KISS OF DEATH (1995)

Kiss of Death est un film fascinant, un objet hybride où l’ambition d’un grand studio des années 1990 se heurte à la rugosité d’un matériau noir et à la personnalité d’un cinéaste comme Barbet Schroeder, réalisateur cosmopolite passé par la Nouvelle Vague, le documentaire, le thriller psychologique et le cinéma américain le plus frontal. Remake du classique de Henry Hathaway Le Carrefour de la mort, lui-même adapté d’un roman d’Eleazar Lipsky, le film de Schroeder n’est ni une relecture servile ni une trahison. C’est une tentative de transposer un archétype du film noir dans le New York des années 1990, un monde où la frontière entre la police, les criminels et les institutions est devenue si poreuse que le héros n’a plus aucun espace moral où se tenir debout. Le résultat est un polar urbain tendu, parfois frustrant, parfois brillant, porté par une distribution exceptionnelle et par l’une des performances les plus singulières de Nicolas Cage.

Le projet naît dans un contexte particulier. Richard Price, romancier et scénariste spécialiste du milieu new-yorkais, sort de Clockers et aborde Kiss of Death comme un roman qu’il faudrait réduire à l’os. Le scénario est décrit comme la coupe drastique d’une mini-série de quatre heures, un matériau dense, saturé de personnages secondaires, de trajectoires parallèles, de scènes consacrées au villain de Cage. Schroeder tourne à New York, dans le Queens, à Brooklyn, à Sing Sing, dans des lieux réels qui donnent au film l’énergie musclée d’une authenticité géographique. Le tournage dans les cours de démantèlement automobile, les clubs de strip-tease, les docks, les prisons, ancre le film dans un réalisme social qui contraste avec la stylisation du film noir classique. Le rôle principal est confié à David Caruso, qui quitte NYPD Blue au sommet de sa popularité pour tenter de devenir une star de cinéma. C’est une décision qui, rétrospectivement, ressemble à un suicide professionnel. Kiss of Death et Jade, sortis la même année, torpillent ses ambitions hollywoodiennes. Caruso n’est pas mauvais, loin de là. Il joue Jimmy Kilmartin comme un homme honnête qui veut simplement être laissé tranquille avec sa famille, un type qui tente de se reconstruire après la prison et qui se retrouve happé par un monde criminel dont il pensait s’être extrait. Mais il manque à Caruso une forme de menace, de magnétisme, de présence brute qui lui permettrait de tenir face aux criminels qui l’entourent. Face à lui, Nicolas Cage explose littéralement l’écran. Son Little Junior Brown est un personnage grotesque, monstrueux, fascinant. Cage se soumet à un entraînement intensif, se transforme physiquement, devient un body-builder asthmatique, adorateur de son père, incapable de supporter le goût du métal dans la bouche, philosophe amateur qui résume sa vie en agonyms, sa déformation d’acronymes. Son mantra est B.A.D. pour Balls, Attitude, Direction. Little Junior gorille mélancolique est surécrit, mais Cage en fait une figure inoubliable, un villain qui oscille entre la caricature et la tragédie, entre la violence brute et une forme de vulnérabilité absurde. Le film sort au moment où Cage prépare Leaving Las Vegas, qui lui vaudra l’Oscar du meilleur acteur. C’est le moment exact où sa carrière explose, tandis que celle de Caruso s’effondre.

La mise en scène de Barbet Schroeder adopte une approche ultra réaliste. Il filme les dilemmes moraux de Jimmy avec une précision clinique, sans emphase, sans stylisation excessive. La photographie de Luciano Tovoli, directeur de la photographie de Suspiria, est techniquement impeccable mais dépourvue de caractère. Le film s’ouvre sur un superbe travelling dans un chantier automobile, un moment de cinéma pur qui ne sera jamais raccordé visuellement au reste. Schroeder semble vouloir effacer son style pour laisser place au réalisme, mais cet effacement dessert parfois les performances explosives de Cage et Caruso. Le film est délibérément peu ostentatoire pourtant, la mise en scène maintient la tension vers l’avant, tendue comme un fil de piano. Le film trouve sa pleine puissance dans les scènes qui documentent la tentative de Jimmy de rester vivant et libre dans un monde qui écrase les hommes de sa condition. Schroeder filme les interactions entre Jimmy et les autorités, les manipulations, les trahisons, les arrangements, avec une lucidité glaçante. Le troisième acte, consacré aux querelles de compétence entre la police, le parquet et la DEA, fait perdre au film une partie de son élan. Le montage de Lee Percy légèrement trop rapide ne laisse pas au script de Price très dense le temps de respirer. Le film couvre quatre ans, dix personnages significatifs, en un peu plus de 90 minutes, avec une ellipse de trois ans à la 45e minute qui désarçonne le spectateur. Le casting secondaire est l’un des grands atouts du film. Samuel L. Jackson joue Calvin Hart, un personnage punchy et nuancé, l’exact opposé de son Jules dans Pulp Fiction. Sa relation avec Jimmy évolue de la méfiance hostile à quelque chose de plus complexe, même si le scénario le cantonne progressivement à un rôle de figuration de haut rang. Stanley Tucci est irrésistible en avocat serpent charmant, Michael Rapaport est répugnant de veulerie en cousin de bas-fond, Ving Rhames est terrifiant en dealer cocaïnomane dont la véritable identité constitue l’un des retournements les plus surprenants du film. Philip Baker Hall incarne Big Junior avec une autorité tranquille. Helen Hunt, avant ses Oscars, livre une performance brève mais marquante en femme en reconstruction. La conception artistique est cohérente avec le réalisme voulu par Schroeder. Le film est tourné entièrement en décors réels, avec un souci d’authenticité sociale. Le club Baby Cakes, central dans le récit, était en réalité un petit immeuble de bureaux jouxtant un McDonald’s dans le Queens, transformé pour incarner le territoire de Little Junior. Ce choix de lieux réels donne au film une texture, une densité, une vérité que les studios hollywoodiens avaient tendance à lisser dans les années 1990. La bande-son de Trevor Jones mêle orchestration traditionnelle et guitare d’une façon peu originale. Le film utilise également plusieurs chansons sous licence, dont Jump Around de House of Pain, que Little Junior fredonne lors d’une scène de violence mémorable. La musique manque de personnalité, ce qui est cohérent avec l’effacement stylistique général reproché à Schroeder.

Conclusion : Kiss of Death est un polar urbain tendu porté par un casting exceptionnel, un scénario dense, une performance monstrueuse de Cage et une mise en scène réaliste qui refuse la stylisation du film noir classique. Il marque un moment de bascule entre deux trajectoires opposées, celle de David Caruso qui s’effondre et celle de Cage qui explose : une collision entre le cinéma classique, le réalisme contemporain et la folie créative d’un acteur au sommet de son art.

Ma note : B+

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