SPIDER-MAN 3 (2007)

Il existe, dans l’histoire du cinéma de superhéros, quelques scènes devenues célèbres pour de mauvaises raisons. La danse de Peter Parker dans un club de jazz new-yorkais chemise à franche, mèche sur l’œil, faisant les yeux doux à des inconnues en guise de vengeance contre Mary Jane est de celles-là. Une gêne totale qui brise le film en deux et ne se referme jamais vraiment. Spider-Man 3 ne se résume pas à cette séquence, mais elle en dit long sur l’ensemble. Un film qui ne sait pas ce qu’il veut être, qui accumule les ambitions sans en honorer aucune, et qui finit par s’y noyer.

Pourtant, les bases étaient solides. Sam Raimi avait construit, avec les deux premiers épisodes, une trilogie qui tenait debout sur des fondations émotionnelles rares dans le genre : la culpabilité de Peter Parker, sa relation avec Mary Jane, la continuité dramatique d’un arc de personnage exigeant. Spider-Man 2 reste, à ce jour, l’un des meilleurs films de superhéros précisément parce qu’il subordonnait chaque effet spectaculaire à un enjeu humain clairement défini. Le troisième opus inverse cette équation. Le spectacle prime, les enjeux s’effacent, et le résultat est un film qui impressionne par intervalles et déçoit dans l’ensemble. Le problème central de Spider-Man 3 est la gestion simultanément de trois antagonistes, de l’arc du symbiote, de la crise du couple, de la rédemption d’Harry Osborn et de la maladie de Tante May. C’est une tâche impossible en un seul film, et le scénario la contourne, en sacrifiant la profondeur de chaque fil au profit de leur coexistence précaire. Le rythme est saccadé, passant d’une intrigue à l’autre sans jamais en approfondir aucune. Les drames personnels sont précipités, l’action semble souvent déconnectée des enjeux émotionnels, et les résolutions s’enchaînent à toute vitesse dans un final où six personnages s’affrontent simultanément spectaculaire techniquement, confus dans sa chorégraphie, émotionnellement creux. Ce trop-plein n’est pas uniquement imputable à Raimi. Venom lui a été imposé contre sa volonté par la direction du studio, qui répondait à une forte demande populaire autour du personnage. Le résultat illustre exactement ce que le cinéma de franchise peut faire de pire : intégrer un personnage à forte attente sans lui accorder les conditions narratives de son existence. Venom est introduit trop tard, expédié en moins de trente minutes d’écran, et l’ensemble de son arc ressemble à une cerise posée sur un gâteau déjà indigeste. Sa présence dilue le film sans jamais l’enrichir.

Flint Marko, dit l’Homme-Sable, incarné par Thomas Haden Church, est le méchant le plus empathique de toute la trilogie. Père désespéré, criminel par nécessité, son personnage porte une vraie dimension tragique, et sa transformation physique constitue la prouesse technique absolue du film. La séquence de sa naissance dans la chambre à sable son corps granuleux qui se décompose et se recompose pour la première fois, cherchant à retrouver une forme humaine est l’une des plus belles images du cinéma de superhéros de cette décennie, à la fois monstrueuse et poétique. Church apporte une humanité et une tristesse poignantes qui font de Sandman le personnage le mieux écrit du film. Mais il est sous-développé, perdu dans l’encombrement général, et sa résolution le pardon accordé par Peter à l’assassin retconné de son oncle semble précipitée. Ce raccourci affaiblit, en prime, le socle fondateur du personnage de Spider-Man lui-même. Le fait que ce soit désormais Marko et non le voleur anonyme du premier film qui ait tué Oncle Ben est une réécriture paresseuse qui fragilise l’origine même du héros. Venom cristallise, lui, tous les problèmes de production qui ont gangréné le film. Topher Grace n’a ni le physique ni l’intensité nécessaires pour incarner la némésis de Spider-Man. Sa stature frêle empêche le personnage d’atteindre la présence physique imposante qu’il réclame, et le fait que le film révèle trop souvent le visage de l’acteur sous le masque symbiote achève de démystifier ce qui aurait dû rester un cauchemar. Eddie Brock est ici plus agaçant que menaçant, et Venom reste une promesse non tenue, victime directe des contraintes qu’on a imposées à un cinéaste qui n’en voulait pas. Le Nouveau Goblin pose un problème différent. Le costume d’Harry Osborn est une tentative décevante de moderniser le look du Bouffon Vert : le masque iconique cède la place à une sorte de protection de paintball et des lunettes de ski, le sky-stick achève de le rendre plus proche du snowboarder extrémiste que de l’héritier d’un super-vilain. Le design perd toute charge théâtrale, et l’arc d’Harry est continuellement saboté d’abord par une amnésie opportune, puis par la révélation tardive du majordome de la famille Osborn, l’un des dispositifs les plus paresseux du film : un personnage secondaire qui délivre une information capitale au moment exact où le scénario en a besoin, sans que rien ne le justifie narrativement.

