CAPTAIN AMERICA (1990)

Captain America (1990), réalisé par Albert Pyun, est un objet bancal, parfois fascinant, souvent maladroit, mais dont les failles racontent autant que ses intentions. À l’heure où le super-héros est devenu une industrie parfaitement huilée, revenir à cette tentative préhistorique , presque artisanale , revient à observer un fossile encore vibrant d’ambitions contrariées. Dès son origine, le projet ressemble à une trajectoire chaotique. Les droits du personnage sont acquis dès 1984 par Cannon Films, la firme de Menahem Golan et Yoram Globus, spécialistes d’un cinéma d’exploitation énergique mais économiquement fragile. Pendant plusieurs années, le film dérive : Michael Winner est d’abord attaché au projet avec un script de James Silke, avant qu’une nouvelle version ne soit développée avec Stan Lee et Larry Block. On évoque même Michael Dudikoff dans le rôle principal, avec Steve James en Falcon , un casting qui aurait probablement donné un tout autre film, plus frontalement physique (et tout aussi nul). Mais rien ne tient. Winner quitte le navire en 1987, remplacé par John Stockwell avec un script de Stephen Tolkin. Puis, en 1989, Golan quitte Cannon et récupère les droits via la 21st Century Film Corporation. C’est là que Albert Pyun entre en scène. Amateur du comics depuis l’enfance, il découvre le script de Tolkin et y voit une base solide, notamment parce qu’il s’agissait à l’origine d’un film d’époque, entièrement situé dans les années 1940, dans un esprit proche des Indiana Jones. Autrement dit : une aventure pulp historique, bien loin du produit hybride que le film deviendra. Le tournage, lui, vire rapidement au cauchemar. Le budget , environ 4 millions de dollars, soit une goutte d’eau comparée aux 48 millions du Batman de Tim Burton , ne sera jamais sécurisé. L’argent disparaît littéralement en cours de production. Certaines journées sont tournées… sans pellicule dans la caméra. Le projet est déplacé d’Italie en Yougoslavie pour réduire les coûts, imposant une réécriture constante du script. Pendant ce temps, Marvel, représenté par Joseph Calamari, impose des contraintes strictes sur le costume, le design du Red Skull ou la mise en scène, sans réellement tenir compte des limitations budgétaires. Seul Stan Lee semble soutenir l’équipe avec bienveillance. Dans ce contexte, il relève presque du miracle que le film existe. Pyun livre un premier montage de près de 130 minutes, non linéaire, centré sur les personnages et la mémoire. Mais les producteurs, menés par Golan, remontent entièrement l’ensemble à 97 minutes, linéarisent le récit et modifient la fin. Le film, initialement prévu pour 1990 afin de célébrer les 50 ans du personnage, finit par sortir directement en vidéo en 1992. Un destin presque honteux, à l’image de sa fabrication. Et pourtant, malgré ce chaos, quelque chose subsiste. Car Albert Pyun ne cherche pas vraiment à imiter ses modèles évidents , le Superman de Richard Donner ou le Batman de Tim Burton. Là où ces films définissent un langage spectaculaire et mythologique du super-héros, Pyun semble vouloir bifurquer ailleurs. Son Captain America est moins un film de super-héros qu’un étrange thriller d’espionnage mélancolique, traversé par une tonalité anti-guerre et une forme de désillusion politique. Le script de Stephen Tolkin, dans sa version originale, portait d’ailleurs une relecture étonnamment critique du personnage, presque “de gauche” : un président prêt à sacrifier l’économie pour l’environnement, des antagonistes incarnés par des yuppies désabusés, une violence dirigée vers les plus vulnérables. Le film conserve des traces de cette ambition, même si le montage final en atténue fortement la portée. Il en résulte une œuvre étrange, oscillant entre film de propagande rétro, road movie apathique et drame introspectif. Cette hésitation se retrouve dans la mise en scène. Pyun, fidèle à son style, privilégie l’image et la composition. Il multiplie les angles bas pour iconiser son héros, utilise des gros plans pour masquer le manque de figurants, et exploite les décors naturels , châteaux, ruines yougoslaves , pour donner une illusion d’ampleur. La photographie accentue le contraste temporel : tons chauds et sépia pour les années 40, palette froide et délavée pour les années 90.

