STAR WARS EPISODE III REVENGE OF THE SITH

La Revanche des Sith arrive en 2005 avec un bagage énorme. Depuis 1992, George Lucas répète qu’il veut raconter une grande tragédie en six films, « la tragédie de Dark Vador ». Après les réactions glaciales à La Menace Fantôme et l’accueil tiède de L’Attaque des Clones, l’épisode III n’a pas droit à l’erreur. C’est le film qui doit raccorder la prélogie à la trilogie originale, transformer Anakin Skywalker en monstre casqué et montrer comment une République séculaire s’effondre sous les applaudissements. Sur le papier, l’ambition est énorme. à l’écran, le résultat est souvent bancal, mais loin d’être raté. Lucas décrit la prélogie comme une tragédie shakespearienne. Il a d’ailleurs a sollicité l’aide du dramaturge Tom Stoppard (Shakespeare in love – non crédité) pour polir les dialogues, cherchant une dimension plus shakespearienne à la chute d’Anakin. Son traitement d’Anakin est celui d’un homme doué et arrogant qui précipite sa propre destruction a été lu comme celui d’un Hamlet intergalactique, R2-D2 et C-3PO jouant le rôle de Rosencrantz et Guildenstern dans cette lecture. Dans ce cadre, Anakin n’est pas un héros romantique. Il ressemble plutôt à un mélange d’Hamlet et de gamin impulsif. Il est jaloux, arrogant, paniqué à l’idée de perdre ceux qu’il aime. Il croit contrôler son destin alors qu’il se fait manipuler scène après scène. Le récit suit une spirale descendante assez simple. Premier temps, l’héroïsme : la bataille de Coruscant montre Anakin et Obi-Wan au sommet de leur coopération, presque des frères d’armes parfaits. Puis vient la manipulation. Palpatine joue sur les peurs d’Anakin, surtout les visions de la mort de Padmé. Il lui vend la promesse de vaincre la mort, lui chuchote que l’Ordre Jedi le limite, le trahit, qu’il mérite plus. La dernière partie bascule dans l’apocalypse. L’Ordre 66, le Temple Jedi envahi par les clones, les duels parallèles, Yoda contre SidiousObi-Wan contre Anakin sur Mustafar, bouclent cette chute. On sent la volonté de construire une fin opératique, où tout s’écroule en même temps, à la fois sur les plan intimes et politiques. Le projet est clair là où les deux premiers épisodes semblaient errer, La Revanche des Sith sait exactement où elle va.

Lucas le répète souvent : il pense en termes d’images avant de penser en termes de dialogue et cela se voit : certaines scènes muettes valent à elles seules tout un bloc de conversations. La plus belle, c’est ce champ / contrechamp silencieux entre Anakin et Padmé, chacun à sa fenêtre, séparés par une Coruscant rougeoyante où tout est montré sans rien dire : la peur, l’obsession et la distance qui grandit. Le film fonctionne comme un opéra au sens simple du terme. Les émotions ne sont pas un élément parmi d’autres. Elles deviennent la structure même du récit. On ne retient pas les détails politiques, on retient des tableaux : Anakin en pleurs dans la salle du Conseil, les clones qui montent les marches du Temple, les corps Jedi qui tombent, puis la lave de Mustafar qui jaillit autour de deux anciens amis en train de s’entretuer. Quand on y regarde de près, beaucoup de détails paraissent absurdes ou maladroits. La psychologie d’Anakin est toujours aussi sommaire son évolution accélérée (les séries animées Clone Wars se chargeront de combler en partie ces lacunes), certains retournements politiques se règlent en deux répliques. Mais si on accepte que Lucas peint avec le plus grand des pinceaux possibles, l’ensemble trouve son sens. Lucas ne cherche pas la nuance psychologique mais vise à capturer le mythe, la grande image qui va rester.

