BATMAN & ROBIN (1997)

Batman & Robin ne se contente pas d’adopter un style visuel flamboyant ; il s’y noie, transformant chaque plan en une agression chromatique, une explosion de néons criards et de couleurs primaires saturées à l’excès. L’esthétique du film, bien au-delà du simple « camp », atteint une hypertrophie déconcertante, donnant l’impression qu’un magasin de jouets des années 90 a littéralement explosé sur la pellicule. C’est une œuvre d’une laideur visuelle fascinante, où la subtilité est délibérément reléguée au profit d’un spectacle pyrotechnique constant, au final épuisant. L’influence de la série télévisée avec Adam West est indéniable, mais elle apparaît ici pervertie. Alors que la série exploitait un kitsch ironique et conscient, le film de Joel Schumacher semble s’approprier son absurdité au premier degré. Il en reprend les onomatopées visuelles, les angles de caméra « dutch » et le grandiloquent des méchants, sans jamais retrouver l’once d’auto-dérision qui faisait le charme de l’original. Le résultat est une parodie involontaire, une caricature grossière qui ne comprend pas la source qu’elle prétend honorer. Gotham, autrefois métropole gothique et oppressante sous la vision de Burton, se transforme en un parc d’attractions sous acide. Des statues grecques monumentales côtoient des autoroutes suspendues, les bâtiments baignent dans des lumières roses et bleues, et l’architecture défie toute logique. La ville devient un carnaval visuel chaotique, un simple terrain de jeu bariolé, dénué d’âme et d’identité, servant uniquement de décor tape-à-l’œil aux pitreries des personnages.

Le symbole le plus flagrant de l’échec du film réside dans la conception des costumes. L’aspect sculptural et caoutchouteux des armures précédentes est poussé à un point de non-retour, créant des tenues qui semblent plus adaptées à un défilé de mode qu’à un justicier nocturne. Les gros plans sur les fesses et l’entrejambe lors des scènes d’équipement transforment le Chevalier Noir en objet de désir involontairement comique. L’armure de Mr. Freeze, interprété par Arnold Schwarzenegger, est une avalanche de plastique chromé et de néons bleus, ressemblant davantage à un jouet Fisher-Price qu’à un équipement de cryogénisation. Encombrante, bruyante et visuellement absurde, elle sert principalement d’excuse à une litanie de calembours sur le froid, sa seule vraie fonction dans le film. Les costumes végétaux de Poison Ivy, jouée par Uma Thurman, inspirés des numéros de Mae West, privilégient une sensualité de caricature. Chaque tenue est plus extravagante que la précédente, mais leur théâtralité outrancière sape toute velléité de menace, la transformant en une « drag queen » de la botanique plutôt qu’en une écoterroriste dangereuse. Robin et Batgirl adhèrent à la même logique désastreuse. Leurs costumes sont des armures moulantes aux tétons proéminents et aux couleurs vives (le rouge agressif de Robin) qui anéantissent toute notion de furtivité. Batgirl, en particulier, semble affublée d’une version féminisée et tout aussi ridicule de l’armure de Batman, conçue pour l’esthétique et non pour la fonction. La Batcave elle-même a perdu tout son mystère. Elle est devenue un showroom high-tech baignant dans des lumières bleues, immaculée et dépourvue de la saleté ou de l’histoire qui la caractérisaient. Le repaire arctique de Mr. Freeze et la serre de Poison Ivy ne sont que des décors en carton-pâte, des environnements de parc à thème sans la moindre crédibilité. Les rues de Gotham, envahies de néons, rappellent une piste de roller-disco plutôt qu’une zone de criminalité. Les effets spéciaux, notamment les séquences de surf dans le ciel ou de patinage sur glace, sont d’une pauvreté affligeante, même pour 1997, et leur aspect cartoonesque achève de détruire toute suspension d’incrédulité. Le maquillage scintillant de Mr. Freeze et les sourcils végétaux de Poison Ivy renforcent cette impression de spectacle de fin d’année scolaire. Les « Bat-néons » sur les costumes sont la touche finale, l’idée la plus anti-Batman concevable, transformant un justicier de l’ombre en sapin de Noël ambulant.

Joel Schumacher orchestre un chaos visuel total. Sa réalisation est une surenchère permanente, abusant des angles « dutch », des zooms frénétiques, d’un montage épileptique et d’une direction artistique qui hurle à chaque plan. Le réalisateur a depuis reconnu vouloir un film plus « fun » et familial, mais le résultat est une œuvre au ton si dissonant qu’elle constitue un cas d’école de déséquilibre, oscillant sans cesse entre drame pathétique (la maladie d’Alfred) et comédie involontaire (pratiquement tout le reste). Les scènes d’action sont un désastre de lisibilité. Filmées en plans serrés et montées de manière chaotique, elles forment un brouhaha confus de mouvements maladroits. La chorégraphie des combats est inexistante, remplacée par des poses théâtrales et des pirouettes ridicules. Les personnages ne se battent pas ; ils prennent la pose entre deux explosions de confettis. La mise en scène est grandiloquente, chaque dialogue est déclamé, chaque émotion surjouée jusqu’à la caricature. Le film progresse comme une succession frénétique et décousue de scènes, sans rythme propre, juste une accumulation. Il introduit deux méchants, une nouvelle héroïne et une crise familiale pour Batman sans jamais prendre le temps de développer quoi que ce soit. Le résultat est un récit hystérique et épuisant. Face à un script aussi indigeste, les acteurs sont soit en perdition, soit en roue libre. Schumacher semble les avoir encouragés à surjouer de manière exponentielle. George Clooney paraît détaché et mal à l’aise, Chris O’Donnell est une caricature d’adolescent rebelle, et Arnold Schwarzenegger livre ses calembours avec l’enthousiasme d’un homme qui encaisse son chèque. Il est difficile de déterminer s’il faut blâmer les acteurs ou les plaindre d’avoir été dirigés dans une telle galère.

