DEATH PROOF (2007)

Death Proof est né d’un moment de pure complicité entre Quentin Tarantino et Robert Rodriguez. Alors que Rodriguez rend visite à son ami, il tombe sur une affiche de double programme des années 50 réunissant deux films d’exploitation. L’idée fait tilt : recréer l’esprit des grindhouses, ces salles populaires qui proposaient deux films pour le prix d’un, souvent usés jusqu’à la corde. Tarantino embrasse le concept et propose le titre Grindhouse. Chacun réalisera sa partie. En avril 2007, Planet Terror de Rodriguez et Death Proof de Tarantino sortent ensemble aux États-Unis. L’accueil commercial est froid, seulement 4,2 millions de dollars le premier week-end et les deux films seront rapidement séparés pour leur exploitation internationale. Pourtant, Death Proof mérite mieux que ce verdict commercial. C’est un film à la fois ludique et singulier, qui oscille entre hommage passionné et exercice de style très personnel. Tarantino y pousse plus loin que jamais son amour pour le cinéma de genre des années 70, tout en imposant sa marque : dialogues abondants, structure audacieuse et mise en scène précise. Le film existe en deux versions distinctes. La version Grindhouse, courte et brutale, a été volontairement malmenée par son propre réalisateur. Celui-ci explique avoir joué le rôle d’un distributeur d’exploitation sans scrupules : il a coupé, compressé, rendu le film presque incohérent par endroits pour tester sa solidité. À l’inverse, la version internationale, présentée en compétition à Cannes en 2007, dure 127 minutes. Elle ajoute près de 27 minutes de scènes, dont la fameuse séquence de lap dance remplacée aux États-Unis par un simple carton « missing reel ».

Esthétiquement, Death Proof est un travail d’orfèvre. Tarantino, crédité pour la première fois comme directeur de la photographie, soigne chaque détail pour recréer l’usure des copies grindhouse : rayures sur la pellicule, sauts de coupe, variations brutales de colorimétrie, passages en noir et blanc, titres erronés… Rien n’est laissé au hasard. La bande-son, comme à son habitude entièrement composée de titres préexistants issus d’autres films, renforce cette impression de collage joyeux et nostalgique.Le film repose sur une structure en diptyque. Deux groupes de femmes, dans deux États différents (Austin au Texas, puis Lebanon au Tennessee), croisent la route de Stuntman Mike, un cascadeur vieillissant incarné par Kurt Russell. Le premier groupe composé de Jungle Julia, Arlene, Shanna et Pam finit massacré dans une séquence de collision d’une violence rare et glaçante. La seconde partie renverse totalement la situation. Zoë, Kim et Abernathy, trois femmes évoluant dans le milieu du cinéma, transforment le prédateur en proie et lui font payer ses crimes de manière brutale et cathartique. Cette construction miroir est l’une des grandes forces du film. Les dynamiques de groupe se répètent, les conversations sur le sexe, la liberté et le quotidien se font écho, mais le rapport de force bascule radicalement. Tarantino reprend les codes du slasher et du rape-and-revenge pour les retourner complètement : ici, les femmes ne sont plus des victimes passives. Elles deviennent actives, dangereuses et solidaires. C’est dans les séquences automobiles que Death Proof atteint son sommet. La collision centrale, filmée du point de vue des victimes, est un moment de pure virtuosité. Tarantino répète l’impact et insiste sur des détails terrifiants une jambe qui dépassait d’une vitre brutalement arrachée, un visage détruit par un pneu pour rendre l’horreur plus intime et suffocante. Mais c’est surtout la longue poursuite finale qui reste dans les mémoires. Zoë Bell, véritable cascadeuse néo-zélandaise (doublure d’Uma Thurman dans Kill Bill) , joue son propre rôle et réalise elle-même la cascade du « Ship’s Mast » : allongée sur le capot d’une Dodge Challenger lancée à pleine vitesse. Aucune doublure, aucun CGI. Son engagement physique donne à la dernière partie une authenticité rare. Tarantino l’a d’ailleurs souvent répété : le CGI ne lui procure aucune émotion viscérale, contrairement à une vraie cascade bien filmée. Kurt Russell dans un rôle refusé par Stallone et abandonné par Mickey Rourke livre une performance en deux temps remarquable : séducteur charismatique et inquiétant dans la première partie, puis lâche et pathétique lorsqu’il perd le contrôle. Tarantino voulait rappeler au public ce dont Russell était capable après des années de rôles plus légers. Autour de lui, les actrices apportent une énergie vitale. Le premier groupe (Sydney Tamiia Poitier, Vanessa Ferlito, Jordan Ladd, Rose McGowan) dégage un glamour seventies assumé et très réussi. Le second, avec Rosario Dawson, Tracie Thoms, Mary Elizabeth Winstead et Zoë Bell, paraît plus ancré dans le réel.

Cependant, Death Proof divise fortement ses longues scènes de conversations , filmées en travellings latéraux ou circulaires, occupent une grande partie du film. Ces passages sont trop longs et parfois vains meme si à travers ces discussions apparemment anodines Tarantino construit ses personnages féminins, leur désir, leur humour, leur façon de s’affirmer. Au-delà du pur exercice de style, Death Proof propose une lecture intéressante sur la masculinité toxique et le contrôle. Stuntman Mike incarne une certaine figure patriarcale vieillissante qui ne supporte pas que les femmes lui échappent. Sa voiture, symbole traditionnel de liberté masculine dans le cinéma américain des années 70, devient l’instrument de sa domination, puis celui de sa défaite. Tarantino rend aussi hommage aux « anonymes » du cinéma : les cascadeurs, les doublures, les techniciens dont on ne retient jamais le nom. En donnant le premier rôle à une vraie cascadeuse et en filmant ses exploits sans trucage, il célèbre ceux qui risquent réellement leur peau pour que le spectacle existe.

Conclusion : Mineur dans la filmographie de Tarantino pour beaucoup (y compris lui-même : « Death Proof est probablement le pire film que j’ai jamais fait. Et pour un film de la main gauche, c’était pas si mal. ») , Death Proof reste une œuvre attachante, bancale par moments, mais traversée par un amour sincère du cinéma populaire. Moins ambitieux que Pulp Fiction ou Inglourious Basterds, il possède pourtant une énergie contagieuse et une générosité rare. Entre pastiche jubilatoire et réflexion sur les codes du genre, c’est un film qui assume pleinement son statut d’objet hybride : à la fois déclaration d’amour aux grindhouses et affirmation d’un cinéaste. Un film imparfait, mais viscéral. Exactement comme ces copies usées que l’on regardait autrefois dans les salles obscures, et qui continuaient malgré tout à fasciner.

Ma Note : B+

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