
Il y a, dans les premières minutes de Superman III, une séquence d’ouverture qui résume à elle seule le désastre à venir : une cascade de gags burlesques enchaînés sur un trottoir de Metropolis, où chaque passant trébuche, glisse ou se retrouve aspergé dans une chorégraphie de vaudeville soigneusement réglée. Pas un superhéros en vue. Pas une menace. Juste du slapstick, propre, calibré, et totalement étranger à l’univers construit par Richard Donner dans les deux premiers films. Le ton est posé d’entrée, et il est mauvais. Richard Lester avait déjà mis la main sur Superman II après l’éviction de Donner, mais le troisième épisode est entièrement le sien, sans partage et sans filtre. Le résultat est un film profondément incohérent, non pas par accident de production, mais par conviction artistique erronée : celle qu’un film de superhéros peut fonctionner comme une comédie de situation, que le spectateur rira des mêmes personnages qu’il était censé admirer, que la grandeur est compatible avec la farce. Aucune de ces hypothèses ne tient. L’optimisme visuel hérité de Donner, cet éclat primaire et lumineux qui incarnait quelque chose de sincère, est ici recyclé comme toile de fond décorative pour des gags qui le contredisent en permanence. Metropolis, jadis ville symbole vibrante d’une utopie américaine, se réduit à un décor de plateau télé. La photographie, fonctionnelle sans être inspirée, sert la comédie plutôt que le drame, et sacrifie chaque potentiel de grandeur visuelle à la blague suivante. Le contraste entre les séquences comiques et les rares moments où le film prétend à la tension dramatique n’est pas équilibré, deux films semble se parasiter mutuellement sans jamais vraiment coexister .
La question des méchants concentre à elle seule les défaillances narratives du film. Lex Luthor est absent. À sa place, Ross Webster (Robert Vaughn), magnat de pacotille en costume trois-pièces, sans charisme et sans plan véritablement à l’échelle de l’Homme d’Acier. C’est un antagoniste de série B, déclamant des répliques menaçantes avec la conviction d’un acteur de soap opera. À ses côtés, Gus Gorman (Richard Pryor), génie informatique malgré lui, censé incarner la menace technologique de la décennie. Gorman n’est pas un antagoniste c’ est un ressort comique, un one-man-show importé depuis un tout autre genre. Richard Pryor fait du Richard Pryor, avec ses mimiques, son énergie nerveuse, son improvisation télégraphiée, mais rien de tout cela n’appartient à l’univers Superman. Sa présence dilue l’intrigue principale en longues parenthèses comiques qui alourdissent un film déjà inégal dans son rythme. Ce rythme, précisément, est l’un des grands problèmes du film. Lester n’arrive jamais à faire coexister les deux intrigues parallèles, le retour de Clark Kent à Smallville et les machinations de Webster avec la kryptonite synthétique, sans que l’une n’étouffe l’autre. Les scènes d’action, rares et souvent éclipsées par la comédie, sont traitées avec une légèreté déconcertante. La séquence de l’incendie de l’usine chimique, qui aurait dû être un pic de tension, passe comme une péripétie. Les effets spéciaux sont très inégaux : si les scènes de vol restent globalement convaincantes, les visuels liés au hacking de Gorman, traduits à l’écran par des jeux vidéo rudimentaires, ont terriblement vieilli. Le centre informatique de Webster, amas de lumières clignotantes et d’écrans cathodiques, ressemble à un décor de science-fiction télévisuelle de l’époque. La bande originale, enfin, achève de désolidariser le film de son héritage. John Williams est remplacé par Ken Thorne pour des arrangements de ses propres thèmes, et par Giorgio Moroder pour des apports électroniques. Les résultats sont catastrophiques. Les thèmes iconiques de Williams sont réorchestrés sans âme, vidés de leur charge émotionnelle. La musique synthétique de Moroder, typique de son époque, crée une dissonance totale avec la mythologie du personnage. Elle ancre le film dans les années 1980 pour les pires raisons, en renvoyant non pas à une époque, mais à ses tics les plus superficiels. Pourtant, Superman III n’est pas un film sans valeur. Il en a une, concentrée dans une séquence et dans une performance.
La séquence, c’est la confrontation dans la décharge automobile entre Superman et Clark Kent, conséquence directe de la corruption par la kryptonite synthétique. Cette scène est une métaphore visuelle d’une force rare dans la saga : l’homme doit littéralement vaincre le symbole, la faiblesse doit triompher de l’arrogance, la conscience de soi doit survivre à la corruption. L’idée que la kryptonite synthétique pervertit non les pouvoirs mais le caractère, le rendant arrogant, négligent, menaçant, est la seule véritable proposition thématique du film. Le costume qui s’assombrit, la posture qui s’affaisse, le regard qui se durcit : ces détails sont bien vus, bien exécutés, et portent quelque chose sur la fragilité morale du héros que les deux premiers films n’avaient pas exploré de cette façon. La performance, c’est celle de Christopher Reeve. Il est, une fois encore la grâce salvatrice du film. Son Clark Kent de retour à Smallville est touchant de maladresse, sincère dans une comédie romantique avec Lana Lang (Annette O’Toole) qui constitue l’une des rares dynamiques émotionnelles réussies de l’ensemble. Mais c’est dans son interprétation du Superman corrompu qu’il est proprement excellent. Reeve joue l’arrogance, l’ennui, le mépris avec une crédibilité saisissante, sans forcer l’effet, sans tomber dans la caricature que le reste du film lui tendait. Il incarne les deux facettes du personnage, le héros et son ombre, avec une conviction qui sauve plusieurs scènes de l’insignifiance totale. C’est une performance physique et subtile à la fois, et elle est remarquable précisément parce qu’elle se déploie dans un film qui ne la mérite pas. Annette O’Toole, dans un rôle que le script ne développe pas assez, apporte une chaleur et une authenticité bienvenues. Sa Lana Lang, mère célibataire ancrée dans une Amérique moins glamour que Metropolis, contraste honnêtement avec le fantasme urbain de Lois Lane, et son alchimie avec Reeve fonctionne. Justement, l’absence de Margot Kidder est cruellement ressentie : réduite à une apparition fantomatique en début et en fin de film, dans ce qui ressemble à une punition de studio pour des prises de position publiques, elle prive le film de sa principale dynamique romantique et de son ancrage journalistique dans le monde réel. Superman III marque le début d’un déclin. Non pas un déclin accidentel, produit d’un mauvais scénario ou d’un budget insuffisant, mais un déclin causé par une décision de conception : remplacer la sincérité par la désinvolture, et croire que le public suivrait sans conditions. La franchise sacrifie ici son âme à la popularité passagère d’un comédien et aux synthétiseurs d’une décennie. Lester dirige ses acteurs vers la caricature, à l’exception notable de Reeve qui résiste. Le film est le symptôme d’une industrie qui n’a pas encore compris qu’un genre populaire peut mourir non par excès de sérieux, mais par excès de condescendance envers son propre matériau.
Conclusion : Superman III est une déception écrasante par rapport aux deux premiers films. Il abandonne la mythologie et la sincérité de Donner pour une comédie qui trahit l’esprit du personnage. Le changement de ton, l’absence de Lois Lane et de Lex Luthor, et le choix d’une intrigue centrée sur un comédien en vogue ont été des décisions désastreuses. Superman III a marqué le début du déclin de la franchise. Seule la performance de Christopher Reeve et la poignante scène de la bataille de la casse survivent dans la mémoire collective, comme les ruines d’un monument qui aurait pu être grand.