
Lorsqu’il a pris les rênes du tout nouveau DC Universe (DCU), James Gunn avait martelé une promesse forte pour se démarquer de la formule déclinante de la concurrence : aucun projet ne partirait en production sans un scénario parfaitement finalisé et abouti. Force est de constater que, dès le deuxième long-métrage de cette nouvelle ère, ce noble principe de rigueur éditoriale vole déjà en éclats. En s’attaquant à l’une des figures les plus tragiques et fascinantes de l’écurie DC, Supergirl se prend les pieds dans le tapis des travers universels du genre. Malgré des promesses initiales alléchantes, le film souffre d’une post-production visiblement agitée et d’une crise d’identité esthétique majeure, prise en otage entre l’ambition d’un récit intime et les cahiers des charges imposés par le studio. Le véritable écueil de cette proposition réside dans le scénario d’Ana Nogueira (The Flash) . Inspiré de la magnifique mini-série Supergirl: Woman of Tomorrow signée Tom King et Bilquis Evely, le script s’avère clairement sous-cuit. Le chef-d’œuvre d’origine se présentait comme un space western mélancolique et contemplatif, lui-même largement inspiré de True Grit. Hélas, le passage à l’écran en détruit l’essence. En choisissant d’opérer une compression temporelle brutale resserrant sur trois jours une intrigue censée s’étaler sur plusieurs semaines , le film brise toute l’émotion de l’œuvre originale. Ce rythme effréné empêche de développer la complexité émotionnelle du deuil et rend la construction du lien affectif entre Kara et la jeune Ruthye (Eve Ridley) terriblement factice et artificielle. L’intrigue souffre d’une linéarité excessive, s’apparentant davantage à une succession d’étapes de jeu vidéo très prévisibles qu’à une véritable odyssée spatiale. Plus grave encore, le film semble singer la tonalité des Gardiens de la Galaxie : humour décalé de rigueur et surutilisation de morceaux pop/rock dans la bande-son viennent parasiter ce qui aurait dû être un western cosmique. Cette légèreté de façade coexiste d’ailleurs très mal avec des thèmes extrêmement sombres, notamment le trafic de jeunes femmes orchestré par le grand méchant. Le script s’empare de ce sujet grave pour motiver la quête de son héroïne tout en lorgnant l’influence stylistique évidente de Mad Max: Fury Road , mais s’avère bien incapable de le traiter avec le sérieux requis. Les personnages secondaires sont ainsi sacrifiés, et l’antagoniste principal, incarné par un Matthias Schoenaerts qui manque cruellement de nuances, souffre d’un sérieux problème de caractérisation (en plus d’offrir aux spectateurs francophones une ressemblance perturbante avec Benoît Poelvoorde, ce qui ne manque pas de nous sortir de l’illusion cinématographique). Autre reniement flagrant des chartes éthiques de James Gunn (qui fustigeait autrefois les apparitions gratuites destinées à flatter les fans) : l’intégration de Lobo. À l’annonce du casting, les amoureux des comics avaient salué le choix de Jason Momoa, rescapé du naufrage du précédent DCEU, parfait pour prêter ses traits au chasseur de primes galactique. Visuellement, Momoa livre une prestation idéale, totalement « comic accurate ». Le problème est que cette fidélité esthétique ne sert jamais le récit. Le personnage paraît plaqué artificiellement sur l’intrigue et n’influence en rien le déroulement de l’histoire. Lobo n’est qu’une attraction marketing déguisée en caméo opportuniste, précisément le genre de béquille narrative que la direction du studio avait juré de bannir.
