BATMAN RETURNS (1992)

Tim Burton revient à Gotham après le triomphe du premier Batman de 1989, mais son enthousiasme est loin d’être évident. Le succès colossal du film n’a pas effacé son amertume : il estime avoir été dépossédé de son œuvre par les décisions imposées en coulisses par les producteurs Jon Peters et Peter Gruber. Pour envisager une suite, Burton exige un contrôle total. Warner Bros accepte sans discuter, et cette décision provoque une première victime : Sam Hamm, scénariste du film original. Hamm avait déjà écrit une première version de la suite, intégrant Robin, poursuivant la romance entre Bruce Wayne et Vicki Vale, et ramenant le journaliste Alexander Knox. Mais Burton veut repartir de zéro. Il fait appel à Daniel Waters, scénariste de Heathers, pour réinventer Gotham selon sa propre sensibilité. L’histoire s’ouvre sur un prologue glaçant : la naissance d’un enfant monstrueusement difforme dans la famille Cobblepot. Incapables d’assumer leur progéniture, les parents jettent le berceau dans la rivière. Trente ans plus tard, l’enfant abandonné est devenu le Pingouin, une créature grotesque qui dirige une armée de criminels depuis les égouts. Il s’allie à Max Schreck, un magnat corrompu qui voit en lui un outil politique. Schreck le propulse candidat à la mairie, espérant manipuler la ville à travers lui. Pendant ce temps, Selina Kyle, secrétaire effacée de Schreck, découvre par accident les plans illégaux de son patron. Il la précipite par la fenêtre pour la faire taire. Miraculeusement, une nuée de chats la ramène à la vie. Elle se fabrique un costume de cuir et devient Catwoman, figure de vengeance et de chaos. Burton et Waters réinventent les deux antagonistes. Le Pingouin n’est plus un gangster élégant obsédé par les parapluies : il devient un mutant tragique, élevé par des pingouins dans les égouts, animé par un plan macabre visant à noyer les premiers-nés de Gotham. Catwoman n’est plus une cambrioleuse glamour : elle incarne la rage d’une femme brisée, ressuscitée dans une version gothique et féministe de la revanche. Cette réécriture radicale donne au film une tonalité plus sombre, plus politique, plus mélancolique. Bruce Wayne, lui, apparaît plus solitaire que jamais. Dans le premier film, il jouait encore le rôle du milliardaire mondain. Ici, il attend dans son manoir, plongé dans l’obscurité, que le Bat-Signal illumine le ciel. Burton ne s’intéresse pas au canon des comics : il préfère explorer la psyché d’un homme hanté. Max Schreck, personnage inventé pour le film, devient le véritable moteur du récit. Inspiré autant par l’acteur de Nosferatu que par le Donald Trump des années 90, Schreck incarne un capitalisme prédateur qui dévore Gotham. Il est responsable de l’ascension du Pingouin et de la naissance de Catwoman, faisant de lui le véritable architecte du chaos.

Le scénario de Daniel Waters ne ressemble jamais à un produit de studio. Il est acide, cruel, traversé d’un humour noir qui épouse parfaitement la sensibilité de Burton. Waters ajoute une dimension politique audacieuse : la campagne électorale du Pingouin. L’idée qu’une créature vulgaire et grotesque puisse séduire l’électorat relève d’une satire presque prophétique. Le film imagine qu’un candidat peut être porté par la foule malgré son cynisme, mais qu’il chute dès qu’une caméra capte ses insultes envers ses propres partisans. Aujourd’hui, cette naïveté fait sourire. Michael Keaton n’apparaît qu’après treize minutes, et sa première réplique arrive encore plus tard. Ce silence n’est pas un accident : Keaton a volontairement réduit son dialogue pour faire de Batman une présence spectrale. Burton consacre beaucoup de temps aux origines du Pingouin et de Catwoman, au point que le film pourrait presque s’appeler Penguin Begins ou Catwoman Begins. Pourtant, Batman ne disparaît jamais derrière eux. Burton et Keaton approfondissent Bruce Wayne au fil du récit, révélant un homme qui se reconnaît dans les monstres qu’il affronte. L’un des moments les plus iconiques du film survient lorsque Bruce, assis seul dans son manoir, voit le Bat-Signal se refléter dans son bureau grâce à un système de miroirs. Il se lève, comme réveillé d’une torpeur. Batman ne répond pas à un appel : il renaît chaque fois que la ville l’invoque. Burton traite Batman comme un freak parmi les freaks. Le Pingouin l’accuse d’ailleurs d’hypocrisie : « Tu es jaloux parce que je suis un vrai monstre et que toi, tu dois porter un masque. » Cette réplique résume la vision du réalisateur. Bruce appartient à l’élite de Gotham. Il peut retirer son masque et rejoindre les salons luxueux. Le Pingouin et Catwoman, eux, n’ont pas cette échappatoire. Ils sont condamnés à leurs identités déformées. Batman se révèle même étonnamment impuissant. Lorsqu’il tente d’empêcher Catwoman de tuer Schreck, ce dernier les abat tous les deux sans effort. Selina survit grâce à sa rage, puis tue Schreck. Le film se termine sur un Bat-Signal qui brille dans la nuit, non pas comme une promesse d’espoir, mais comme le signe que Batman reviendra, toujours aussi mélancolique.

