
L’année 1983 est celle de la « guerre des James Bond ». Face à la sortie du hors-série Jamais plus jamais qui marque le retour de Sean Connery, Eon Productions réplique avec Octopussy treizième aventure de James Bond avec Roger Moore pour sa sixième et avant-dernière partition.Souvent mal-aimé ou résumé à ses excentricités visuelles (Roger Moore en costume de clown), Octopussy est en réalité un film charnière. Dirigé par John Glen, le métrage tente d’équilibrer le côté grand public et humoristique propre aux années Moore avec un thriller d’espionnage de Guerre froide particulièrement tendu. Malgré ses excès kitsch et un scénario parfois surchargé, Octopussy brille par la sophistication de ses scènes d’action, son ambiance de voyage exotique et une intrigue politique étonnamment sérieuse qui en font l’un des opus les plus généreux et sous-estimés de la saga. La dualité du scénario, qui adapte très librement deux nouvelles de Ian Fleming (Châtiment de star et Meilleurs vœux de la Jamaïque) amuse ou agace, mais ne laisse pas indifférent. Derrière le faste des palais indiens se cache une intrigue de désarmement nucléaire très ancrée dans le contexte de la Guerre froide du début des années 80. Le général Orlov (Steven Berkoff), militariste soviétique fanatique, cherche à déclencher la Troisième Guerre mondiale en faisant exploser une bombe sur une base américaine en Allemagne de l’Ouest. Le film conserve plus que les autres film de Moore cette tension politique, qui rappelle la rigueur de Rien que pour vos yeux (1981).Le film bascule constamment entre le sérieux de l’espionnage et le film d’aventure colonialiste. Le film exploite magnifiquement ses décors à Udaipur (le Lake Palace). Cependant, il accumuler les clichés touristiques sur l’Inde (charmeurs de serpents, fakirs mangeurs de verre, chasse à courre à dos d’éléphant), donnant au film un aspect de « fête foraine » exotique. John Glen, ancien monteur et réalisateur de seconde équipe, est un technicien hors pair. Les séquences de cascades d’Octopussy comptent parmi les meilleures de la franchise. Le pré-générique avec le mini-jet Acrostar et la phénoménal poursuite sur le toit du train (réalisée par le légendaire cascadeur Martin Grace) sont des modèles de découpage et de tension. Le montage de Peter Davies maintient un rythme haletant durant ces morceaux de bravoure. Cependant le film pousse le registre de l’autodérision trop loin. Voir James Bond pousser le cri de Tarzan en se balançant de liane en liane, ou se déguiser en clown (même si la scène de la bombe est extrêmement tendue) a cristallisé le rejet des détracteurs de Roger Moore, qui y voient une parodie de l’espion classe créé par Fleming.
Le rôle-titre incarné par Maud Adams (qui signe sa deuxième apparition dans la saga après L’Homme au pistolet d’or) est assez mémorable. Octopussy n’est pas une simple « James Bond Girl » passive. C’est une femme d’affaires forte, indépendante, à la tête d’un culte de femmes contrebandières et d’un cirque international. Malgré l’érotisation évidente, le personnage d’Octopussy possède une autonomie et une autorité rares pour l’époque. Le duo d’antagonistes fonctionne sur le contraste. D’un côté, Louis Jourdan (Kamal Khan) incarne un prince afghan exilé d’une élégance absolue, distillant ses menaces avec un flegme aristocratique délicieux. De l’autre, Steven Berkoff (le général Orlov) livre une performance outrancière, presque théâtrale, caractérisée par des accès de rage typiques des méchants cartoonesques de l’époque qui semble parodier son personnage de Rambo II. Pour l’anecdote, la production avait initialement envisagé les célèbres jumeaux français Igor et Grichka Bogdanoff pour incarner Mishka et Grishka, le redoutable duo de tueurs d’élite lançant des couteaux et maniant un yoyo mortel. Après leur refus, les rôles sont finalement tombés entre les mains des frères acrobates David et Tony Meyer, qui ont su insuffler à ces hommes de main une présence athlétique et une froideur mutique mémorables. Cependant, le film souffre du vieillissement des figures emblématiques de la franchise, Sir Roger Moore au premier chef. Âgé de 55 ans lors du tournage, l’acteur britannique commence visiblement à accuser le coup physiquement, ce qui entache la crédibilité de ses exploits athlétiques. Le recours omniprésent et parfois grossier à des doublures pour les cascades physiques flagrant lors des combats rapprochés ou de la poursuite sur le train brise régulièrement l’illusion du spectateur. De plus, la séduction naturelle de l’agent 007 frôle ici la gêne face à des James Bond Girls de vingt ans ses cadettes, donnant parfois à ce Bond mûr des airs de séducteur sur le retour. Bien que Moore conserve son flegme légendaire, son ironie pétillante et son timing comique impeccable, Octopussy marque le moment de bascule où le charme suranné de son interprétation commence à flirter dangereusement avec l’anachronisme physique.
Conclusion : Octopussy est le reflet parfait de l’ère Roger Moore : coloré, légèrement absurde, incroyablement spectaculaire, mais capable de fulgurances dramatiques. Sorti vainqueur au box-office face au Never Say Never Again de Sean Connery, le film a prouvé l’immense affection du public pour la formule officielle d’Eon Productions. Avec le recul, on peut réévaluer Octopussy comme un divertissement de haut vol. Si l’on accepte son second degré et son esthétique chatoyante des années 80, il s’agit d’un des blockbusters les plus généreux et rythmés de sa décennie.