La mise en scène de Lucas est prise entre vision artistique et logique industrielle. Techniquement, La Revanche des Sith condense tout ce que Lucas expérimente depuis les années 90. Il tourne en HD, dans sa la fameuse configuration en « V » : deux caméras filmant la même scène pour multiplier les angles sans rallonger les prises. Les rushes partent directement aux monteurs, Roger Barton en Australie sur les séquences de MustafarBen Burtt à Skywalker Ranch sur le reste. Si cette organisation industrielle offre une grande souplesse au montage elle donne aussi un rythme parfois étrange. Le premier tiers croule sous l’exposition et les raccords obligés avec les épisodes I et II. Le deuxième acte, centré sur la séduction de Palpatine, respire mieux. On sent enfin une progression, une tension dans les dialogues, même bancals. Le dernier segment se transforme en montage alterné quasi permanent, efficace sur le moment, un peu mécanique à la re-vision. La surabondance de CGI marque autant qu’elle fatigue. Trop de décors intégralement numériques, trop de fonds bleus. L’œil finit par voir les incrustations imparfaites, et les acteurs semblent flotter dans des environnements qui manque de poids.. Certains plans sur Coruscant sont d’une densité visuelle impressionnante, la bataille spatiale d’ouverture garde une vraie énergie. Mustafar, tout en orange et noir, donne une incarnation directe de l’enfer intérieur d’Anakin.

Le défaut récurrent chez Lucas ressort à chaque scène dialoguée : ces phrases censées exprimer l’intime sonnent souvent faux. La romance Anakin/Padmé en souffre particulièrement. Si on ressent ce que Lucas veut raconter : la peur de la perte, l’amour qui devient possessif l’es mots se’écriture se coince. Les échanges du premier acte, en particulier, ont une rigidité presque gênante. Ce manque d’oreille pour la parole se répercute sur le jeu des acteurs. Portman a remporté un Oscar et a frôlé un second à plusieurs reprises et pourtant, à regarder ces films, on pourrait penser qu’elle n’a jamais joué de sa vie. C’est la mesure la plus juste de l’échec de Lucas comme directeur d’acteurs Son personnage passe de cheffe politique déterminée à épouse abattue qui meurt « de tristesse ». Ce glissement, mal écrit, reste encore aujourd’hui une des plaies du film. Hayden Christensen incarne très bien le paradoxe de la direction d’acteurs de Lucas. Quand il n’a rien à dire, il impressionne. Son regard, sa posture, sa manière de se tenir penché vers le sol pendant qu’il hésite, racontent un homme qui se fissure. La scène où il marche dans le Temple, sabre allumé, devant un groupe d’enfants, glace le sang. À l’inverse, dès qu’il doit prononcer des répliques comme « De mon point de vue, les Jedi sont le mal », on décroche. On voit l’écolier qui récite, pas le futur Dark Vador.

Heureusement, certains comédiens plus expérimentés semblent comprendre comment jouer dans un film de George Lucas. Ewan McGregor, en Obi-Wan, s’impose comme la grande réussite de la prélogie. Il injecte un humour sec, un léger recul dans presque chaque réplique. Ce ton crée une chaleur humaine que le scénario n’offre pas spontanément. Au moment du duel sur Mustafar, quand il hurle « Tu étais l’élu », c’est lui qui donne au film sa charge émotionnelle. On ne pense plus à Guinness. On accepte que ce Obi-Wan-là mène au vieil ermite de Un nouvel espoir. Ian McDiarmid, lui, se régale. Son Palpatine surjoue, grimaçant, ricanant, presque grotesque par instants. Pourtant, cette outrance rend le personnage inoubliable. Avec des dialogues plus ciselés, sa performance serait terrifiante. En l’état, elle devient une sorte de grand numéro d’acteur, à la fois ridicule et inquiétant. Autour d’eux, la distribution souffre de l’écriture. Beaucoup de seconds rôles existent à peine. Certains Jedi meurent sans qu’on ait eu le temps de connaître autre chose que leur look (une faute à imputer aux deux précédents chapitres plus qu’à ce film).

