MOUNTAINHEAD (2025)

Satiriser l’instant présent, surtout à la vitesse où il évolue, est un exercice périlleux au cinéma. Jesse Armstrong, le créateur visionnaire de Succession, ose ce pari audacieux avec Mountainhead. Il enferme quatre milliardaires de la Tech dans un chalet luxueux tandis que le monde s’effondre à cause de leurs propres inventions. Attendue par les fans orphelins de la famille Roy, cette première œuvre a, sans surprise, polarisé : une réaction parfaitement normale. Il est facile de comprendre pourquoi Mountainhead peut déplaire, voire agacer. Une certaine arrogance intellectuelle et le sentiment de déjà-vu peuvent rebuter. Pourtant, en grattant le vernis, on découvre une œuvre qui grâce à une écriture intelligente et des interprètes de talent, revisitent un sujet qui semblait épuisé. Le premier écueil de Mountainhead est une certaine fatigue culturelle face à l’archétype du « Tech Bro ». La fascination pour ces figures messianiques de la Silicon Valley est révolue. Voir des crypto-milliardaires aux délires de grandeur, obsédés par des régimes alternatifs, parlant un jargon pseudo-technique et utilisant des applications de relaxation pendant que la planète brûle, ressemble à une rengaine subie collectivement depuis cinq ans. Le film arrive ainsi peut-être avec un train de retard ; ses caricatures sont datées, les traits familiers : hubris démesurée, fausse camaraderie, et cette capacité terrifiante à intellectualiser le chaos. Quatre permutations du même personnage, aux différences parfois superficielles, n’exposent, en apparence, rien de fondamentalement nouveau sur la nature humaine que les journaux télévisés ou les fils d’actualité n’aient déjà montré. Cependant, s’arrêter à ce constat de « déjà-vu » serait ignorer le véritable talent de Jesse Armstrong. Si le fond peut sembler familier, la forme et l’exécution sont d’une maîtrise rare. J’ai aimé ce film pour ce qu’il est : une pièce de théâtre filmée, où le langage est une arme de destruction massive. Armstrong possède une oreille absolue pour le dialogue, capturant la mesquinerie humaine dans ses moindres nuances. Il y a un plaisir coupable, presque voyeuriste, à observer ces maîtres du monde se comporter comme des adolescents. Les détails sont exquis, de l’obsession pour les « snack plates » aux petites phrases assassines glissées entre considérations géopolitiques. Au-delà des stéréotypes, Armstrong déconstruit avec une précision chirurgicale l’ego masculin. Ce n’est pas tant ce qu’ils disent qui importe, mais la vacuité terrifiante que leurs mots cherchent à combler. Le casting sauve le film de sa propre caricature. Il fallait une alchimie particulière pour rendre ces monstres d’égoïsme regardables. Steve Carell livre une belle performance en Randall, gourou de la finance et de la tech, imbu de sa sagesse. Son sérieux imperturbable rend son personnage d’autant plus grotesque et pathétique dans sa tentative naïve d’échapper à la maladie. Il est le roi nu de cette montagne, rappelant ses rôles dans Foxcatcher ou The Big Short, mais avec une couche supplémentaire de déni. Jason Schwartzman, réinventant son registre, incarne « Soups », un flagorneur obséquieux dont la servilité est aussi hilarante que pathétique. Corey Michael Smith et Ramy Youssef apportent chacun une couleur différente à cette déchéance morale. Ils ne cherchent jamais à être aimables, et leur honnêteté brutale fascine. Les interprètes parviennent à humaniser, non pour excuser mais pour rendre crédible les hommes les plus déshumanisés.

Il est cependant impossible d’ignorer les faiblesses narratives et le rythme qui plombent le milieu du récit. Le film souffre d’un ventre mou, surtout quand l’intrigue bascule d’une satire sociale pure vers un thriller et un complot meurtrier. Le troisième acte s’étire, s’embourbant dans des péripéties parfois artificielles pour justifier la durée. Le scénario hésite entre huis clos psychologique et farce macabre, sans toujours trouver l’équilibre. Cette section centrale donne une impression de remplissage, où les enjeux tournent en rond. Le comique burlesque apporte de la vie, mais détonne parfois avec la tension initiale. On pense que Mountainhead aurait peut-être été plus percutant resserré, débarrassé de ces excroissances narratives. Autre faiblesse : la quasi-absence de point de vue féminin. Dans Succession, les personnages féminins forts ou les subalternes offraient un miroir nécessaire aux délires des hommes de pouvoir. Ici, l’entre-soi masculin est total et hermétique. Face à quatre versions de Kendall Roy, sans le pathos tragique de Jeremy Strong, le spectateur se retrouve piégé avec eux. Leur vision transactionnelle des rapports humains rend le visionnage parfois étouffant. Armstrong veut montrer l’isolement absolu de ces hommes, mais prive le film d’une dynamique relationnelle. Malgré ces points, je reste fasciné par la manière dont le film aborde l’intelligence artificielle et la fin du monde. Il est juste en se concentrant sur la psychologie des décideurs, plutôt que sur le techno-bavardage. Le film questionne l’irresponsabilité. Il montre que les décisions cruciales pour des millions de vies ne sont pas basées sur des données rationnelles ou l’éthique (malgré le name-dropping philosophique), mais sur des coups de tête, des paranoïas personnelles et des rancunes mesquines. Voir ces hommes décider du sort du monde en fonction de leur position boursière ou de leur ego blessé est terrifiant de réalisme. L’horreur moderne réside là : l’apocalypse ne sera pas déclenchée par un grand méchant, mais par des narcissiques incompétents lors d’un week-end qui a mal tourné.La mise en scène, par moments quasi-documentaire avec ses zooms brusques, renforce l’impression d’intrusion, comme l’observation d’animaux rares en zoo de luxe. Certains comparent le film à un épisode étiré de Succession, y voyant une variation thématique. Là où la série offrait une tragédie shakespearienne, le film propose une farce absurde, moins profonde mais plus directe, reflétant la vulgarité de l’époque. Armstrong ne cherche pas à nous apprendre que ces gens sont mauvais – nous le savons déjà – mais à montrer à quel point ils sont pathétiquement ordinaires. La conclusion rachète les errances du troisième acte. Bien que le développement narratif se soit parfois égaré, la fin atterrit avec succès. La résolution est cynique, sombre, et parfaitement cohérente avec la vision de l’auteur. Elle refuse la catharsis facile de la punition des méchants. Elle nous laisse avec une image glaçante : celle de l’impunité. La conclusion souligne avec brio que la fascination pour cet archétype doit cesser, non pas parce qu’ils sont inintéressants, mais parce qu’ils sont dangereux dans leur banalité. Le film ne se termine pas sur une explosion, mais sur un constat d’échec moral absolu. Même les personnages qui semblaient avoir une conscience (comme Ramy Youssef) révèlent leur nature transactionnelle. C’est une fin réussie car elle est honnête, sans faux espoirs ni justice immanente. Elle nous laisse face à ces quatre hommes dans leur forteresse, rappelant que tant que nous leur accorderons attention et ressources, le scénario restera le même.

 Conclusion : Mountainhead n’est pas le chef-d’œuvre qu’était Succession, mais sa qualité d’écriture et la justesse de son épilogue méritent le détour. Il nous rappelle que les rois du monde sont nus et sont en train de mettre le feu au château.

Ma Note : B

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