BACKROOMS (2026)

Né en 2019 d’un simple mème sur 4chan, le concept des Backrooms et ses angoissants « espaces liminaux » sont devenus en quelques années une mythologie contemporaine grâce aux vidéos found-footage du lycéen Kane Parsons (alias Kane Pixels), accumulant des millions de vues. Face à ce succès, A24, associé à James Wan (The Conjuring) et Shawn Levy (Deadpool & Wolverine) , a confié dès 2023 la réalisation d’un long-métrage à ce réalisateur prodige d’à peine 20 ans, sur un scénario finalisé par Will Soodik (scénariste sur des séries comme Westworld ou Homeland) après un premier jet de Roberto Patino (Westworld, Sons of Anarchy) . Portée par Chiwetel Ejiofor (12 Years a Slave) et Renate Reinsve (Valeur sentimentale) , cette œuvre redéfinit radicalement les codes de l’épouvante contemporaine. À l’instar d’adaptations comme Iron LungExit 8, ou du succès concomitant d’Obsession de Curry Barker autre cinéaste ayant fait ses armes sur YouTube , le projet s’inscrit dans cette nouvelle vague de créateurs Internet franchissant la dernière cloison invisible séparant le contenu web des salles obscures, mais avec une ambition de mise en scène inédite qui consacre Parsons comme un véritable architecte de nos névroses modernes. Loin d’être une simple curiosité de niche, Backrooms est devenu, à sa sortie, le plus gros démarrage de l’histoire d’A24 et le film le plus rentable du studio, dépassant les 300 millions de dollars de recettes mondiales pour un budget d’à peine 10 millions.

Ces « espaces liminaux » occupent depuis plusieurs années une place particulière dans l’imaginaire collectif. Ces bureaux désertés, ces couloirs d’hôtels sans fin et ces centres commerciaux vides évoquent moins la peur traditionnelle que le sentiment d’avoir glissé dans une réalité légèrement décalée. Les Backrooms cristallisent cette angoisse moderne : celle d’un quotidien vidé de toute présence humaine mais qui continue malgré tout de fonctionner. Kane Parsons filme ces décors avec intelligence, à l’aide d’un découpage qui refuse les effets faciles. Les longs travellings, les mouvements hésitants de la caméra et l’attention portée aux détails architecturaux installent progressivement un malaise qui ne repose jamais uniquement sur les apparitions effrayantes. Les créatures restent d’ailleurs secondaires ; le véritable antagoniste demeure l’espace lui-même. Parsons comprend que dans cet univers la terreur naît de l’attente, du silence et de la répétition. Chaque couloir ressemble au précédent tout en étant subtilement différent, et chaque porte laisse espérer une sortie qui n’arrive jamais, entraînant le spectateur dans une perte de repères complète.

Le film s’ouvre au début des années 1990. Clark (interprété par un Chiwetel Ejiofor d’une justesse déchirante) est un architecte raté, divorcé et alcoolique, réduit à gérer un immense magasin de meubles à prix cassés à la dérive. C’est dans les sous-sols de ce temple de la banalité commerciale que Clark bascule dans la « zone nulle » , un labyrinthe infini aux murs tapissés de motifs chevrons jaunâtres, de moquettes humides à l’odeur rance et d’un vrombissement de néons incessant. Au-delà de l’exercice de style visuel, Backrooms utilise ce dédale comme une métaphore des traumatismes refoulés. Le récit opère un glissement lorsque sa thérapeute, le Dr Mary Kline (Renate Reinsve), décide de s’y enfoncer à son tour pour le retrouver, se confrontant par la même occasion à ses propres démons. Si la série YouTube initiale reposait sur l’organisation scientifique Async et son exploration des Backrooms, le scénario de Will Soodik prend ici une direction beaucoup plus intime et psychologique. La zone nulle n’est pas une structure aléatoire, mais la manifestation d’un trauma non digéré. Ces couloirs infinis dessinent la carte d’une mémoire défaillante, un purgatoire où les personnages se transforment en caricatures d’eux-mêmes, devenant les gargouilles d’un espace intérieur figé par le regret et l’échec. La force et la gravité du duo Ejiofor-Reinsve constituent le socle du long-métrage, lui évitant de n’être qu’un simple manège à sensations fortes.

