fantastique, la transforme en vampire aux capacités spectaculaires, perdant ainsi une part de sa complexité psychologique. L’ajout de personnages destinés à séduire le public américain – notamment l’agent Tom Sawyer, incarné par Shane West – crée un décalage évident avec l’atmosphère purement britannique de l’œuvre originale, mais facilite aussi l’identification pour le spectateur d’outre-Atlantique. Ces choix narratifs, bien que discutables, relèvent d’une logique de studio parfaitement assumée : rendre accessible une mythologie littéraire dense à un public familier des films d’action estivaux. Le résultat, s’il trahit l’esprit contestataire de Moore, n’en demeure pas moins visuellement cohérent et narrativement efficace dans son propre registre.

Sean Connery, alors âgé de 73 ans, a accepté le rôle d’Allan Quatermain pour la somme astronomique de 20 millions de dollars. Séduit par l’idée d’incarner un « James Bond victorien », il cherchait surtout à se rattraper après avoir refusé coup sur coup Matrix et Le Seigneur des Anneaux, deux phénomènes culturels qu’il ne voulait pas voir se répéter sans lui. Mais les choses ont rapidement déraillé. Dès le tournage à Prague, tout s’enchaîne comme une malédiction : inondations catastrophiques détruisant les décors laborieusement construits, tensions croissantes et explosives entre Connery et le réalisateur Stephen Norrington – ce dernier qualifiant plus tard l’acteur de « tyran ingérable » –, pressions budgétaires constantes et course contre la montre pour respecter une sortie estivale stratégique. Pour Norrington, pourtant auréolé du succès critique et commercial de Blade, ce film marque la fin brutale de sa carrière de réalisateur. Un gâchis humain et artistique qui, encore aujourd’hui, laisse un goût amer à tous les protagonistes. Ce contexte de production difficile explique en partie les incohérences du montage final, mais témoigne aussi de l’ampleur démesurée du projet et des ambitions contrariées qui l’animaient. Les influences du film sont multiples et assumées, puisant directement dans le patrimoine littéraire victorien : Dracula de Bram Stoker, L’Homme invisible de H.G. Wells, Le Portrait de Dorian Gray d’Oscar Wilde, Les Mines du roi Salomon de H. Rider Haggard ou encore Vingt mille lieues sous les mers de Jules Verne. Cinématographiquement, le film emprunte à l’univers gothique de From Hell – une autre adaptation de Moore, signée des frères Hughes –, aux fresques d’aventure façon Indiana Jones, et au steampunk encore marginal de Wild Wild West. Ce mélange audacieux donne naissance à un objet hybride fascinant, à cheval entre film d’action chorégraphié, pastiche littéraire érudit et fantaisie victorienne esthétisante. Le résultat conserve un charme rétro indéniable, celui d’une époque où Hollywood osait encore mélanger les genres sans se soucier des cases marketing préétablies.

Stephen Norrington a voulu du spectaculaire, et cette ambition transparaît dans chaque plan. La mise en scène vise constamment la grandeur : décors somptueux reconstituant un Londres fantasmé, effets audacieux pour l’époque, vastes scènes d’action orchestrées avec une ampleur rare. La destruction pyrotechnique de Venise, la majesté imposante du Nautilus de Nemo, les transformations viscérales de Jekyll en Hyde constituent autant de moments visuellement marquants. Si certaines séquences pêchent par une lisibilité approximative – notamment les combats rapprochés dans la pénombre – ou des effets numériques aujourd’hui datés, l’ambition reste palpable à chaque instant. Le réalisateur tente d’allier l’esthétique viscérale et contemporaine de Blade à la démesure baroque d’une fresque victorienne à grand spectacle. L’équilibre recherché est précaire, souvent rompu par les contraintes de production, mais on perçoit un désir sincère de créer un univers cinématographique à part entière, cohérent dans ses codes visuels. Les scènes de groupe, rassemblant la Ligue au grand complet, bénéficient d’une chorégraphie soignée où chaque personnage déploie ses capacités singulières, préfigurant les batailles d’équipe qui deviendront la norme dans le cinéma de super-héros moderne.

La distribution mérite une attention particulière, trop souvent éclipsée par les polémiques entourant le film. Sean Connery, dans l’un de ses derniers grands rôles avant sa retraite définitive, confère à Allan Quatermain une autorité naturelle et une gravité mélancolique qui portent littéralement l’ensemble. Sa présence constitue la colonne vertébrale du récit, donnant du poids émotionnel aux enjeux. Naseeruddin Shah incarne le capitaine Nemo avec un panache aristocratique et une dignité qui évitent le piège de l’exotisme caricatural. Jason Flemyng apporte une intensité tragique remarquable à son double rôle Jekyll/Hyde, oscillant entre vulnérabilité et violence bestiale. Tony Curran fait de Rodney Skinner, l’Homme invisible, une figure à la fois ironique et touchante, injectant une humanité inattendue dans ce qui aurait pu n’être qu’un effet spécial. Stuart Townsend prête à Dorian Gray une beauté vénéneuse et une arrogance décadente parfaitement calibrées. Le choix de transformer Mina Harker (Peta Wilson) en vampire aux pouvoirs surnaturels a certes suscité des débats légitimes, altérant l’ambiguïté subtile du personnage littéraire, mais ajoute une aura gothique visuellement saisissante qui n’est pas sans charme filmique. En face, le méchant – le Fantôme, révélé être le Professeur Moriarty, joué par Richard Roxburgh – oscille entre mystère inquiétant et cliché expressionniste, mais remplit efficacement son rôle d’antagoniste visuel et narratif, même si son plan manque parfois de clarté.

