
L’histoire du quatrième Bond commence bien avant les caméras. En 1958, l’Irlandais Kevin McClory s’associe à Ian Fleming et au scénariste Jack Whittingham pour développer un film original autour de l’agent secret. Le projet capote, mais Fleming repart avec les idées dans sa valise et en tire le roman Thunderball en 1961, sans créditer ses collaborateurs. Un procès s’ensuit. Quand Eon Productions veut adapter le livre pour le cinéma, la situation juridique est un nœud gordien : McClory détient les droits du film, Broccoli et Saltzman ont le reste. La solution trouvée est pragmatique : McClory est crédité comme producteur du film en échange d’un engagement à ne pas produire sa propre version pendant dix ans. Il tiendra parole, et ce n’est qu’en 1983 qu’il ressortira le dossier avec Jamais plus jamais, Connery en tête d’affiche. Cette bataille juridique est indissociable d’Opération Tonnerre : le film porte en lui les cicatrices d’une guerre de droits qui durera des décennies. Terence Young revient derrière la caméra après avoir laissé Goldfinger à Guy Hamilton. C’est son troisième et dernier Bond, et il arrive avec de grandes ambitions. Le budget triple presque par rapport à Goldfinger pour atteindre neuf millions de dollars, le tournage s’étend sur quatre pays, de la France aux Bahamas en passant par les studios Pinewood et le circuit de Silverstone, et les équipes passent plusieurs semaines à Nassau et sur Paradise Island à organiser des séquences sous-marines d’une ampleur inédite. Le résultat au box-office est colossal cent quarante et un millions de dollars de recettes mondiales , et Opération Tonnerre reste à ce jour le Bond le plus rentable de l’histoire en Amérique du Nord, inflation corrigée. Le phénomène de la « Bondmania » atteint son zénith, et le film en profite autant qu’il l’alimente.
La séquence pré-générique donne le ton : Le film s’ouvre sur un convoi funéraire portant les initiales « JB », qui en réalité désignent l’espion français Jacques Bouchard. Ce dernier tente de profiter de ses fausses obsèques pour disparaître en se déguisant en veuve éplorée. Dans une scène marquante pour l’époque, Bond le confronte et l’élimine lors d’un combat d’une violence inouïe, avant de s’échapper en utilisant un jet-pack dorsal. La transition est parfaite entre l’espionnage musclé des premiers films et le gadget spectaculaire qui va définir l’ère à venir. Ce jetpack, s’il impressionne visuellement, signale en douceur que la franchise tourne une page le réalisme relatif de Bons Baisers de Russie laisse définitivement place à l’action démesurée. L’intrigue, elle, fonctionne sur une mécanique solide. Le SPECTRE vole deux bombes atomiques à l’OTAN et menace de les faire exploser si une rançon n’est pas versée. La menace nucléaire, au cœur des angoisses collectives de 1965, donne au récit une urgence réelle. L’organisation se cache derrière des façades élégantes, une association d’aide aux réfugiés à Paris, la villa luxueuse de Largo aux Bahamas et cette duplicité, ce monde où l’ennemi peut surgir n’importe où, reste la chose la mieux écrite du scénario. Visuellement, le film impressionne par intermittences. Ken Adam livre avec le Disco Volante ce yacht capable de se transformer en hydroptère l’un de ses plus beaux objets de design. La piscine à requins de Largo s’impose instantanément comme un symbole iconique du mélange entre luxe tropical et menace mortelle. Les Bahamas offrent un cadre somptueux filmé en Panavision, et Young donne au film une ampleur visuelle que la série n’avait jamais atteinte. Mais cette beauté paradisiaque joue aussi contre lui : le film prend par moments des airs de carte postale qui diluent la tension au lieu de la nourrir.
Le pari le plus risqué du film, ce sont les séquences sous-marines. La bataille finale entre plongeurs du SPECTRE et forces spéciales a valu au film son Oscar des effets spéciaux, remis à John Stears en 1966 une reconnaissance méritée sur le plan technique. Mais le prix à payer est lourd : ces scènes manquent cruellement de rythme et de lisibilité. Distinguer les combattants dans cette mêlée aquatique relève du défi, et la durée de l’ensemble finit par épuiser la patience du spectateur. C’est là que le film se blesse vraiment. Deux heures et demie pour une intrigue relativement linéaire, c’est trop, et Young n’a pas les outils narratifs pour maintenir la tension sur cette longueur. Du côté des gadgets, Q reste raisonnable : appareil photo sous-marin à détecteur de radiations, mini bouteille d’oxygène, des inventions bien intégrées à l’environnement aquatique. Rien qui ne déraille encore vers la parodie des années Moore. Sean Connery livre une performance solide, mais quelque chose s’est légèrement émoussé. Son Bond reste charismatique, impressionne physiquement, notamment sous l’eau, mais la mécanique commence à paraître automatique. L’étincelle des deux premiers films s’est atténuée et on sent déjà, rétrospectivement, l’homme qui se préparait à passer la main. Les personnages féminins illustrent parfaitement le déséquilibre du scénario. Luciana Paluzzi crève l’écran en Fiona Volpe, tueuse du SPECTRE aussi intelligente que dangereuse. Son face-à-face avec Bond, où elle démonte avec cynisme le mythe du séducteur irrésistible, est l’un des meilleurs moments du film et l’une des rares fois où un personnage féminin de la saga tient Bond en échec intellectuellement. À l’opposé, Claudine Auger souffre d’un rôle ingrat : Domino reste passive, subit les événements, et sa transformation finale en justicière ne convainc pas. Sa beauté ne suffit pas à compenser l’absence d’écriture. Emilio Largo pose le même problème. Adolfo Celi a du style le cache-œil aide, mais son personnage n’a ni la folie grandiose d’un Goldfinger ni la menace froide d’un Red Grant. Un antagoniste fonctionnel, rendu encore plus terne par un doublage qui lui retire toute présence. La chanson du générique mérite une anecdote : John Barry avait d’abord composé Mr. Kiss Kiss, Bang Bang, enregistrée par Shirley Bassey puis par Dionne Warwick. United Artists a imposé que le titre de la chanson soit identique à celui du film, contraignant Barry à écrire Thunderball dans l’urgence avec Don Black. Sa partition générale reste néanmoins un point fort, avec des morceaux spécifiques pour les séquences aquatiques qui tentent d’insuffler de l’énergie là où le montage échoue.
Conclusion : Opération Tonnerre est un film qui a gagné la guerre commerciale et perdu quelque chose sur le plan artistique. Il prouve qu’on peut faire du Bond spectaculaire et rentable, mais chaque compromis laisse une trace. Le scénario manque de subtilité, le rythme flanche en milieu de parcours, et le vilain est oubliable. Ce qui reste, c’est la démesure productive d’une franchise en pleine expansion, l’élégance visuelle des Bahamas, et la silhouette de Fiona Volpe qui incendie chacune de ses scènes. Un Bond du ventre mou de la saga impressionnant par endroits, inachevé dans l’ensemble.