
Lorsqu’en 2015, au festival de Sundance, un jeune réalisateur inconnu du nom de Robert Eggers présente son premier long-métrage, le séisme est immédiat. Intitulé avec une graphie archaïque, The VVitch (sous-titré A New-England Folktale), le film ne se contente pas de dépoussiérer le genre horrifique : il le réinvente par un retour brutal aux sources. En s’appuyant sur une rigueur historique quasi obsessionnelle et une mise en scène d’une beauté picturale terrifiante, Eggers a accouché d’un objet filmique non identifié qui, dix ans plus tard, trône fièrement aux côtés de monuments tels que L’Exorciste de William Friedkin ou Rosemary’s Baby de Roman Polanski. La naissance de The VVitch ne ressemble en rien au processus de développement d’un « slasher » hollywoodien standard. Pour Robert Eggers, ancien chef décorateur et costumier, ce film est l’aboutissement d’une obsession personnelle qui remonte à l’enfance. Ayant grandi dans le New Hampshire, Eggers a toujours été fasciné par les forêts de la Nouvelle-Angleterre et le passé puritain de la région. Le projet naît d’une volonté de comprendre l’état d’esprit des colons des années 1630, une époque où la frontière entre le monde réel et le monde des contes était inexistante. Pour ces puritains, le Diable n’était pas une métaphore maléfique, mais une présence physique, tapie derrière chaque arbre. Cette immersion commence dès 2007 avec son court-métrage Hansel and Gretel, une œuvre muette et expressionniste qui posait déjà les jalons de sa mythologie : la forêt comme espace de perdition et la sorcière comme figure archétypale. Eggers a passé quatre ans à effectuer des recherches intermittentes, consultant des journaux intimes de l’époque, des manuels puritains et des récits de procès en sorcellerie. Cette démarche quasi anthropologique visait à créer une énergie immersive maximale. Le réalisateur ne voulait pas simplement raconter une histoire de sorcières ; il voulait que le spectateur ait l’impression de regarder un cauchemar que les colons de l’époque auraient eux-mêmes pu faire.
Le choc de The VVitch est d’abord visuel. La mise en scène d’Eggers est celle d’un designer obsessionnel. Refusant les facilités numériques, l’équipe a reconstruit une ferme du XVIIe siècle en utilisant des outils d’époque et des matériaux authentiques (bois de chêne, chaume). Cette quête de vérité se prolonge dans la lumière. À l’instar de Stanley Kubrick sur Barry Lyndon, Eggers et son directeur de la photographie, Jarin Blaschke, ont banni l’éclairage artificiel, privilégiant la lumière naturelle du jour ou la lueur vacillante des bougies. Le film adopte un ratio d’image presque carré, ce qui renforce le sentiment d’enfermement des personnages, comme s’ils étaient prisonniers d’un cadre de tableau flamand. La palette de couleurs est désaturée, composée de gris, de bruns et de noirs profonds où la boue et le bois semblent absorber toute trace de chaleur humaine. Chaque plan évoque les clairs-obscurs de Rembrandt ou les paysages désolés de Brueghel l’Ancien. L’immersion est complétée par la partition de Mark Korven. Utilisant exclusivement des instruments acoustiques anciens, Korven crée une atmosphère de malaise organique. Les cordes stridentes et les chœurs lugubres ne sont pas là pour souligner l’action, mais pour incarner le cri de la nature sauvage. On y retrouve l’influence des bandes originales dissonantes du cinéma d’horreur des années 70, où le son devient une agression psychologique.