Keaton incarne un Batman stoïque, presque immobile, en partie à cause d’un costume rigide repensé par Steve Wang. Mais son regard perçant et son intensité compensent largement. Ses talents comiques, déjà perceptibles dans Beetlejuice, trouvent ici une place subtile. Il révèle aussi une nouvelle facette de Bruce Wayne : un homme capable d’utiliser son statut de businessman pour infiltrer les réunions de Schreck et déjouer ses plans. Danny DeVito, sous un maquillage signé Stan Winston, livre une performance monstrueuse et pathétique. Son Pingouin est répugnant, mais profondément tragique. Il voit en Batman un double inversé : un enfant abandonné devenu une créature de la nuit. Max Schreck, lui, est une version pervertie de Bruce Wayne : un millionnaire qui utilise sa fortune pour détruire la ville plutôt que la protéger. Christopher Walken, avec sa diction étrange et sa perruque argentée, donne au personnage une théâtralité délicieusement malfaisante. Michelle Pfeiffer, qui remplace Annette Bening au pied levé, livre une performance légendaire. Sa Catwoman, en cuir et latex, oscille entre anti-héroïne et antagoniste. Elle incarne la colère des femmes maltraitées, mais aussi une crise identitaire profonde. Sa destruction du grand magasin Shreck ressemble à un message subliminal adressé par Burton à Warner : une attaque contre les mensonges commerciaux. Contrairement à Bruce, Selina trouve une libération dans son costume. Leur romance, à la fois tendre et impossible, évoque la screwball comedy et le cinéma de Lubitsch. Lorsqu’ils s’enlacent près du feu, chacun dissimule ses cicatrices et son identité secrète. C’est l’une des plus belles scènes de la filmographie de Burton. Les affiches promettaient un affrontement spectaculaire entre Batman, Catwoman et le Pingouin. Le film, lui, préfère explorer ce qui les unit : leur solitude, leur marginalité, leur besoin de masque. Burton célèbre les parias, comme il l’a toujours fait, de Pee-Wee Herman à Edward aux mains d’argent. La tragédie de Batman Returns est que Batman ne peut sauver aucune de ces âmes. À la fin, il retourne seul dans son manoir, tel un monstre de la Universal condamné à la solitude.

Visuellement, le film est un sommet. Burton collabore avec Bo Welch pour créer une Gotham expressionniste, mélange de décors fascistes, de ruelles enneigées et de structures tordues. La ville semble hors du temps : le Pingouin écrit à la plume, Batman utilise des CD-ROM, et l’ensemble pourrait se dérouler hier, demain ou dans un futur indéfini. L’absence de prises de vue extérieures renforce une atmosphère claustrophobe. Stefan Czapsky signe une photographie somptueuse, contrastée, presque baroque. Danny Elfman, libéré de la contrainte d’un album pop comme celui de Prince en 1989, compose une partition gothique, chorale, presque liturgique. Chaque morceau ressemble à un chant de Noël infernal. Le film sort pourtant en plein été. Sa noirceur surprend le public. McDonald’s, partenaire promotionnel, s’inquiète : le film montre un bébé abandonné, un plan visant à noyer des enfants, une femme en tenue S&M, un homme-pingouin lubrique et couvert de bile noire. Le studio exige désormais de valider les scénarios avant tout partenariat. Batman Returns change la trajectoire de la franchise. Warner opte ensuite pour un ton plus coloré avec Batman Forever, puis sombre dans l’excès avec Batman & Robin, avant que Christopher Nolan ne ramène le personnage vers un réalisme radical. Matt Reeves poursuivra cette voie en 2022. Aucune approche n’est meilleure qu’une autre : elles prouvent la plasticité du mythe.


Conclusion : Trente ans après sa sortie Batman Returns reste une anomalie dans  la franchise, conçu pour s’intégrer dans l’œuvre de son auteur plutôt que de servir les fans de comics et reste celui qui traite ces personnages abîmés avec le plus d’empathie. En réinterprétant le monde de Batman sans le fardeau d’une reproduction fidèle, libre des attentes de l’industrie, Tim Burton et son équipe auront signé une des œuvres les plus originales DU canon multimédia du caped-crusader.

Ma Note : A

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