La performance de George Clooney en Batman/Bruce Wayne est une catastrophe, point qu’il a lui-même admise à plusieurs reprises. Il manque de toute crédibilité en tant que justicier sombre. Son Bruce Wayne est un playboy souriant, et son Batman est dénué de gravité ou de menace. L’alchimie avec les autres personnages est inexistante ; il semble naviguer dans le film avec une distance ironique, comme s’il était conscient de participer à une farce. Chris O’Donnell campe un Robin pleurnichard et irritable, tandis qu’Alicia Silverstone incarne une Batgirl dont l’introduction dans l’histoire est à la fois paresseuse et mal écrite. Arnold Schwarzenegger, dans le rôle de Mr. Freeze, offre une performance légendaire pour les pires raisons. Il n’est pas un méchant, mais un distributeur de « one-liners » glacés. Chaque ligne de dialogue est un jeu de mots pénible (« What killed the dinosaurs? The Ice Age! »). Sa présence submerge le film, non par sa menace, mais par le ridicule de sa prestation, transformant un personnage potentiellement tragique en une blague ambulante. Uma Thurman, quant à elle, s’abandonne complètement au « camp ». Sa performance est une imitation exagérée des séductrices des années 40, pleine de déhanchements et de regards langoureux. Elle est charismatique, mais dans un registre si théâtral et outrancier qu’elle ne génère aucune menace réelle, seulement un spectacle de cabaret. Michael Gough est le seul véritable rescapé de ce naufrage. Au milieu de ce cirque assourdissant, il parvient à livrer une performance touchante et digne, particulièrement dans les scènes où il affronte sa maladie. Son arc narratif constitue la seule parcelle d’émotion authentique du film, une oasis de sincérité dans un désert de plastique.

La musique d’Elliot Goldenthal tente désespérément d’insuffler une grandeur épique et sombre à des scènes qui en sont l’antithèse. Le décalage est total. La partition, qui cherche à retrouver le souffle héroïque des films précédents, est noyée sous le vacarme visuel et les dialogues ineptes, devenant un simple bruit de fond interchangeable dans ce chaos généralisé. Le film aborde maladroitement le thème de la famille (« la Bat-famille »), mais le traite avec la subtilité d’un dessin animé du samedi matin. Les autres thèmes sont réduits à des slogans : le bien contre le mal, l’ambition, etc. Il n’y a aucune profondeur, aucune réflexion, seulement des concepts simplifiés à l’extrême pour un public jugé infantile. Le virage au kitsch était un choix délibéré de Schumacher et du studio, visant à rendre la franchise plus « légère » et destinée à vendre des jouets) après la noirceur jugée excessive de Batman Returns. L’échec est total car le film manque de l’intelligence et de l’ironie nécessaires pour réussir son pari ; il est simplement stupide, pas drôle. Le public et la critique ont rejeté cette infantilisation d’un personnage dont l’essence même est la noirceur et le tragique. Le film s’effondre sous son propre poids. Avec deux méchants, une nouvelle héroïne et des conflits internes, aucune intrigue n’est correctement développée. C’est un fourre-tout scénaristique où les personnages apparaissent et disparaissent sans conséquence, au service d’un spectacle vide. C’est une trahison pure et simple. Batman est dénaturé, transformé en parodie de lui-même. Robin et Batgirl ne sont que des faire-valoir marketing. Mr. Freeze, de l’un des méchants les plus tragiques de l’univers DC (grâce à la série animée), est réduit à une machine à calembours. Le film a réussi l’exploit de ruiner simultanément quatre personnages majeurs. Les dialogues sont d’une bêtise abyssale, l’encombrement visuel est une agression constante, et le manque total de drame et de profondeur rend l’expérience vaine. Mais le plus grand défaut est la simplification outrancière de l’univers de Batman, le transformant en un produit commercial cynique et sans âme. L’échec critique et commercial (relatif) de Batman & Robin a été si retentissant qu’il a « tué » la franchise pendant huit ans. Il est devenu l’exemple même de ce qu’il ne faut pas faire, un épouvantail brandi par l’industrie pour avertir des dérives du marketing et de la perte de vision artistique. Cet échec a paradoxalement rendu possible le renouveau réaliste de Christopher Nolan, qui a pris le contre-pied absolu de l’esthétique de Schumacher. Aujourd’hui, le film survit comme un monument du « si mauvais que c’en est bon », un film culte pour de mauvaises raisons, dont on se moque en groupe pour exorciser le traumatisme collectif qu’il a représenté pour toute une génération de fans.

Conclusion : L’incarnation même de ce qui menace toute franchise de comic book lorsqu’elle perd de vue son essence. Une débauche de couleurs criardes, des stars en roue libre qui cabotinent sans retenue, et des choix esthétiques dictés par les impératifs du marketing plutôt que par une véritable vision artistique. Résultat : un film devenu un épouvantail, un avertissement pour l’industrie sur les dérives du genre, et dont l’impact négatif aura irradié le paysage du comic book movie pendant des années. Une démonstration parfaite de ce qui arrive quand la surenchère prend le pas sur l’authenticité.

Ma Note : D

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