Mais ces intentions se heurtent constamment aux limites matérielles. Les séquences d’action sont fragmentées, souvent réduites à quelques plans. Le lancer du bouclier, par exemple, est découpé en plusieurs étapes , lancer, vol, impact, réception , dans une logique de montage classique qui trahit l’absence de moyens. Un cascadeur effectue bien une spectaculaire vrille au-dessus d’une voiture, preuve d’un artisanat réel, mais ces moments restent isolés, presque accidentels.Le film souffre aussi d’un problème plus fondamental : il peine à trouver une cohérence esthétique. L’utilisation de l’Eastmancolor, du ratio 1.85:1 et du mixage Dolby SR témoigne d’une volonté de professionnalisme, mais l’ensemble donne une impression d’inachèvé. Les décors oscillent entre Europe et États-Unis sans véritable identité, et les extérieurs, souvent filmés en plein jour avec une lumière crue, accentuent involontairement le caractère “cheap” de l’ensemble. Une esthétique indécise, coincée entre réalisme gris et fantasy super héroïque jamais assumée. Le costume de Captain America cristallise à lui seul ces contradictions. Fidèle aux comics dans sa conception, il souffre d’une exécution approximative : texture en latex bon marché, oreilles en caoutchouc, ailes flottantes. Il devient presque malgré lui un symbole du film , à la fois sincère mais involontairement grotesque. Fait révélateur : le héros passe l’essentiel du film en civil, comme si la production elle-même cherchait à éviter de montrer ce qu’elle ne pouvait pleinement assumer. Le Red Skull, incarné par Scott Paulin, connaît un sort similaire. Le maquillage conçu par Greg Cannom, long à appliquer, impressionne dans le prologue de la Seconde Guerre mondiale, mais devient nettement moins convaincant dans la partie contemporaine, où le personnage, passé par une chirurgie reconstructive, évoque davantage un mafioso d’opérette qu’un véritable antagoniste. Un choix narratif difficile à défendre, même en tenant compte des contraintes. Côté interprétation, le film repose sur un équilibre fragile. Matt Salinger, (fils de l’auteur de l’Attrape-Coeur J.D. Salinger), incarne un Steve Rogers étonnamment effacé. Malingre, peu expressif, il peine à imposer une présence héroïque.On devine une tentative de casting à contre-courant, dans la lignée de Michael Keaton en Batman mais le résultat manque de charisme. On aurait préféré que Menahem Golan recrute un des nombreux kickboxers de ses direct to video. À ses côtés, Ronny Cox, Ned Beatty, Michael Nouri ou Norbert Weisser apportent une certaine solidité, bien que leurs personnages soient souvent prisonniers d’un script bavard et déséquilibré. Le jeu de Scott Paulin, dont le Red Skull oscille entre caricature et fascination, avec son accent improbable, évoquant une imitation de Bela Lugosi, finit par produire un effet presque hypnotique. Il est, d’une certaine manière, le seul à embrasser pleinement l’étrangeté du film. Malgré tout, certaines idées émergent. La symétrie entre Captain America et le Red Skull , deux cobayes issus d’une même époque, deux reflets d’un même projet idéologique , constitue un motif intéressant. De même, les choix politiques du film, traités avec un sérieux inattendu, lui confèrent une singularité dans le genre. Mais ces qualités restent à l’état d’ébauche. Le film ne parvient jamais à devenir pleinement cinématographique. Sa narration s’enlise, notamment dans un long segment de road movie peu dynamique. Les scènes d’action, amputées, apparaissent comme des fragments dispersés. Le manque de moyens devient une contrainte visible à chaque instant , au point que Steve Rogers passe plus de temps à voler des voitures qu’à combattre. En fin de compte, Captain America à la fois raté et révélateur, maladroit mais sincère témoigne d’une époque où Marvel ne disposait pas encore des structures nécessaires pour adapter ses héros à l’écran, contrairement au rival DC Comics sous l’égide de Warner Bros. Il incarne une tentative isolée, presque naïve, de donner corps à un mythe sans les outils adéquats.

Conclusion : On pourrait le réduire à un simple nanar. Ce serait sans doute injuste. Car derrière ses défauts évidents se dessine autre chose : le fantôme d’un film plus ambitieux, plus politique et plus personnel. Un film que Albert Pyun n’a jamais vraiment eu la possibilité de terminer. Et c’est peut-être là que réside son intérêt principal. Non pas dans ce qu’il est, mais dans ce qu’il aurait pu être comme un souvenir mal conservé d’un cinéma qui n’existe plus vraiment.

Ma Note : D

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