THE ABOMINABLE DOCTOR PHIBES (1971)

The Abominable Dr. Phibes marque dans le cinéma d’épouvante la transition entre l’horreur gothique de la Hammer et le surréalisme pop, excentrique, kitsch et théâtral ds 70s. Il redéfini le rôle du boogeyman vengeur et théâtral, ouvrant la voie à des franchises modernes comme Saw.  Au tournant des années 1970, le cinéma d’épouvante britannique s’essouffle. Les formules classiques de la Hammer Films, basées sur le néogothique victorien, perdent de leur superbe face à la modernité du cinéma américain. C’est dans ce contexte que l’ex-réalisateur de la série culte Chapeau melon et bottes de cuir, Robert Fuest, s’associe à l’iconique Vincent Price pour donner naissance à The Abominable Dr. Phibes. Persuadé que la mort de sa femme adorée, Victoria, sur la table d’opération est le fruit de l’incompétence de l’équipe médicale, le génial organiste et théologien Anton Phibes (Vincent Price), atrocement défiguré dans un accident de voiture et laissé pour mort, orchestre sa vengeance. Assisté par la sublime et muette Vulnavia (Virginia North), il assassine méthodiquement les neuf médecins responsables en s’inspirant des dix plaies d’Égypte de l’Ancien Testament. En fusionnant l’imagerie Art déco, le surréalisme pop des années 70 et le sadisme grand-guignolesque des anciens théâtres de boulevard, Robert Fuest signe un chef-d’œuvre du genre. Une symphonie macabre portée par un Vincent Price au sommet de son art.

Le film se situe dans les années 1920 les « Années Folles » pour nous les « Roaring Twenties » pour les anglo-saxons. Le chef décorateur Brian Eatwell conçoit des décors grandioses d’une élégance surréaliste. Le sanctuaire de Phibes est un temple de marbre rose, de colonnes torsadées, de dorures et de velours pourpre. C’est une esthétique qui rappelle le glamour des comédies musicales hollywoodiennes d’avant-guerre, mais pervertie par des relents macabres. Tout en célébrant le passé, le film baigne dans esthétique sous acide de 1971. Les robes de Vulnavia, les costumes, l’utilisation de couleurs primaires ultra-saturées et l’orgue mécanique de Phibes témoignent d’une sensibilité résolument pop. Le film est conscient de son ridicule et l’embrasse complétement : tout est théâtral, outrancier et délicieusement sophistiqué. L’interprétation de Vincent Price est sa performance la plus mémorable de sa longue et riche carrière. Atrocement défiguré, Phibes n’a plus de cordes vocales et ne peut bouger son visage de cire. Price livre donc une performance presque entièrement muette. Il s’exprime en branchant un câble audio directement à une prise située dans son cou, transmettant sa voix artificielle via un phonographe. Sa voix cultissime, caverneuse et théâtrale, est ainsi dissociée de ses mouvements de lèvres. Privé de mimiques faciales, Price utilise son corps élancé, sa gestuelle aristocratique de dandy et, surtout, l’expressivité de ses yeux écarquillés pour communiquer la folie, la tristesse de la perte et la joie sadique du châtiment. Phibes n’est pas un monstre vulgaire, mais un esthète romantique désespéré, un fantôme de l’Opéra moderne dévoré par l’amour pour son épouse disparue (incarnée sur photo par Caroline Munro). La relation platonique, presque mécanique, entre Phibes et Vulnavia, apporte une dimension onirique, elle est une automate de chair répondant silencieusement aux ordres de son maître démiurge.

La mécanique horrifique de The Abominable Dr. Phibes préfigure, les pièges tortueux de la saga Saw. Chaque meurtre d’un médecin est un happening d’une cruauté raffinée, basé sur les plaies d’Égypte :  le docteur Dunwoody est déchiqueté dans son lit par une nuée de chauves-souris affamés, le docteur Hargreaves étranglé à mort lors d’un gala mondain par un masque de grenouille mécanique qui se resserre lentement sous l’action d’engrenages. L’infirmière Allen est recouverte de sirop de sucre par son plafond avant d’être dévorée vivante par un essaim de sauterelles. Le docteur Longstreet est vidé de tout son sang dans son cabinet privé, le liquide écarlate étant collecté de manière chirurgicale dans des flacons de verre. Ces dispositifs de mise à mort sont d’une complexité technologique délirante. Fuest filme ces rituels sadiques comme des numéros d’illusionnisme macabres, où le spectateur se surprend à admirer l’audace de Phibes. Pour contrebalancer l’excès du palais de Phibes, Robert Fuest introduit des personnages comiques typiquement britanniques. L’enquête est menée par l’inspecteur Trout (Peter Jeffrey), un policier débordé et pragmatique, constamment rabroué par son supérieur hiérarchique pompeux, le commissaire Waverley (John Cater). Le duo comique arrive systématiquement trop tard, après chaque meurtre, constatant les dégâts avec un flegme décalé. Face à la menace de Phibes, l’Ordre des médecins présidé par le docteur Vesalius (Joseph Cotten) tente d’abord de masquer ses torts passés. Vesalius est le seul à prendre la menace au sérieux. À travers ce groupe de vaniteux qui tombent comme des mouches, Fuest égratigne la suffisance académique, justifiant presque, aux yeux du spectateur, la punition sanglante mais élégante infligée par Phibes. Le montage alterne les éclats féeriques de Phibes et le burlesque terre-à-terre de Scotland Yard. Le score de Basil Kirchin, combiné à des morceaux de jazz rétro des années 20, des valses dramatiques et des grands airs de musique sacrée joués à l’orgue par Phibes, donne au film un rythme de ballet funèbre.

Conclusion : L’Abominable Docteur Phibes demeure l’un des joyaux les plus brillants et originaux du cinéma fantastique britannique. Robert Fuest signe un opéra macabre pop, sadique et hilarant, qui transcende de loin les limites budgétaires de la série B. Il influencera directement le cinéma d’épouvante théâtral (comme The Rocky Horror Picture Show ou Le Théâtre de sang également avec Price) et posera le concept moderne du tueur omniscient à énigmes.

      Ma note : B

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