HIGH PLAINS DRIFTER (1973)

Deuxième réalisation de Clint Eastwood et premier de ses quatre westerns derrière la caméra, High Plains Drifter (1973) demeure, cinquante ans après sa sortie, l’œuvre la plus ambiguë, la plus contestée et la plus viscérale de sa filmographie. En digérant les leçons de ses mentors Sergio Leone et Don Siegel, Eastwood signe un film noir, cruel et fantastique, qui prend le western traditionnel à la gorge pour mieux en révéler la putréfaction. Au début des années 70, le western dit « révisionniste » s’efforce de réécrire l’histoire de l’Ouest, souvent pour corriger quarante ans de mythologie hollywoodienne idéalisée. Eastwood, lui, choisit une autre voie : il s’empare des codes du grand western classique, les malmène, et prouve que le genre a encore des choses à dire, à condition d’accepter une métamorphose radicale. Là où l’Homme sans Nom de la Trilogie du Dollar était un anti-héros opportuniste qui finissait par faire le bien pour de mauvaises raisons, l’Étranger de High Plains Drifter (incarné par Eastwood lui-même) affiche une présence amoraliste et sinistre. Il fait passer les personnages de John Wayne pour des enfants de chœur. En refusant de donner au spectateur la moindre béquille morale, Eastwood livre un film brut, méchant et dérangeant, écrit par Ernest Tidyman (le scénariste de French Connection, ceci expliquant la noirceur absolue des personnages).

Qui est cet Étranger qui surgit littéralement des vapeurs de chaleur du désert ? Les théories foisonnent : est-il un fantôme ? Le diable en personne ? Le frère caché du shérif lâchement assassiné ? Une des lectures les plus fascinantes présente l’Étranger comme un homme ordinaire à qui l’on offre un « pouvoir absolu ». En acceptant de défendre la ville de Lago contre trois tueurs à gages à condition d’obtenir un chèque en blanc sur toutes ses envies, il teste les limites de la dépravation humaine. Il réquisitionne les biens, expulse des familles de leur hôtel pour son seul confort, et commet l’irréparable en violant une femme dès les premières minutes dans une étable. Cette violence sexuelle brute, qui reste l’un des aspects les plus controversés et légitimement critiqués du film, souligne la nature profondément hostile de ce protagoniste. L’Étranger n’est pas un héros, c’est un fléau, un agent du chaos venu éprouver la bassesse humaine. D’autres y verront une allégorie divine ou métaphysique : un ange déchu venu acter une vengeance froide avant de replonger la ville dans l’enfer qu’elle mérite. Si Pendez-les haut et court parlait de justice dans un monde corrompu, High Plains Drifter embrasse l’idée que le monde est irrécupérable et qu’il ne reste plus qu’à s’installer confortablement dans la décadence.

« Nous vivons déjà en enfer, alors autant cesser de faire semblant. » C’est le leitmotiv implicite qui guide le film. Le véritable antagoniste de l’histoire n’est pas tant le trio de criminels qui fonce sur la ville, mais la communauté de Lago elle-même. Eastwood dresse un réquisitoire implacable contre la lâcheté collective et l’illusion de la civilisation. Le crime originel de Lago n’est pas seulement d’avoir laissé mourir son marshal sous les coups de fouet des bandits, mais d’avoir choisi collectivement de détourner le regard. En nommant le nain de la ville au poste de shérif et de maire, l’Étranger humilie une hiérarchie sociale hypocrisie et lâcheté. La colère de l’Étranger sature l’écran. Il pousse la culpabilité des habitants à son paroxysme en les forçant à peindre littéralement leur ville en rouge sang et à la rebaptiser « HELL » (L’Enfer). Visuellement, ce geste artistique et politique reste l’une des visions les plus puissantes de l’histoire du cinéma. Sous l’œil du chef opérateur Bruce Surtees, le paysage de frontière idyllique au bord du lac se transforme en un cauchemar expressionniste, un véritable purgatoire moral brûlé par le soleil et étouffé par les ombres.

Conclusion : High Plains Drifter est un cauchemar éveillé dont on ne ressort pas indemne. En mariant le réalisme crasseux du western spaghetti à l’angoisse morale du récit gothique, Clint Eastwood propose une œuvre d’une noirceur inégalée. Lago n’est pas une simple ville de l’Ouest, c’est une conscience coupable ; l’Étranger n’est pas un cow-boy, c’est le châtiment. Un chef-d’œuvre impitoyable qui hante l’esprit bien après que la poussière est retombée.

Ma Note : B+

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