Cette dimension tragique et mélancolique est magnifiée par une fabrication technique impressionnante. Alors que la série d’origine reposait entièrement sur des rendus 3D via Blender, le film mise sur plus de 2800 mètres carrés de décors bâtis en dur, avec des sols en pente, des portes ouvertes à mi-hauteur d’un mur et du mobilier semblant s’enfoncer dans la moquette. Cette matérialité change tout : les acteurs grimpent, rampent et se cognent contre des surfaces bien réelles. Cette friction physique irrigue chaque plan d’une tension palpable que la pure image de synthèse n’aurait jamais pu produire. Cet univers se comporte comme une « approximation » défaillante et mal mémorisée de notre monde : des meubles fusionnent dans des hybrides impossibles et des structures absurdes s’agencent sans logique, détruisant tout sentiment de sécurité.Cette artificialité assumée rappelle instantanément les artefacts visuels produits par les IA génératives. Backrooms s’impose ainsi comme le premier grand film d’horreur de l’ère de l’IA. Parsons a brillamment capturé l’esprit de l’époque à travers cette sensation terrifiante que la réalité elle-même est en train de se pixelliser, patiemment reconstruite par une entité dénuée de toute logique humaine. Le film ne puise pas sa terreur dans le gothique, mais dans la banalité absolue de nos environnements tertiaires. La nuance exacte du papier peint jauni a d’ailleurs nécessité un mois de développement et une cinquantaine d’essais caméra pour paraître aussi sinistre à l’écran.

Visuellement, le travail de Parsons rivalise avec celui de réalisateurs chevronnés. On y retrouve la fascination de David Lynch pour l’électricité et les seuils entre les mondes, ainsi qu’un usage du plan-séquence qui rappelle la logique labyrinthique de Shining. Une séquence clé, filmée en caméra subjective façon caméscope VHS pour restituer l’esthétique des vidéos originelles, s’impose comme un véritable morceau de bravoure horrifique. En réinventant le genre du Found Footage popularisé par Le Projet Blair Witch pour la Generation Z, Parsons réactive la nostalgie de la fin du XXe siècle (les camescopes familiaux, les souvenirs d’enfance) pour mieux la subvertir en l’associant à une horreur cosmique froide et stérile. Ce visuel est sublimé par le directeur de la photographie Jeremy Cox (LonglegsThe Monkey), qui façonne une lumière fluorescente semblant suinter des murs, et par la bande-son industrielle et atmosphérique, co-composée par Parsons et Edo Van Breemen, dont les nappes de synthétiseurs lourdes et les grésillements électriques renforcent la claustrophobie ambiante.

Sous la direction de Greg Ng (Longlegs), le montage s’installe d’abord dans une lenteur contemplative d’une heure, avant de briser ce calme par de brusques ruptures de rythme dans le dernier acte. C’est ici que le bât blesse pour une partie du public : l’élan de la première moitié s’essouffle dans un final jugé plus confus que mystérieux, évoquant un calcul pour une suite plutôt qu’un vrai dénouement. Pourtant, même si je comprends cette critique, il me semblait indispensable pour une telle production d’injecter du spectacle, du suspense et de l’horreur. Un choix certes contre-intuitif face à l’ambiance purement atmosphérique de cet univers, mais nécessaire pour dynamiser ce final. Bien sûr, le film n’est pas exempt de défauts. Certains personnages secondaires restent davantage des vecteurs émotionnels que de véritables individus, et la narration, parfois très abstraite, semble occasionnellement sacrifier son efficacité dramatique au profit de l’expérience sensorielle pure. Mais ces réserves apparaissent bien secondaires face à ce que le film accomplit sur le plan formel.

Conclusion : Derrière le concept des Backrooms se profile une métaphore générationnelle implacable : celle d’un monde infini promis qui s’est mué en un piège vide et répétitif, dont l’unique horizon se résume à l’humidité de murs jaunis. En transposant l’angoisse des bureaux déshumanisés et l’étrangeté presque technologique des environnements « générés », Parsons a su toucher une peur profondément ancrée dans notre inconscient collectif. La force de cette angoisse contemporaine est telle qu’elle nous poursuit bien après la fin de la séance, faisant du hall de bureau le plus anodin une extension possible de son labyrinthe.

Ma Note : B+

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