Le film repose sur une alchimie familiale d’une intensité rare, fruit d’une semaine de répétitions intensives pour un tournage de seulement vingt-cinq jours. Anya Taylor-Joy est la révélation incontestable du film. Pour son premier rôle, elle livre une performance d’une maturité déconcertante. Son visage, à la fois angélique et inquiétant, devient le réceptacle de toutes les tensions du film. Elle incarne la transition douloureuse entre l’enfance et l’âge adulte, instillant un érotisme latent qui terrifie ses parents. Ralph Ineson avec sa voix de basse caverneuse, incarne un patriarche dont la foi inflexible est le moteur du drame. Son aveuglement spirituel, pensant protéger les siens en les isolant, devient le vecteur même de leur destruction. Kate Dickie (vue dans Game of Thrones) interpréte une mère dévastée par le deuil, sombrant dans la paranoïa et l’accusation, apporte une dimension de tragédie grecque au récit. Le jeune Harvey Scrimshaw offre l’une des scènes de possession les plus mémorables de l’histoire récente du cinéma. Loin des contorsions numériques, sa transe purement physique et d’autant plus traumatisante. Et impossible de parler de The VVitch sans évoquer On ne peut évoquer Black Philip. Ce bouc de 95 kilos (nommé Charlie dans la réalité) est devenu, malgré lui, une icône culturelle. Eggers souhaitait initialement minorer sa présence pour préserver l’impact du final, mais l’animal a littéralement « volé » le film. Black Philip n’est pas seulement un animal maléfique ; il est la manifestation d’une malveillance qui préexistait au sein de la famille. Il représente le point de rupture, l’invitation à la transgression. La scène finale, où sa voix de basse murmure à l’oreille de Thomasin la question « Wouldst thou like to live deliciously ? » est sans doute la figure diabolique la plus marquante de la décennie. Eggers puise ici dans l’iconographie du sabbat européen (Goya) plutôt que dans le folklore puritain strict, créant un pont entre le mythe ancestral et l’horreur viscérale.
À sa sortie, The VVitch a polarisé le public, une partie des spectateurs, habituée aux jump scares a exprimé son rejet face à la lenteur du film. C’est pourtant là que réside sa force. The VVitch est un film d’atmosphère et de malaise. Il refuse le la résolution visuelle immédiate classique pour privilégier une horreur intellectuelle et psychologique. Le fantastique n’y est jamais exhibé avec complaisance ; il surgit en bordure du cadre, dans un sous-bois ou dans un regard fuyant. C’est cette exigence radicale qui en fait un objet loin des standards formatés. The VVitch fonctionne sur plusieurs strates narratives, ce qui explique sa profondeur et sa persistance dans l’esprit du spectateur. D’abord en critique de l’intégrisme. La famille de William est un microcosme fermé qui refuse le monde extérieur. Dans cet environnement répressif, la foi devient une prison. Le patriarche, obnubilé par son orgueil spirituel, préfère voir sa famille périr plutôt que de remettre en question son dogme. C’est une résonance directe avec les dérives sectaires contemporaines. En exploration de la peur de la Féminité, Eggers explore la terreur que suscite la sexualité féminine naissante dans les sociétés patriarcales. Thomasin est accusée par ses parents dès que son corps change et qu’elle commence à affirmer son individualité. La sorcellerie devient alors le seul nom que ces hommes peuvent donner au désir de liberté d’une femme. Et enfin la lecture la plus radicale du film fait de la scène finale un acte d’émancipation. Pour Thomasin, le pacte avec le Diable n’est pas une chute, mais une fuite. Face à une famille qui l’opprime et une religion qui la condamne d’avance, rejoindre le sabbat est le seul moyen d’arracher sa liberté. En choisissant de « vivre délicieusement », elle transcende une condition humaine misérable pour embrasser une puissance sauvage.
Conclusion : The VVitch est bien plus qu’un simple film d’horreur, c’est un drame familial d’une noirceur absolue, doublé d’une réflexion politique sur le pouvoir et la répression. Par la précision de sa mise en scène, l’intelligence de son scénario et la force de son discours, Robert Eggers a signé l’un des films fantastiques les plus marquants de ce début de siècle. Si l’horreur qu’il occasionne peut sembler secondaire face à sa beauté formelle, elle n’en demeure pas moins durable. On n’oublie pas la forêt de The VVitch. On n’oublie pas le regard d’Anya Taylor-Joy. Et surtout, on n’oublie jamais la voix de Black Philip. C’est la marque des classiques.