Au milieu de ce naufrage structurel, une étoile brille néanmoins : Milly Alcock. Sa performance dans le rôle de Kara Zor-El est indiscutablement la plus grande réussite du film. L’actrice s’impose immédiatement, offrant un portrait d’une grande justesse du trauma et de la vulnérabilité de la rescapée de Krypton. Elle parvient à incarner une version du personnage profondément marquée par la destruction de sa planète natale, naviguant avec brio entre détresse brute et cynisme nihiliste assumé. Son jeu évite fort heureusement le piège du cliché larmoyant, rendant ses fêlures sincères et touchantes, notamment lors des flashbacks de l’apocalypse de Krypton. Elle rend la solitude existentielle de Kara très concrète. L’audace du projet était de briser l’image de la super-héroïne polie et idéalisée pour livrer une Kara brute, rebelle et désinvolte. Alcock y apporte une formidable dose d’attitude et une arrogance assumée qui dynamisent chaque plan. Elle réussit un véritable exercice d’équilibriste : jouer une jeune femme colérique, fêtarde et parfois à la dérive, tout en restant profondément attachante. L’actrice convainc tout autant dans les séquences d’action physiques, y insufflant une rage brute salutaire. De plus, son duo avec la jeune Eve Ridley fonctionne en dépit des lacunes du script, tout comme l’énergie contrastée de « chien contre chat » promise face au Superman de David Corenswet. James Gunn a vu juste sur ce casting : Milly Alcock donne une âme et un caractère mémorables à Supergirl.
Si l’interprétation d’Alcock fait consensus, les choix de Craig Gillespie à la réalisation et l’exécution technique du film s’avèrent beaucoup plus discutables. Connu pour ses portraits de femmes excentriques et insoumises (I, Tonya, Cruella), Gillespie tente d’insuffler une esthétique « punk » et un ton décalé à son héroïne, mais s’avère totalement hors de sa zone de confort dès qu’il s’agit de gérer un space-opera monumental. Le rythme global est brouillon, et la direction artistique, étonnamment terne et grise, manque de personnalité pour susciter l’émerveillement cosmique requis. Le film galvaude les codes de ses modèles (Les Gardiens de la Galaxie pour le rythme, Mad Max: Fury Road pour le montage) en abusant d’effets visuels de style comme le speed ramping ou des combats masqués par le décor, sans jamais en retrouver la maestria. On assiste à une sorte d’imitation « corporate » dénuée de souffle. Ce constat s’applique également à la photographie du pourtant très talentueux Rob Hardy (Ex Machina, Mission Impossible: Fallout). Alors que les planches du comics original brillaient de teintes vives, oniriques et cosmiques, Hardy opte pour une esthétique extrêmement sombre, industrielle et terreuse. L’action s’embourbe dans des tavernes spatiales sombres inspirées de la Cantina de Star Wars ou des donjons spatiaux grisâtres, étouffant tout sentiment de grandiose, hormis lors de rares éclats lumineux sur la planète finale. Cette post-production visiblement précipitée transparaît dans l’irrégularité flagrante des effets visuels. Si les effets liés aux vols spatiaux de Kara, la fluidité de ses mouvements lorsqu’elle déploie sa puissance sous un soleil jaune et les maquillages pratiques et animatroniques des extraterrestres s’avèrent très plaisants, les combats accélérés en environnement 100 % virtuel sombrent dans un festival d’effets numériques grossiers aux incrustations ratées. Le montage, co-signé par Tatiana S. Riegel et Fred Raskin (monteur de Quentin Tarantino …et James Gunn), témoigne du charcutage subi par le film en salle de montage. La mauvaise lisibilité des combats découle d’un découpage frénétique, conçu pour masquer la pauvreté des chorégraphies et les doublures numériques. Les transitions entre l’errance de Kara et ses révélations intimes manquent de fluidité, hachant le déroulement de l’histoire. Enfin, si la bande originale de Claudia Sarne (Triple Nine) reste fonctionnelle, la surutilisation agaçante de morceaux rock injectés de force trahit l’effort désespéré du studio pour paraître « cool ».
Conclusion : C’est frustrant, car les ingrédients d’un très bon film semblaient réunis mais au final, Supergirl laisse surtout le sentiment d’une occasion manquée.. Pour son deuxième film seulement, le nouveau DCU de James Gunn se retrouve déjà piégé par les tares qu’il avait promises de combattre : processus d’écriture inachevé lors du tournage, interventionnisme visible des producteurs au montage et recours aux caméos gratuits. C’est d’autant plus rageant que le projet contenait les germes d’une œuvre réussie, portée par une actrice principale phénoménale qui méritait une tout autre histoire. L’accueil particulièrement mitigé du film n’est finalement que le juste retour d’un projet parti trop vite en production, sans la vision et le script solides indispensables pour transformer l’essai.