Le costume noir est une réussite visuelle indéniable. Lisse, organique, plus élégant et plus inquiétant que le rouge et bleu originel, il traduit efficacement la corruption qui s’installe en Peter. La progression chromatique est cohérente avec les deux premiers films, la symbolique forte. Mais cette réussite formelle est sabotée par ce qu’elle est censée accompagner. Tobey Maguire est excellent lorsqu’il incarne la bienveillance ou le tourment. Il n’est absolument pas convaincant en version sombre. Sa façon d’incarner la corruption ressemble à une caricature de mauvais garçon de teen movie des années 50, et la fameuse scène de danse dans le club de jazz censée montrer la nouvelle assurance « cool » et « sombre » de Peter transforme ce qui aurait dû être une descente aux enfers en comédie involontaire. La dualité, pourtant au cœur du projet, ne fonctionne pas parce qu’elle est traitée sur un registre comique que le film ne revendique pas. Dark Peter est une caricature, et le film n’en sort pas indemne. Kirsten Dunst pâtit de choix scénaristiques régressifs. Mary Jane, qui avait gagné en autonomie et en densité dans les épisodes précédents, est ici réduite à la petite amie plaintive et à l’otage récurrent. Son arc narratif, censé constituer le cœur émotionnel du film, est compromis par une succession de malentendus forcés, de scènes de jalousie artificielle, et au comble du raccourci, d’une amnésie opportune qui gèle son développement pendant une bonne moitié du métrage. La relation entre Peter et Mary Jane avait été le moteur affectif de la trilogie. Sa dégradation ici n’est pas dramatique, elle est mécanique une série d’obstacles narratifs bricolés pour créer de la friction là où le scénario manque de substance. James Franco, lui, fait de son mieux pour insuffler de l’intensité à Harry Osborn. Certaines scènes de leur confrontation fraternelle avec Peter fonctionnent. Mais il est trahi par une écriture incohérente qui ne lui donne jamais les moyens de boucler un arc qui méritait mieux. J.K. Simmons continue de voler chaque scène où apparaît J. Jonah Jameson, mais sa présence est plus limitée. Rosemary Harris, en Tante May, reste le cœur moral du récit, quoique cantonnée à un rôle de dispensatrice de leçons un peu mécaniques.

La réalisation de Raimi porte les traces de l’étouffement. Ses marques de fabrique sont là : les mouvements de caméra vertigineux, les zooms rapides, les transitions héritées de l’énergie des comics mais elles semblent moins au service de l’histoire que dans les films précédents. La surcharge scénaristique contraint sa mise en scène, qui devient par endroits plus fonctionnelle qu’inspirée. New York reste vivante lors des séquences de voltige, mais elle perd progressivement son caractère pour devenir un décor génériques pour des affrontements démesurés. Ce n’est plus la ville attachante du premier film, celle qui regardait son héros avec tendresse et ironie. La partition de Christopher Young est compétente et orchestrale, mais elle ne parvient pas à créer des thèmes aussi mémorables que ceux de Danny Elfman dans les deux premiers films. Spider-Man 3 n’est pas un film sans qualités. Ses effets spéciaux, notamment tout ce qui concerne l’Homme-Sable, sont d’une beauté réelle. La première confrontation avec Sandman dans le fourgon blindé est excellente. La photographie utilise bien la palette chromatique pour distinguer les états émotionnels. Mais ces qualités partielles ne compensent pas la fracture centrale. Son héritage est lourd. Le film a contribué à l’annulation d’un quatrième épisode, laissé un goût amer qui a plané sur les adaptations du personnage pendant des années, et fourni aux détracteurs du cinéma de superhéros un argument visuel commode, cette danse de jazz tristement immortelle. C’est le symptôme exact de ce qu’une franchise peut faire de pire à elle-même : décider qu’après avoir bien fait les choses, elle peut se permettre de tout faire à la fois. Spider-Man 3 s’effondre sous le poids de ses propres ambitions et sous celui des contraintes qu’on lui a imposées. Ce n’est pas simplement un film raté. C’est un film qui avait les moyens de ne pas l’être.

Conclusion : Une déception marquante, malgré une séquence visuellement splendide : la naissance du Sandman, qui témoigne d’un vrai savoir-faire technique et d’une mise en scène inspirée. Mais ce moment d’éclat isolé ne peut masquer les choix narratifs frustrants qui plombent Spider-Man 3. Entre un Peter Parker constamment démasqué, des raccourcis scénaristiques qui sabordent la cohérence du récit et un Venom réduit à une apparition expéditive, le film peine à gérer l’accumulation de ses intrigues. Et surtout, l’idée d’un Dark Spidey, qui aurait pu être une exploration fascinante du personnage, se trouve ridiculisée par une scène de danse devenue tristement célèbre—un tournant qui déconstruit l’intensité dramatique au profit d’un moment de gêne involontaire. Un film aux ambitions démesurées, où les bonnes idées existent mais se trouvent écrasées par un trop-plein de décisions qui empêchent le projet de pleinement fonctionner.

Ma Note : C-

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