NIGHTBREED (1990)

Sorti en 1990, Nightbreed est une anomalie fascinante du cinéma de genre. Né de l’imaginaire fertile de Clive Barker qui adapte ici son propre roman Cabal , le film a connu un chemin de croix monumental, saboté par une production frileuse et une campagne marketing désastreuse qui tentait de le vendre comme un énième slasher calibré pour l’époque. Pourtant, malgré ses cicatrices de production, Nightbreed s’impose comme une œuvre d’une richesse thématique et visuelle inouïe : un « X-Men des monstres » baroque, queer et profondément romantique.

Au cœur de Nightbreed, on suit Aaron Boone (Craig Sheffer), un jeune homme instable manipulé par son psychiatre qui lui fait croire qu’il est un tueur en série. En fuite, Boone trouve refuge à Midian, une nécropole souterraine habitée par la « Race de la Nuit », une tribu de parias et de monstres fuyant la cruauté humaine. La force du film réside dans son inversion des valeurs traditionnelles de l’horreur. Ici, les monstres hideux aux capacités surréalistes sont les véritables héros, tandis que les humains flics homophobes, fanatiques religieux et psychiatres sadiques incarnent la véritable monstruosité. À l’instar de Frank dans Hellraiser ou du Dr Channard dans Hellbound, la quête d’un ailleurs et le désir d’appartenance sont au centre du récit. Midian est une terre promise, un sanctuaire pour tous ceux qui ne rentrent pas dans les cases d’une société patriarcale, hétéronormée et capitaliste. Nightbreed baigne dans un univers indéniablement queer, utilisant le monstre comme symbole absolu de l’« Autre ». Pour le jeune spectateur en marge (le « déviant » selon les normes sociales), le film agit comme un révélateur d’imaginaire, délivrant des messages cruciaux d’acceptation de soi. C’est un film qui célèbre la différence et transforme l’exclusion en fierté. En inversant les rôles, Barker offre une revanche jubilatoire : voir ces créatures marginalisées s’unir pour détruire les policiers réactionnaires (joués par des Canadiens, une ironie délicieuse où même la police historiquement réputée la plus « gentille » s’avère génocidaire) résonne d’une puissance politique toujours aussi vibrante aujourd’hui. Si le couple principal apporte une touche de romance sombre, c’est le légendaire réalisateur David Cronenberg qui vole littéralement la vedette en incarnant le Dr Philip K. Decker. En psychiatre psychopathe arborant un masque boutonné terrifiant, Cronenberg livre une performance clinique, sadique et magnétique. Il est le monstre humain par excellence, déterminé à annihiler ce qu’il ne pourra jamais être. Sa seule présence justifie le visionnage et ancre le film dans un thriller psychologique d’une froideur bienvenue.

Clive Barker n’est certes pas le monteur le plus académique, et sa mise en scène manque parfois de subtilité. Mais son génie réside dans ses idées. Nightbreed déborde littéralement de propositions visuelles et de coolitude  presque trop pour un seul film de deux heures. C’est un véritable buffet de maquillages et d’effets physiques à l’ancienne. Certes, certains effets accusent leur âge et prennent des airs de bricolage bon marché à la lisière entre l’enfer organique de Mad God et le cabaret macabre de Beetlejuice. De plus, le rythme effréné laisse de nombreux personnages secondaires sur la touche (comme la femme couverte d’épines) qui n’apparaissent que quelques secondes. Pourtant, cette surcharge crée une impression de monde gigantesque et mystérieux, une mythologie primordiale dont on ne fait qu’effleurer la surface. Le film est un joyeux désordre qui navigue constamment et de manière hyperactive entre le pur film d’épouvante (lorsque Decker est à l’écran), la fantasy féerique pour adultes dans les catacombes, l’humour camp volontaire, et un final digne d’un film d’action pyrotechnique des années 90 à coups de fusillades et d’explosions. Ce télescopage de genres peut déconcerter : la collision entre la tragédie gothique et le film d’action militaire nuit parfois à la cohérence de l’ensemble. Heureusement, pour lier cette folie, Danny Elfman signe une bande originale fantastique sous la direction de Shirley Walker. Mêlant des chœurs d’enfants, des percussions ethniques et des élans orchestraux sombres et tribaux, la musique apporte cette texture magique et unique propre aux contes de fées des années 90. Pour apprécier pleinement l’ambition de Barker qui rêvait d’en faire le Star Wars de l’horreur, il est conseillé de délaisser la version cinéma de l’époque pour se tourner vers le Cabal Cut (ou le Director’s Cut). Cette version restaurée réintègre les scènes coupées, approfondit la mythologie de Midian, développe les personnages et rend pleinement justice à la fresque tragique imaginée par Barker.

Conclusion : Nightbreed n’est pas un film parfait : il est bancal, parfois mal rythmé, trop bavard et stylistiquement schizophrène. Mais c’est ce désordre généreux qui en fait une œuvre culte. C’est une œuvre d’art baroque, d’un romantisme noir absolu, qui continue de hanter l’imagination de ceux qui l’ont découvert à l’adolescence. On ne peut que regretter que Barker n’ait pas eu l’opportunité de réaliser d’autres longs-métrages après Lord of Illusions, nous laissant éternellement orphelins d’une suite à cette immense déclaration d’amour aux monstres de ce monde.

Ma Note : B

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