
En 1966, après le triomphe du Le Bon, la Brute et le Truand, Sergio Leone souhaite abandonner le western pour se consacrer à un projet de gangster qui deviendra Il était une fois en Amérique. Cependant, la United Artists lui impose un ultime voyage au cœur du genre qui l’a rendu célèbre pour financer son rêve. Associé aux jeunes critiques Bernardo Bertolucci et Dario Argento pour écrire le traitement initial, Leone décide d’embrasser le genre non plus pour le parodier ou le déconstruire, mais pour en livrer la somme définitive. L’arrivée de la civilisation, symbolisée par le chemin de fer, bouleverse le vieil Ouest sauvage. Autour d’une terre stratégique contenant de l’eau, quatre destins s’entrecroisent : Jill McBain (Claudia Cardinale), une ancienne prostituée héritière du domaine, Frank (Henry Fonda), un tueur impitoyable à la solde des barons du rail, Cheyenne (Jason Robards), un bandit romantique au grand cœur et « Harmonica » (Charles Bronson), un mystérieux vengeur solitaire sans nom.
Il était une fois dans l’Ouest n’est pas seulement un western spaghetti magnifié c’est un requiem cinématographique d’une splendeur formelle inégalée. En dilatant le temps à l’extrême, en érigeant les visages humains en paysages et en fusionnant l’image et la musique d’Ennio Morricone, Leone réalise un opéra qui transcende le réalisme historique pour atteindre le domaine du mythe universel. Les vingt premières minutes du film, montrant trois tueurs (dont Jack Elam et Woody Strode figures familières du western « traditionnel ») attendant l’arrivée d’Harmonica dans une gare désertique, constituent un manifeste théorique. Leone y supprime presque toute musique pour ne laisser place qu’à une symphonie de bruits : le grincement d’une éolienne, le bourdonnement d’une mouche, le goutte-à-goutte de l’eau sur un chapeau, le télégraphe. Chez Leone, l’action est brève, presque instantanée, mais sa préparation est infinie. Le réalisateur dilate les secondes en minutes, transformant l’attente en un rituel sacré. Les personnages s’observent, se mesurent, se figent. Cette ritualisation du temps suspendu confère au film une dimension théâtrale et solennelle. La tension dramatique ne naît pas du mouvement, mais de l’immobilité. Cette lenteur hypnotique prépare le spectateur à la violence inéluctable. En collaboration avec le directeur de la photographie Tonino Delli Colli, Leone pousse à son paroxysme l’utilisation du Techniscope. Ses célèbres gros plans extrêmes isolent les yeux, les pores de la peau, la sueur et la poussière sur les visages de Bronson, Fonda ou Robards. Ces visages, burinés deviennent des paysages à part entière, aussi vastes et chargés d’histoire que la Monument Valley de John Ford que le film traverse comme un hommage au maitre. La force de Leone réside dans sa capacité à passer du plus infime détail (la pupille d’un œil) au plan d’ensemble le plus vertigineux (la solitude d’un cavalier perdu dans l’immensité désertique). Ce va-et-vient crée une tension constante entre l’intimité des personnages et l’indifférence majestueuse de la nature. Les couleurs dominées par les ocres de la terre, le blanc écrasant du soleil et le noir des vêtements de Frank, renforcent le caractère théâtral et intemporel de la mise en scène.
Contrairement aux méthodes de production traditionnelles, Morricone a composé la bande originale avant le début du tournage, sur la base du simple scénario. Leone diffusait la musique sur le plateau par de larges haut-parleurs pour guider le rythme des acteurs, leurs déplacements et les mouvements de caméra. L’image se plie ainsi à la musique. Chaque personnage principal possède son propre thème musical qui agit comme sa signature. Pour Harmonica trois notes métalliques et glaçantes jouées à l’harmonica, figurant le destin en marche et la vengeance implacable. Le thème de Frank soutenu par une guitare électrique agressive, marque sa violence moderne et sans scrupules. Un sifflement nonchalant et un banjo sautillant, traduisant la nature de bandit sympathique et anachronique de Cheyenne. Enfin le theme de Jill est une envolée lyrique somptueuse portée par la voix soprano d’Edda Dell’Orso, symbolisant la maternité, la terre promise et l’espoir du futur. La musique n’e se contente pas ‘est pas qu’illustrative, elle remplace les dialogues portant le récit à un niveau d’abstraction où les coups de feu s’intègrent à la partition symphonique de manière organique.
