ROADHOUSE (2024)

Le chemin vers la résurrection de Road House fut long et tortueux. Entre un projet initialement porté par Rob Cohen en 2013 et une version féminine avortée avec Ronda Rousey, le film a failli rester dans les oubliettes de la production. C’est finalement sous l’impulsion de Doug Liman et Jake Gyllenhaal que ce récit de bagarreur solitaire a repris vie, au prix d’une guerre ouverte avec les studios Amazon concernant son mode de distribution. Le résultat final est à l’image de cette genèse : chaotique, hybride et imparfait. Road House se rêve en film de genre avec des ambitions d’auteur, mais il échoue à réconcilier ces deux mondes. Il revendique explicitement l’héritage du western, transposant les codes du saloon dans l’archipel des Keys en Floride. Le personnage de Dalton, étranger mystérieux débarquant dans une communauté opprimée par un potentat local, est une figure classique. Cependant, le film cite ses modèles avec une insistance qui frise parfois le manque d’imagination, tout en lorgnant du côté de la franchise John Wick. On y retrouve l’homme seul, hanté par un traumatisme, mais sans jamais atteindre la rigueur stylistique ou la discipline de chorégraphie qui font la renommée des œuvres de Chad Stahelski. C’est pourtant dans cette confusion que Doug Liman prend ses risques les plus radicaux, notamment dans sa volonté de révolutionner la mise en scène de l’action. Refusant d’être limité par les contraintes physiques du placement de la caméra, il a développé avec le superviseur des effets visuels Grant Hewlett une méthode complexe. Chaque combat est tourné en plusieurs passages distincts, mêlant prises de vues classiques et séquences avec des protections, pour ensuite être recomposé numériquement en postproduction. L’intention était d’offrir une liberté de mouvement absolue, permettant de suivre l’action avec la proximité et la spontanéité d’un téléphone portable, tout en accentuant la physicalité des impacts. Le résultat de cette expérimentation technique est profondément inégal et constitue le point le plus clivant du film. Le directeur de la photographie Henry Braham (Superman mais aussi The Flash) utilise des optiques à grand angle pour saisir l’énergie animale des combats, mais l’usage massif de coupes numériques dissimulées et d’effets visuels pour simuler les contacts physiques finit par déréaliser l’ensemble. On détecte trop souvent des réactions musculaires qui évoquent davantage les cinématiques d’un jeu vidéo qu’un véritable affrontement physique. Les séquences de rixe dans le bar ou la poursuite en bateau souffrent de cette qualité saccadée. Malgré ces défauts, Doug Liman défend sa vision avec une conviction d’inventeur, cette audace paie par instants créant une dimension immersive brutale et inédite.

Jake Gyllenhaal constitue la véritable colonne vertébrale du film. Sa préparation physique qui lui permet d’afficher une musculature qui force le respect. Il apporte au personnage son charisme et une légèreté décontractée qui fonctionne admirablement dans les moments de comédie. Pourtant, il se heurte à un scénario qui lui donne un passé complexe sans jamais lui offrir les outils pour l’explorer. Le texte ne lui propose que deux registres : un flegme charmeur ou une rage incontrôlable, sans nuances intermédiaires. Si Patrick Swayze savait embrasser une forme de vulnérabilité et de grâce issue de sa formation de danseur, Gyllenhaal propose un Dalton plus proche, par son âge et son tempérament, du personnage de mentor autrefois tenu par Sam Elliott. L’absence de ce mentor, justement, est l’un des manques les plus cruels de ce remake. En supprimant la figure de Wade Garrett, les scénaristes ont éliminé la seule caisse de résonance émotionnelle capable d’humaniser le héros. Ce choix aurait pu se justifier si le film avait exploré plus sérieusement les tendances suicidaires de Dalton, mais le script manque de conviction pour ancrer cette noirceur. En conséquence, le film se retrouve sans contrepoids affectif, laissant le spectateur face à un déchaînement de violence sans ancrage humain. L’arrivée de Conor McGregor dans le récit fait basculer le film dans une autre dimension. Son introduction chaotique, marque les esprits, mais sa performance fait dérailler le film. En optant pour un registre outrancier et cartoonesque – son personnage est plus proche du Diable de Tasmanie des Cartoons que d’un antagoniste réellement menaçant – il saborde la tension dramatique que le reste du film tente péniblement de construire. Là où Gyllenhaal joue un combattant presque contemplatif, McGregor et Billy Magnussen évoluent dans le registre du ridicule assumé. Ces deux approches ne se rejoignent jamais, créant une incohérence tonale permanente. Les personnages secondaires, comme le shérif corrompu joué par Joaquim de Almeida ou la jeune médecin incarnée par Daniela Melchior, sont sacrifiés sur l’autel de l’action pure. Seul Arturo Castro, dans le rôle de Moe, parvient à tirer son épingle du jeu avec une interprétation savoureuse d’un homme de main malgré lui sympathique. Le paradoxe le plus frappant de cette production réside dans l’identité de ses scénaristes. Anthony Bagarozzi et Charles Mondry sont des collaborateurs historiques de Shane Black, le maître incontesté du dialogue incisif et du film d’action intelligent. Pourtant, ce Road House semble dépourvu de l’ADN qui fait la force de leur mentor. L’écriture donne l’impression d’une improvisation constante, une succession de scènes sans véritable architecture narrative. Le scénario souffre d’un manque de confiance flagrant envers le public, multipliant les explications pesantes et les répétitions inutiles et apparait totalement déstructuré. En fin de compte, Road House est un film malade de son propre désir de modernité. Il échoue sur presque tous les points fondamentaux de la dramaturgie : le rythme est erratique, l’humour tombe souvent à plat et les personnages manquent de profondeur. Les changements par rapport à l’œuvre originale semblent purement cosmétiques et manquent de la force évocatrice des répliques cultes des années quatre-vingt, en matière de lignes de dialogue mémorables, l’original écrase totalement le remake, Bagarozzi/Mondry n’en produisant aucune qui restera. Et pourtant, malgré cette accumulation de défauts, le film parvient à captiver par son énergie brute et ses expérimentations visuelles parfois fulgurantes.

Conclusion : Roadhouse est l’exemple type d’un mauvais film qui reste étrangement plaisant à regarder, porté par un acteur principal magnétique et un réalisateur qui, même s’il se perd dans ses propres gadgets technologiques, conserve un sens de l’image indéniable. On ressort de la vision avec le sentiment d’avoir assisté à une commande industrielle désincarnée, sauvée du néant par quelques éclats de génie technique et la présence indéboulonnable d’une star de cinéma. C’est une œuvre jetable mais curieusement vivante, prouvant qu’un grand réalisateur et un comédien investi peuvent transformer un script défaillant en un divertissement sans prétention, à défaut d’en faire un classique.

Ma Note : C

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