C’est indéniablement dans sa conception artistique et technique que le film mérite le plus d’être réhabilité. La photographie sombre et élégante de Dan Laustsen (futur directeur photo de John Wick: Chapter 2 et La Forme de l’eau) sculpte la lumière avec une précision picturale, jouant des contrastes entre ombres profondes et éclairages à la bougie. Les décors riches et texturés de Carol Spier (Dead Ringers, eXistenZ) et les costumes méticuleux de Jacqueline West (ultérieurement oscarisée pour The Revenant) créent un monde cohérent et visuellement somptueux. Les teintes sépia dominantes, les clairs-obscurs dramatiques, les corsets élaborés et les machines à vapeur fantasmées fusionnent pour ancrer le spectateur dans un XIXe siècle réinventé, où science et surnaturel coexistent naturellement. Les scènes tournées à Prague, malgré les difficultés techniques et climatiques, apportent une texture architecturale authentique que les studios américains auraient peiné à reproduire avec la même richesse historique. Le Nautilus constitue à lui seul une prouesse de design : imposant, baroque, mélange audacieux d’influences Art nouveau et de machinerie industrielle, il devient un personnage à part entière du récit, incarnation matérielle de la puissance technologique de Nemo. Un mot particulier s’impose sur les effets spéciaux, notamment concernant la création de Mister Hyde. Alors que la tendance de l’époque privilégiait massivement le numérique pour ce type de transformation, l’équipe a judicieusement opté pour les effets pratiques : animatroniques complexes, prothèses lourdes et maquillage élaboré, supervisés par le vétéran Steve Johnson. Jason Flemyng a porté un véritable costume de créature pesant plusieurs dizaines de kilos, donnant à Hyde une matérialité et une présence physique impressionnantes qui résistent remarquablement mieux au passage du temps que les pixels de 2003. Sa difformité saisissante, ses proportions monstrueuses et sa gestuelle bestiale demeurent l’une des grandes réussites visuelles du film, témoignant de la valeur pérenne des effets traditionnels. Les effets numériques, réservés aux scènes impossibles à réaliser autrement (destruction de Venise, invisibilité de Skinner), montrent certes leur âge aujourd’hui, mais conservent une énergie et une ambition spectaculaire qui forçaient le respect à leur sortie.

Le rythme du film constitue sans doute sa principale faiblesse . Certaines scènes traînent en longueur, notamment dans l’exposition laborieuse du premier acte, tandis que d’autres séquences cruciales semblent bâclées ou tronquées au montage, probablement victimes des contraintes de durée imposées par le studio. Cette inégalité manifeste nuit à la fluidité narrative et désoriente parfois le spectateur. Paradoxalement, cette imperfection participe aussi à un certain charme désordonné, reflet d’une ambition démesurée confrontée aux réalités économiques du cinéma hollywoodien. Le film ressemble à une cathédrale inachevée : on devine la grandeur du projet initial dans ses ruines. La partition symphonique de Trevor Jones, compositeur expérimenté (Excalibur, Le Dernier des Mohicans), soutient l’ensemble avec une ampleur dramatique certaine. Ses thèmes orchestraux évoquent l’aventure classique tout en intégrant des sonorités plus sombres, accompagnant efficacement les moments d’action comme les passages plus intimistes.

The League of Extraordinary Gentlemen est simultanément un précurseur et une curiosité historique. Un précurseur, car il explore le concept du crossover de personnages emblématiques bien avant que Marvel n’en fasse un système industriel dominant avec son univers cinématographique. Une curiosité, car il mêle super-héros, littérature classique et steampunk à une échelle et avec une ambition rarement vues, anticipant l’intérêt contemporain pour les univers partagés et les adaptations transmédias. Le film pose des questions narratives que le cinéma de genre explorera ensuite : comment faire cohabiter des mythologies différentes ? Comment équilibrer les temps de présence de personnages multiples ? Comment créer une esthétique cohérente à partir de sources hétérogènes ? Les réponses apportées sont imparfaites, mais l’audace de poser ces questions mérite reconnaissance.Ses défauts sont indéniables et documentés : scénario narrativement inégal, fidélité contestable (voire inexistante) à l’œuvre de Moore, rythme chaotique, développement insuffisant de certains personnages. Mais ses qualités le sont tout autant : un concept audacieux et novateur, une esthétique visuelle soignée et cohérente, un casting investi donnant chair à ces icônes littéraires, une ambition spectaculaire rare pour l’époque.

Conclusion : The League of Extraordinary Gentlemen n’est assurément pas le chef-d’œuvre qu’on aurait pu légitimement espérer au vu de son matériau source, mais il est loin, très loin, d’être le désastre absolu si souvent décrit dans la mémoire collective cinéphile. C’est l’histoire d’une grande ambition artistique qui a trébuché sur les réalités implacables du système des studios hollywoodiens, les aléas d’une production difficile et les conflits d’ego. Un blockbuster victorien spectaculaire, certes parfois maladroit dans son exécution, mais porté par une sincérité artisanale et un respect du patrimoine littéraire qui méritent notre respect rétrospectif. Le film possède cette qualité rare des œuvres imparfaites : une personnalité propre, une identité visuelle marquée, une générosité dans l’ambition qui compense largement ses défauts techniques.Un plaisir coupable pour certains, peut-être. Mais assurément, pour qui accepte de le regarder avec des yeux neufs, débarrassés du poids des attentes déçues… extraordinaire.

Ma Note : B

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