THEY WILL KILL YOU (2026)

Lorsqu’on s’immerge dans They Will Kill You, on comprend immédiatement que le réalisateur Kirill Sokolov n’est pas là pour la poésie contemplative. Dès les premières minutes, le film s’affirme comme un pur objet de cinéma dopamine, une expérience sensorielle taillée pour les séances de minuit où le public exulte devant chaque effusion de sang. Ce projet transpire une énergie brute, porté par une mise en scène inventive et une violence si stylisée qu’elle en devient chorégraphique. Pourtant, derrière ce rideau de fer et de feu, le film se heurte rapidement à ses propres limites : une ambition narrative qui s’étiole à mesure que le compteur de cadavres s’affole. Physicien reconverti en cinéaste, Sokolov s’était déjà fait remarquer avec le nerveux Why Don’t You Just Die! (2018). Son passage à Hollywood, marqué par son départ de Russie lors de l’invasion de l’Ukraine, l’a conduit à collaborer avec le scénariste Alex Litvak sous l’égide des Muschietti (It, The Flash). L’idée originale puise paradoxalement dans le quotidien du réalisateur : un trou découvert dans le mur de son ancien appartement moscovite, peuplé de vieilles dames inquiétantes. Ce souvenir, couplé à l’influence de Rosemary’s Baby, est devenu la porte d’entrée — littérale et narrative — de ce cauchemar urbain.

Asia Reaves, incarnée par Zazie Beetz, est une ex-détenue qui se fait passer pour femme de ménage au Virgil, un imposant immeuble Art déco new‑yorkais qui s’avère être le repaire d’une secte satanique dirigée par la surintendante irlandaise Lilith Woodhouse (Patricia Arquette). Elle y cherche sa sœur Maria (Myha’la), disparue depuis l’enfance. Ce qui commence comme une variation sobre sur Rosemary’s Baby,— une jeune femme vulnérable dans un bâtiment menaçant — bascule rapidement dans une tout autre dimension. Sokolov conçoit son film comme une ascension à travers différents registres visuels, du réalisme d’un thriller atmosphérique au chaos graphique inspiré de l’animation japonaise, avec Kill Bill et Sam Raimi comme étapes intermédiaires. Là mise en scène refuse toute neutralité. Sokolov et son chef opérateur Isaac Bauman travaillent l’espace avec des angles déformants et des cadrages évoquant des cases de bande dessinée. Le Virgil est conçu comme un organisme vivant, corrompu, où chaque pièce porte l’empreinte d’un rituel malsain. Ce qui sauve véritablement le film, c’est la chorégraphie d’action et l’engagement total de Sokolov dans la violence gore. En reniant les lois de la physique par pur acte de rébellion contre sa formation scientifique, le cinéaste transforme les impacts en numéros de danse macabre. Une séquence illustre parfaitement cette réussite : Zazie Beetz traverse un couloir obscur, une hache en feu à la main, tandis que des cultistes tombent comme des quilles. C’est du cinéma « pratique », organique et dangereux. Toutefois, en convoquant les spectres de Tarantino, de Peter Jackson (Braindead) ou de John Wick, le film se condamne à vivre dans leur ombre. Cette agrégation d’influences, bien que maîtrisée, peine à faire émerger une voix totalement singulière. À chaque gag de violence graphique qui rappelle Raimi, on pense à Raimi. À chaque cut sec sur un regard de Beetz, on pense à Uma Thurman.

Zazie Beetz, qui incarne le rôle principal, est sans conteste l’âme du projet.. Elle déploie une présence physique féroce et offre un ancrage émotionnel solide qui empêche le spectateur de décrocher totalement lorsque le scénario commence à bégayer. Après plusieurs années dans l’ombre de rôles secondaires marquants — Atlanta, Deadpool 2 — elle trouve ici une partition à sa mesure. Sa présence physique est d’une rare intensité : elle a appris chaque geste comme une partition, répété chaque combat comme un danseur mémorise une chorégraphie, et l’on sent cette maîtrise dans chaque plan. Son engagement total, cette capacité à être « all-in » dans chaque confrontation, permet de compenser la minceur d’une histoire déjà vue mille fois ailleurs. Mais ce qui élève sa performance au-delà de l’athlétisme, c’est qu’elle n’abandonne jamais la vulnérabilité intérieure d’Asia. Là où le film aurait pu produire une machine à tuer au regard vide, Beetz fabrique un personnage en souffrance, motivé par un lien qui donne à chaque dommage subi une résonance émotionnelle.

Malheureusement, le reste de la distribution pâtit d’un script plus maigre. Patricia Arquette semble rejouer sa partition de Severance sans grande inspiration, et Tom Felton reste purement décoratif. Seule Heather Graham tire son épingle du jeu en influenceuse « cartoony » capable d’encaisser des chocs physiques improbables. Quant à la dimension sociale, pourtant esquissée avec la thématique « quand le pauvre donne au riche, le diable rit », elle reste à l’état de décorum, effleurée mais jamais réellement creusée. Après une première moitié portée par une énergie authentiquement jouissive, le film entre dans un cycle d’escalade qui commence à ressembler à une routine. Le film souffre d’un troisième acte manqué , parce que les antagonistes semblent immortels, les enjeux s’évaporent et la tension stagne. Le tissu connectif entre les scènes d’action s’amincit jusqu’à l’inconsistance, le récit sacrifiant toute profondeur à une surenchère permanente.

Conclusion : They Will Kill You est le type de film conçu pour les séances de minuit, pensé pour le choc immédiat et le buzz instantané — et dans ce cadre, il remplit parfaitement son contrat. C’est un shot d’adrénaline cinématographique efficace sur le moment, porté par la maîtrise technique de Kirill Sokolov, dont ce premier film américain confirme le talent formel et l’intérêt à suivre. Mais il demeure aussi l’œuvre d’un cinéaste qui sait assembler les codes de l’action-horreur sans encore trouver ce qu’il pourrait y apporter de réellement neuf. En fin de compte, They Will Kill You est un film honnête et percutant, un B‑movie stylé mais qui manque de personnalité pour devenir un véritable objet de culte.

Ma Note : B-

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