
En 1982, Conan le Barbare de John Milius choque et fascine par sa violence païenne, son mysticisme et sa bande originale opératique. Pour la suite, le producteur Dino De Laurentiis impose un changement de cap drastique : réduire la violence et le sexe pour obtenir une classification « PG » (tous publics) aux États-Unis, afin de maximiser les entrées. Richard Fleischer, vétéran d’Hollywood (Vingt Mille Lieues sous les mers, Soleil Vert), est engagé pour emballer cette suite plus colorée et accessible. Conan le Destructeur est-il une trahison édulcorée de l’œuvre de Robert E. Howard ou un divertissement d’aventure familial tout à fait honorable et généreux ? Réponse : les deux !
Là où le premier film baignait dans la boue, le sang et la fureur, Le Destructeur propose des combats chorégraphiés de manière beaucoup plus propre. Les décapitations et les amputations disparaissent au profit de bruits d’épées clinquants et de cascades dignes d’un spectacle de kermesse. Le film troque la poésie barbare contre l’esthétique d’un cartoon du mercredi. L’ambiance solennelle et quasi muette du premier opus est remplacée par un ton beaucoup plus léger. Le personnage du sorcier Akiro (Mako) devient un ressort comique, tandis que l’introduction du voleur pleutre Malak (Jeff Corey) agace profondément les puristes. Le film glisse de l’épopée sauvage vers le buddy movie médiéval. Le film assume une esthétique très proche des bandes dessinées Marvel de l’époque (scénarisées par Roy Thomas, qui a d’ailleurs co-crit l’histoire du film). Le design du monstre de glace ou de la divinité maléfique Dagoth (conçue par le créateur d’E.T., Carlo Rambaldi) divise. On peut considérer ces monstres en caoutchouc comme kitsch et ridicules ou y voir le charme désuet des effets pratiques pré-CGI. Toutefois en dépit d’un CV prestigieux Rambaldi n’a jamais eu le talent des grands maquilleurs spéciaux US comme Rick Baker qui auraient rendu un travail plus propre. Malgré les faiblesses du scénario, la technique est solide. À la réalisation, Richard Fleischer montre qu’il n’a rien perdu de son efficacité pour composer des plans larges et dynamiques. Il est grandement aidé par le légendaire directeur de la photographie Jack Cardiff (oscarisé pour Le Narcisse noir). Le film conserve une vraie beauté plastique : les temples de miroirs, les paysages désertiques du Mexique et les éclairages baroques flattent constamment la rétine. Le travail de montage est beaucoup plus rapide et nerveux que dans l’opus de Milius. Le film ne s’embarrasse pas de philosophie ; il enchaîne les morceaux de bravoure à un rythme effréné. C’est un pur produit de divertissement des années 80 : linéaire, sans temps mort, conçu pour maintenir l’attention d’un jeune public. La confrontation entre Conan et le démon de la dimension des miroirs est le point d’orgue visuel du film. Bien que les effets de transparence aient vieilli, la tension dramatique et l’ingéniosité de la mise en scène dans cette pièce labyrinthique restent ‘presque) intactes. En 1984, Arnold Schwarzenegger en pleine possession de ses moyens, il est beaucoup plus à l’aise avec la langue anglaise et son jeu d’acteur s’est amélioré. Il affiche une silhouette encore plus herculéenne (il sort de sa préparation pour Terminator qui sortira la même année). Sa présence physique irradie l’écran et il prouve qu’il possède un timing comique naturel, même si cela se fait au détriment de la noirceur originelle du personnage de Howard. Le film entoure Conan d’une galerie de personnages hauts en couleur. La chanteuse Grace Jones joue le rôle de la guerrière sauvage Zula. Sa physicalité androgyne, sa fureur et ses cris de guerre apportent une énergie brute qui manquait cruellement au reste de la distribution. À ses côtés, le pivot de la NBA Wilt Chamberlain (dans le rôle du garde du corps Bombaata) impose une verticalité impressionnante face à Schwarzenegger, créant un duel de géants inédit à l’écran. Olivia d’Abo, quant à elle, joue la princesse naïve à sauver, un cliché de conte de fées qui ancre définitivement le film dans la fantasy classique. Sur le plan sonore, la bande originale signée à nouveau par le maestro Basil Poledouris constitue l’un des piliers artistiques du film. Bien que privée de la fureur sacrée et chorale de l’opus de Milius une décision alignée avec la volonté de censurer la violence globale , la partition du Destructeur n’en demeure pas moins un tour de force symphonique. Poledouris réinvente son approche en privilégiant des pièces orchestrales plus lumineuses, héroïques et romantiques, qui épousent à merveille le ton de conte de fées de cette suite. Entre le thème conquérant de la chevauchée de la troupe et les mélodies plus douces associées à la princesse Jehnna, le compositeur parvient à insuffler une noblesse méconnue à l’écran, sauvant même certaines scènes de la série B grâce au souffle épique de ses cuivres et à la clarté de sa orchestration.
Conclusion : Conan le Destructeur est une aventure colorée, rythmée et divertissante, portée par un Schwarzenegger au sommet de sa forme physique mais reste une suite mal-aimée car elle souffre de la comparaison inévitable avec son aîné. Là où Milius filmait un opéra barbare sur la volonté de puissance, Fleischer emballe un divertissement d’après-midi pluvieux. Avec le recul, le film est devenu un plaisir coupable hautement sympathique. Il préfigure la fantasy grand public des années 80 (Willow, Legend) et reste un témoignage d’une époque où les blockbusters osaient la naïveté, les monstres en latex et les décors peints à la main., à condition de laisser de côté le sérieux du matériau d’origine.