La direction artistique joue un rôle narratif capital : La Revanche des Sith est visuellement conçu comme un film de bascule, dont la palette chromatique raconte le passage de la lumière vers les ténèbres. David Tattersall compose une image qui accompagne cette chute vers l’ombre. Coruscant saturé de bleu et d’or dans les épisodes précédents prend ici des teintes de crépuscule. Le Sénat paraît plus glacial, plus lointain. Les salles du Conseil Jedi donnent l’impression d’avoir déjà perdu quelque chose. Les paysages de Coruscant sont désormais plus réalistes et la bataille spatiale au-dessus de la planète est d’une densité de détails et d’un dynamisme impressionnants. Mustafar, planète volcanique entièrement numérique, est le lieu culminant de cette logique colorimétrique : orange et noir, chaleur et mort, monde de lave comme incarnation littérale de l’enfer intérieur d’Anakin .Quand il affronte Obi-Wan , il se bat dans un décor qui ressemble à ce qui lui arrive à l’intérieur, comme si tout ce qu’il retenait jusque‑là avait fini par se répandre autour de lui. Tout se resserre alors autour du face-à-face entre Anakin et Obi-Wan. Depuis l’annonce de la prélogie, c’est le moment que tout le monde attendait, celui que les fans imaginaient depuis des années. George Lucas a raté pas mal de choses en route, surtout du côté des dialogues et de la direction d’acteurs, mais ce duel-là, il ne pouvait pas se le permettre. Et heureusement, il ne le rate pas. Le combat n’est pas seulement le plus spectaculaire de la trilogie, c’est aussi celui où Lucas se montre le plus dur avec ses propres personnages. La mise en scène n’a aucune pitié pour Anakin : brûlé, mutilé, laissé au bord de la lave comme un corps déjà condamné. Obi-Wan reste debout, mais vidé, incapable de porter le coup final et obligé d’abandonner son ancien élève à une agonie atroce. Il y a dans cette conclusion une cruauté inédite dans la saga, une manière presque brutale de montrer le prix de cette rupture : le duel ne s’achève pas sur une victoire, mais sur deux êtres brisés.

Il reste un domaine toutefois où La Revanche des Sith comme les autres chapitres de la prélogie ne faiblit jamais : la musique. John Williams trouve ici une liberté rare dans la saga. Le ton plus sombre lui permet d’aller vers des morceaux vraiment tragiques. Anakin’s Betrayal accompagne l’Ordre 66 avec une tristesse qui dépasse l’écran. Battle of the Heroes donne au duel sur Mustafar une grandeur quasi mythologique. La pièce la plus marquante reste Padmé’s Ruminations avec ses cordes qui grondent, ces voix féminines qui planent. Cette musique qui accompagne la scène silencieuse entre Anakin et Padmé à Coruscant et sans elle, la scène ne fonctionnerait pas autant. Williams ne se contente pas d’illustrer. Il clôt un cycle. Il reprend des motifs des cinq films précédents, les modifie, les alourdit, et les amène vers une forme de résolution. La fin du film avec thème de Luke, celui de la Force et la fanfare principale annonce la trilogie originale, tout en marquant que l’histoire d’Anakin touche à sa fin. Au-delà des sabres lasers, La Revanche des Sith parle de pouvoir, de peur et de démocratie qui s’effondre en silence. Palpatine utilise la guerre pour prolonger des pouvoirs d’exception, manipule le Sénat avec un discours de sécurité et de stabilité. Quand Padmé lâche sa phrase sur la liberté qui meurt « sous des applaudissements », le film prend une résonance très contemporaine. Pour toute la naiveté dont il fait preuve dans les rapports humains George Lucas a une vision politique extrêmement lucide. Cette dimension déjà présente en filigrane dans les épisodes précédents, trouve ici son aboutissement. On comprend enfin comment la République se transforme en Empire sans coup d’État spectaculaire. Tout se passe à ciel ouvert. Les institutions s’effritent au nom de l’efficacité. C’est l’une des idées les plus fortes du film, et probablement celle qui vieillit hélas le mieux.

Vingt ans plus tard, le regard sur le film s’est stabilisé. Il a réconcilié une partie de la « vieille garde » avec la prélogie. Il alimente aussi sans arrêt les mèmes et les citations de la génération Z. « Hello there », « I have the high ground », les tirades de Palpatine – tout ça circule en boucle, parfois avec ironie, parfois avec affection. Le bilan est contrasté mais solide : Oui, c’est le sommet de la trilogie préquel, et de loin. Oui, ses défauts sont visibles : surabondance de CGI, écriture des personnages féminins sacrifiée, basculement d’Anakin parfois trop abrupt. Mais ces faiblesses restent liées à la façon même dont Lucas travaille. On ne peut pas les retirer sans retirer en même temps l’ambition qui donne au film sa puissance. La prélogie forme, au final, un ensemble étrange : spectaculaire, riche en thèmes, mais souvent maladroite dans l’exécution. La Revanche des Sith agit comme un révélateur. Il montre ce que Lucas peut atteindre quand son obsession de mythologie rencontre un vrai enjeu dramatique.

Conclusion : La Revanche des Sith n’est pas seulement la fin d’une trilogie, c’est le moment où George Lucas a bouclé sa boucle mythologique. Malgré ses imperfections, le film possède une âme tragique et une ambition visuelle qui continuent de fasciner toutes les générations de fans.

Ma Note : A-

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.