Au-delà de sa splendeur plastique, Il était une fois dans l’Ouest se construit comme le miroir mélancolique et inversé du chef-d’œuvre précédent de Sergio Leone, Le Bon, la Brute et le Truand (1966). Le cinéaste italien y orchestre un parallèle fascinant entre les archétypes des deux films : la joyeuse amoralité de la Trilogie du Dollar se mue ici en tragédie crépusculaire. Le flegme cynique et salvateur de l’Homme sans nom (Clint Eastwood) trouve son prolongement spectral en Harmonica (Charles Bronson), un ange de la mort qui ne cherche plus l’or mais une douloureuse vengeance. De même, la truculence picaresque de Tuco, le truand (Eli Wallach), est transfigurée par la noblesse désabusée et romantique de Cheyenne (Jason Robards), un hors-la-loi condamné par l’avancée du rail. Enfin, la cruauté méthodique de Sentenza, la brute (Lee Van Cleef), culmine dans le sadisme aristocratique de Frank (Henry Fonda). Pour sceller symboliquement ce passage de témoin d’une trilogie à l’autre, Leone avait initialement écrit la scène du prologue de la gare pour Clint Eastwood, Lee Van Cleef et Eli Wallach ; ils devaient y incarner les trois tueurs attendant Harmonica pour s’y faire abattre dès les premières minutes. Si Van Cleef et Wallach avaient accepté avec enthousiasme cette autodérision, Clint Eastwood opposa un refus catégorique, refusant de voir son personnage iconique mourir si précocement sous la direction d’un autre acteur. Ce refus contraint Leone à engager d’autres figures du western.
Le choix et le traitement de la distribution constituent l’un des grands triomphes de la mise en scène de Leone et un coup de génie dramaturgique : En engageant Henry Fonda pour incarner Frank, Leone commet un acte de subversion mémorable. Pour le public de 1968, Fonda était l’incarnation de la droiture morale et de la démocratie américaine (Les Raisins de la colère). Le voir abattre un enfant de sang-froid dès sa première apparition à l’écran, alors que la caméra révèle enfin son visage et ses yeux bleus glacials, a provoqué un véritable choc esthétique. Leone détruit la légende fordienne de l’homme bienveillant pour révéler la barbarie inhérente à la conquête de l’Ouest. Charles Bronson offre une performance minérale, presque muette. Il n’est pas un être de chair, mais une allégorie de la fatalité. Son visage, figé dans un masque de marbre, ne s’anime que lorsqu’il porte son instrument à la bouche. Jill McBain est sans doute le personnage le plus important du film. Leone, habitué aux univers exclusivement masculins, place une femme au centre du récit de reconstruction. Contrairement aux hommes qui s’entretuent pour le passé, Jill choisit l’avenir. Elle est celle qui distribue l’eau aux bâtisseurs du rail, devenant la figure maternelle et civilisatrice de la future Amérique. L’antagoniste invisible et le plus destructeur du film n’est pas Frank, mais Morton (Gabriele Ferzetti), le magnat du chemin de fer cloué dans son wagon par une tuberculose osseuse. Morton représente le capitalisme froid, urbain et marchand qui vient anéantir la poésie de l’Ouest sauvage. Le progrès technique n’amène pas seulement la civilisation, il apporte aussi l’exploitation financière et la bureaucratie. Frank, Cheyenne et Harmonica sont tous des dinosaures condamnés à l’extinction. Ils appartiennent à une époque où les conflits se réglaient d’homme à homme, selon un code d’honneur violent mais direct. L’arrivée du train signe leur arrêt de mort. Le film s’achève sur une vision amère : le train arrive enfin à Sweetwater, apportant la foule anonyme des travailleurs et des banquiers, tandis que les derniers géants de l’Ouest s’éloignent ou meurent dans la poussière.
Conclusion : Il était une fois dans l’Ouest est plus qu’un grand western c’est un monument du patrimoine mondial du cinéma où chaque élément (scénario, mise en scène, bande-son, jeu d’acteur) atteint une harmonie absolue. Longtemps boudé par une partie de la critique américaine à sa sortie à cause de sa longueur, le film a depuis conquis une place de choix au panthéon du cinéma mondial, influençant des générations de cinéastes (de Quentin Tarantino à Martin Scorsese). Avec ses compositions picturales grandioses et sa partition musicale bouleversante, le chef-d’œuvre de Sergio Leone demeure l’expression la plus pure, mélancolique et indépassable de la mythologie du Grand Ouest.