
Ce monument culte des années 70, adapté du roman de James Dickey, est un film fondateur. En apparence simple survival forestier, il s’agit en réalité d’une descente aux enfers physique et métaphysique, d’une déconstruction de la virilité américaine et d’une fable écologique d’une noirceur absolue. Au début de la décennie 1970, l’Amérique est traumatisée par le bourbier de la guerre du Viêt Nam. La contre-culture hippie s’essouffle et le retour à la nature se teinte d’angoisses sourdes. C’est dans cette atmosphère de désillusion collective que le cinéaste britannique John Boorman s’associe à l’écrivain James Dickey pour adapter son roman Délivrance. Quatre citadins d’Atlanta Lewis (Burt Reynolds), le male alpha, aventurier darwinien, Ed (Jon Voight), le publicitaire rangé, Bobby (Ned Beatty), le bon vivant lâche et Drew (Ronny Cox), l’humaniste musicien décident de descendre en canoë la rivière Cahulawassee avant qu’elle ne soit définitivement noyée par la construction d’un grand barrage hydroélectrique. Ce week-end se transforme en cauchemar absolu lorsqu’ils sont brutalement attaqués par des autochtones dégénérés et féroces. Délivrance est bien plus qu’un pionnier d’une redoutable efficacité du genre Survival (et aussi du genre Rape and Revenge). C’est un opéra tragique, une descente aux enfers qui ausculte la faillite de la civilisation moderne face à la nature sauvage et indisciplinée. En filmant le viol physique et moral de ses protagonistes, Boorman signe l’ acte de décès de la masculinité conquérante et livre une parabole glaçante sur l’impasse impérialiste dans laquelle se trouve les états-unis.
La scène où Drew (à la guitare) dialogue musicalement avec un jeune garçon consanguin et mutique (au banjo) sur le porche d’une station-service délabrée est un chef-d’œuvre de tension ironique. Ce duo virtuose commence comme une communion artistique joyeuse pour s’achever dans un sentiment d’étrangeté et de malaise profond. Le garçon refuse de serrer la main de Drew à la fin du morceau, marquant le cloisonnement infranchissable des deux mondes. Les citadins observent les habitants des Appalaches avec une condescendance polie mais arrogante. Pour eux, ces locaux ne sont que des bouseux (hillbillies), des vestiges d’une époque arriérée condamnés à disparaître sous les eaux du barrage de la modernité. Cette suffisance intellectuelle et économique vas se retourner contre eux : en bafouant la dignité de ces territoires sauvages, ils réveillent des forces archaïques et souterraines d’une violence inouïe. Lewis (Burt Reynolds), moulé dans son gilet de néoprène noir, se présente au début comme un adepte de la loi du plus fort convaincu de pouvoir survivre à tout grâce à sa force physique et son arc de chasse. Pourtant, Boorman déconstruit cruellement cette icône : terrassé par une fracture ouverte à la jambe suite à la descente des rapides, le « mâle alpha » est réduit à l’état de fardeau geignant au fond du canoë, laissant les citadins sans repères moraux ni physiques. La séquence ultra-violente et traumatisante du viol de Bobby (Ned Beatty) par les montagnards immortalisée par la terrifiante réplique « Squeal like a pig ! » (fais la truie en Français) est l’un des moments les plus marquants et traumatisant de l’histoire du cinéma. Boorman utilise cette agression sexuelle sauvage non pas pour faire du voyeurisme gratuit, mais pour infliger une castration symbolique à l’homme moderne civilisé, renvoyé à sa propre impuissance physique, et dépossédé instantanément de ses attributs de domination traditionnelle. C’est Ed (Jon Voight), l’homme ordinaire qui se voit contraint de s’extirper de sa civilisation protectrice. Pour survivre, il doit escalader à mains nues une falaise vertigineuse de nuit pour abattre un archer caché en haut à l’aide de son propre arc. En tuant un homme de sang-froid, Ed s’abaisse au niveau de barbarie de ses agresseurs. Le retour à la civilisation ne sera pas une victoire, mais le traumatisme d’un homme qui a perdu son innocence à jamais.
Le brio formel de Délivrance doit énormément au travail visuel exceptionnel du directeur de la photographie Vilmos Zsigmond. Les verts de la forêt de Géorgie et les bleus de la rivière ne sont jamais idylliques ou chatoyants, ils sont sombres d’une teinte organique étouffante. Ce choix esthétique évite l’écueil de la carte postale touristique pour installer une ambiance funeste dès les premières minutes. Boorman et Zsigmond filment la rivière Cahulawassee non pas comme un décor inerte, mais comme un flux ininterrompu, un tapis roulant vers la mort. Les scènes de rafting dans les rapides, tournées sans doublures par les quatre acteurs principaux sont montées de manière brute et cacophonique. L’eau rugit, submerge le cadre, brise le bois des canoës avec une violence physique extraordinaire. Plus la tragédie progresse, plus Boorman écrase les personnages entre l’eau furieuse du fleuve et les parois rocheuses monumentales qui les entourent, transformant le canyon en un couloir sans issue.
Sous le thriller d’épouvante se trouve un sous-texte politique sur la prédation humaine. Le point de départ du film est la destruction d’une vallée entière par la construction d’un barrage hydroélectrique pour alimenter Atlanta en électricité. La nature sauvage est violée et gommée par l’homme moderne. Boorman montre que l’agression sexuelle des citadins par les montagnards est une forme de retour de bâton karmique du viol industriel que la ville inflige à ces campagnes isolées. Délivrance est également un écho direct des supplices de la guerre du Viêt Nam. Quatre hommes blancs, surarmés , sûrs de leur supériorité technique, s’enfoncent dans un territoire hostile et impénétrable qu’ils ne comprennent pas. Ils se heurtent à une population locale invisible, redoutable et sauvage, initiant une guerre asymétrique sanglante qui les laissera détruits de l’intérieur. Boorman filme l’impasse d’une Amérique impérialiste piégée par saconquête territoriale. Pour éviter la prison et le déshonneur social, les survivants s’entendent pour dissimuler les corps des locaux qu’ils ont tués et enterrés sous la boue de la rivière. Ce mensonge collectif scelle leur complicité macabre. La confrontation polie avec le shérif local (joué par l’écrivain James Dickey lui-même, imposant une présence froide et suspicieuse) montre que l’ordre social n’est qu’un voile hypocritequi masque la barbarie. Le dernier acte du film estun retour décevant des survivants dans la légalité urbaine. La scène finale montre le cauchemar d’Ed qui voit une main livide sortir lentement des eaux calmes de la rivière artificielle créée par le barrage. Ce cauchemar symbolise le retour freudien du refoulé : on peut noyer la vallée sous des millions de mètres cubes d’eau , on ne peut pas effacer les péchés du passé.
Conclusion : Délivrance demeure le sommet artistique de la filmographie américaine de John Boorman. Avec cette odyssée fluviale et sauvage, le cinéaste réussit le miracle d’allier le spectacle physique sidérant d’un thriller d’aventure à des thématiques philosophiques et psychanalytique . Le chef-d’œuvre de Boorman est la matrice ultime du Survival contemporain influençant de des générations de cinéastes (du Walter Hill de Sans retour à Alejandro González Iñárritu et son The Revenant). Délivrance est un opéra impitoyable, vibrant hommage à la majesté de la nature et requiem pour l’arrogance des hommes.